
Textes mis en ligne par Robert DEROME le 16 janvier 2002 à la demande de Jean-Claude ROUSSIN, Collège Notre-Dame-Perrier à Châlons-en-Champagne, dans le cadre de ses recherches sur le Frère Luc. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
Peintre - Frère Luc 1934.10.17 N° 097
L'Événement, Québec, mercredi 17 octobre 1934, p. 4 et 10.
Une belle peinture du Frère Luc.
-Connaissez-vous les peintures de l'ancienne cathédrale des Trois-Rivières? me dit, un jour, le père Odorie-M. Jouve, archiviste des Franciscains à Paris. Et sur ma réponse négative:
- Il y avait là quelques toiles de Joseph Légaré, des copies probablement, datées de 1822-1823; il y avait aussi, au-dessus du maître-autel, une Immaculée Conception du dix-septième siècle. En voici, du reste, une description sommaire: "Au centre la Vierge; à droite, saint Joachim et sainte Anne; à gauche, un enfant tenant une lance et un bouclier rouge; sur le bouclier, la devise: Ipsa Conteret Caput Hunc".
- Mais, c'est une composition du frère Luc, lui dis-je; il y a dans son oeuvre un Saint Pierre d'Alcantara d'une ordonnance identique...
- C'est possible, répartit le père Jouve. C'est dommage que vous ne puissiez vérifier le fait à votre retour au Canada, car les tableaux des Trois-Rivières ont péri dans l'incendie de l'église, le 22 juin 1908.
En août dernier, je faisais part de cette conversation à l'homme qui connait le mieux la région trifluvienne, M. l'abbé Albert Tessier, du Séminaire des Trois-Rivières.
- Venez avec moi, me dit-il. Je pense que vous retrouverez les peintures que vous croyez détruites.
Un quart d'heure après, nous étions dans l'église de Saint-Philippe des Trois-Rivières. Au-dessus de la porte d'entrée, je reconnaissais la composition dont le père Jouve m'avait communiqué la description; de chaque côté de cette peinture, et dans la sacristie, je voyais trois des copies que Joseph Légaré avait peintes vers 1822. [Note 1. Cf. Le Canada (Montréal), 12 septembre 1934, p. 2.]
Laissons de côté les copies de Légaré, pour donner quelques détails sur l'Immaculée Conception.
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C'est une grande toile d'environ huit pieds de hauteur, au centre de laquelle on voit la Vierge, les mains jointes, les yeux levés vers le ciel, écrasant de son pied le serpent; elle porte une tunique rose dont on ne voit que la partie inférieure, un grand manteau bleuâtre et une large écharpe bleu-foncé qui lui couvre les épaules; sous ses pieds, le croissant lumineux; au-dessus d'elle, une colombe. À droite, une femme , vêtue d'une tunique vieux-rose et d'un manteau jaune verdâtre à reflets rouges, regarde la Vierge, la main droite levée, la gauche sur la poitrine; en arrière de cette femme, un homme. À gauche, un angelet tient une lance et un bouclier rouge sur lequel est écrit: Ipsa conteret caput hunc. Plus à gauche, des fleurs et des arbres.
Ce n'est donc pas, à proprement parler, une Immaculée Conception, comme le disait le Père Jouve; ce n'est pas, non plus, une Assomption. C'est un ex-voto, et l'artiste a pris la peine de l'indiquer en bas, à gauche, sur un parchemin à demi-enroulé. Et alors, l'homme et la femme qui implorent la Vierge ne seraient autres que les donateurs de la toile, et non saint Joachim et sainte Anne, comme on l'a cru. Les noms de ces donateurs nous échappent, ainsi que la date de l'ex-voto. Tout ce qu'on sait, à ce sujet, c'est que la toile orna la première église que les Récollets construisirent aux Trois-Rivières. Elle doit donc dater des environs de 1675.
Or, de 1670 à 1680, le frère Luc [Note 2. Cf. Exposition de souvenirs historiques à l'Hôtel-Dieu de Québec, dans l'Evénement, 29 août 1934, p.11. - Claude FRANÇOIS dit frère LUC naquit à Amiens entre le Ier le 3 mai 1614, et mourut à Paris le 17 mai 1685. D'abord élève de Simon Vouet, il étudia à Rome de 1634 à 1639, travailla pour Sablet de Noyers et devint peintre du Roi. Il entra chez les Récollets de Paris en 1644 et fit profession le 8 octobre de l'année suivante.] fut le décorateur attitré des églises dont les Récollets avaient la charge. Arrivé à Québec en août 1670, le frère Luc avait aussitôt tracé les plans du couvent Notre-Dame-des-Anges (aujourd'hui l'Hôpital Général) avec la collaboration de son supérieur et ami, le père Germain Allard; il avait orné la chapelle de peintures; il avait décoré quelques églises de Québec et des environs (l'église paroissiale de Québec, la chapelle des Jésuites, la chapelle des Ursulines, celle de l'Hôtel-Dieu, les églises de l'Ange-Gardien, du Château-Richer, de Sainte-Anne-de-Beaupré et de la Sainte-Famille, île d'Orléans); il avait même "donné le dessin" du Séminaire de Québec, à la demande de Mgr de Laval. Dans l'automne de 1671 ou dans l'été de 1672, il avait quitté Québec, mais il s'était tant intéressé à la Nouvelle-France qu'il s'en était "rendu par charité le procureur et l'agent après son retour." [Note 3. Mortuologue des Récollets. Manuscrit conservé au Séminaire de Québec.] Ainsi, en 1676, il signait deux tableaux, qu'il donnait à Mgr de Laval; celui-ci en fit don à Sainte-Anne-de-Beaupré. [Note 4. Cf. Le Canada-français, novembre 1933, p. 210 et suiv.] L'année suivante, il expédiait de Paris un tableau pour l'église de la mission de Percé. [Note 5. Lettre de l'abbé Dudouyt (1677) à Mgr. de Laval, dans Rapport sur les archives du Canada. Ottawa,1886 , p.CXVI.]
Que l'ex-voto de l'ancienne église des Trois-Rivières soit de la main du frère Luc, il n'y a pas à en douter. J'y reconnais sa composition un peu chargée mais bien équilibrée; j'y vois ses figures suaves, sa touche légèrement saccadée, son modelé sans trop de relief; j'y reconnais surtout ses harmonies de couleur, ses oppositions de mauve et de bleu, de rose et de jaune verdâtre, ses taches de vermillon, ses chairs fortement rosées, ses reflets à la manière Barocci; en un mot, c'est son coloris plus singulier qu'harmonieux.
Qu'on rapproche cette toile charmante de l'Assomption que le frère Luc peignit en 1671 pour la chapelle de son couvent de Québec, et qu'on voit encore dans la chapelle de l'Hôpital Général. [Note 6. La toile est signée en bas à droite: F. LVC et datée à gauche: 1671: au-dessus de la date, sont les armoiries de Jean Talon qui avait posé la première pierre de l'église des Récollets, le 22 juin 1671.] La composition est la même dans les deux tableaux, le personnage de la Vierge absolument identique; au-dessus de la Vierge, il y a la même colombe et, à gauche, on voit les mêmes rosiers en fleurs. D'autre toiles du frère Luc rappellent l'ex-voto des Trois-Rivières. J'ai déjà cité un Saint Pierre d'Alcantara qui n'est plus connu que par une belle gravure de Jean Boulanger. [Note 7. Bibliothèque Nationale (Paris), Cabinet des Estampes, Ds. 40.] Signalons aussi l'Assomption de l'église de Longueau (Somme), l'Ex-voto de Notre-Dame de Foy à Neuville-sur- Celle (Somme) et le Saint-Elzéar du musée de Châlons-sur-Marne.
Essayons de reconstruire l'histoire de l'ex-voto du frère Luc.
En 1670, les Récollets, éloignés de la Nouvelle-France depuis la prise de Québec par les frères Kirke, y reviennent au nombre de six. Dès l'année suivante, l'un d'eux, Claude Moireau, remplace les Jésuites dans la desserte des Trois-Rivières. Jusqu'en 1680, ce sont des Récollets - Martial Limosin, Gabriel de la Ribourde et Xiste Le Tac - qui se succèdent à la mission des Trois-Rivières: et quand ils veulent orner leur église, c'est au frère Luc, peintre officiel de leur Ordre, qu'ils s'adressent. Et le frère Luc brosse de son mieux l'ex-voto qui fait le sujet de cet article. Vers 1710, les Récollets construisent une nouvelle église et y transportent leur tableau; il y est resté jusqu'au sinistre du 22 juin 1908. Ce jour-là, tout n'a pas péri dans l'incendie de l'une de nos plus jolies églises du XVIIIe siècle; un homme s'est trouvé pour sauver de la destruction l'oeuvre du frère Luc et trois peintures de Joseph Légaré; l'année suivante, il devenait curé-fondateur de la paroisse Saint-Philippe et transportait ses tableaux dans l'église qu'il venait de faire construire par l'architecte Lafond. C'est de lui-même - M. le chanoine Louis Denoncourt me permettra d'écrire ici son nom - que je tiens ces détails.
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L'ex-voto de l'ancienne cathédrale des Trois-Rivières donne une idée excellente du talent de son auteur.
"Aussi fort que le Guide et presqu'aussi fini" disait Henri Sauval [Note 8. I p. 408.] de l'Annonciation que le frère Luc avait peint pour l'église des Récollets de Paris; et il ajoutait: "...il (le frère Luc) passait pour imitateur de Raphaël" Ces observations sont justes, mais incomplètes.
Il est vrai que le frère Luc s'est modelé souvent sur Raphaël - et la Sainte Famille de la chapelle des Ursulines de Québec en fait foi; il est également vrai qu'il fut le disciple de Guido Reni, comme presque tous les artistes secondaires de son temps d'ailleurs.
Mais Raphaël et le Guide ne sont pas les seuls qui aient exercé une influence sur le Récollet-peintre Barocci lui a suggéré ses curieuses recherches de coloris et se harmonies aigrelettes: Rubens lui a enseigné par les somptueuses toiles de la Galerie Médicis au Luxembourg, [Note 9. On sait que l'histoire de Marie de Médicis, peinte par Rubens et ses élèves de 1622 à 1625, se trouvait au Palais du Luxembourg. Cette admirable suite de compositions est au Musée du louvre, dans la Salle Rubens.] l'art de bien rendre les carnations.
Ces influences se retrouvent à des degrés divers dans l'ex-voto de Saint-Philippe. La composition est d'un bon élève du Guide; le coloris est un singulier amalgame de Barocci et de Rubens.
C'est une belle oeuvre, la mieux conservée de toutes celles que le frère Luc a laissées en Nouvelle-France.