Gérard Morisset (1898-1970)

1934.10.25 : Architecte - Frère Luc (Claude François dit)

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 Textes mis en ligne le 16 janvier 2002 à la demande de Jean-Claude ROUSSIN, Collège Notre-Dame-Perrier à Châlons-en-Champagne, dans le cadre de ses recherches sur le Frère Luc. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.
 

Architecte - Frère Luc 1934.10.25 N° 98

L'Evénement, 25 octobre 1934, p. 4 et 8.

LE FRERE LUC ARCHITECTE

Claude François, dit Frère Luc, dont on admire encore dans nos églises plusieurs toiles remarquables, était aussi architecte et son oeuvre n'a pas complètement disparu puisque c'est d'après ses plans que fut rebâti, vers 1670, le monastère des Récollets, édifice aujourd'hui confondu avec ceux de l'Hôpital-Général, et, un peu plus tard, construit le Séminaire de Québec. - Une très intéressante étude de M. Gérard Morisset, N.P., Docteur ès-Arts, attaché honoraire du Musée du Louvre.

A TRAVERS L'HISTOIRE CANADIENNE

Comme presque tous les peintres de son temps, Claude François, dit Frère Luc, est architecte à ses heures.

Dans sa ville natale - il est né à Amiens en 1614 - il peut admirer quelques beaux exemples de l'art architectural du XVIe siècle.

Chez Simon Vouet, à Paris, il apprend la perspective et acquiert quelques notions d'architecture antique et italienne; car dans les compositions religieuses du Grand Siècle, l'art des portiques joue un rôle décoratif de premier plan. Simon Vouet lui-même, quand il peint pour les Minimes de la Place Royale, à Paris, Saint François de Paule ressuscitant l'enfant de sa soeur, [Note 1. Toile conservée à St-Henri de Lauzon, provenant de la collection Desjardins.] campe ses personnages dans le vestibule d'un temple, près d'un autel votif orné de colonnes torses. Ainsi font les artistes du XVIIe siècle, Le Sueur dans quelques scènes de la Vie de saint Bruno, Vignon dans des compositions personnelles comme la Pentecôte détruite dans l'incendie de la cathédrale de Québec, en 1922, Le Brun dans ses décorations de Versailles, Sébastien Bourdon jusque dans ses bambochades, Poussin dans nombre de ses toiles... Ils sont familiers avec les ouvrages de Vignole et de Palladio, de Jean Martin aussi, et quand ils font leur tour d'Italie ils dessinent les monuments aussi bien que les chefs-d'oeuvre de la peinture. Quelques-uns ont même l'idée de se livrer à l'archéologie et le grand Poussin ne dédaigne pas de parcourir la campagne romaine en mesurant avec soin les fragments d'architecture et de sculpture qui s'y trouvent, afin d'acquérir le sens très subtil des proportions classiques.

Claude François n'échappe pas à la loi générale. Durant les quatre années qu'il passe à Rome, de 1635 à 1639, il s'intéresse en artiste aux monuments romains et aux oeuvres picturales des géants de la Renaissance. Un homme cultivé le pousse dans cette voie, l'oratorien Nicolas de Brallon, qui prépare alors un ouvrage sur le passé artistique de Rome. [Note 2. Son ouvrage a été publié à Paris en 1655-1658 sous le titre: Curiosités de l'une et l'autre Rome ou Traité des plus augustes temples et autres lieux saints de Rome chrestienne et payenne...]

Le 18 août 1670, Claude François, devenu Frère Luc en faisant profession chez les Récollets de Paris en 1645, débarque à Québec. Il fait partie d'un groupe de six Récollets qui, sous la direction du Père Germain Allard, futur évêque de Vence, viennent relever de ses ruines le couvent de leur Ordre. Ils trouvent le couvent, abandonné en 1629, lors de la prise de Québec par les frères Kirke, en un tel état de délabrement - on prétent même qu'il n'en restait que des vestiges - qu'ils doivent le rebâtir de fond en comble. Ils se mettent résolument à la besogne, certains de pouvoir compter sur la charité publique aussi bien que sur les libéralités du Roi. Le 22 juin 1671, Jean Talon pose la première pierre de l'église; en octobre de la même année, Mgr de Laval y dit la messe. Tout le temps que durent les travaux, les Récollets habitent un long bâtiment de bois édifié tout près du chantier de construction.

Parmi les six Récollets, il y a, on l'a vu, un architecte; il y a aussi un homme fort expérimenté dans l'art de la construction, le Frère Anselme Bardou. [Note 3. Né à Paris en 1627, entré chez les Récollets en 1646, mort à Paris le 29 juin 1709. C'est Anselme Bardou qui paracheva le couvent des Récollets de Melun. Cf. Revue d'histoire franciscaine, juillet-septembre 1927 (vol. IV), p. 284.] L'un et l'autre sont-ils les auteurs du second couvent des Récollets? Aucun document ne l'affirme avec précision.

J'imagine le Père Allard confiant à son "très cher frère Luc" [Note 4. C'est ainsi que le Père Allard désigne le frère Luc dans une lettre datée du 7 mai 1670. Cf. Abbé Millard, Histoire de Sézanne. Sézanne, 1897190D 2 vol. in-8p, t. II, pp. 600 et 601.] le soin de concevoir le plan de l'édifice projeté et donnant la direction de l'ouvrage au Frère Anselme Bardou, contre-maître plein de resources et d'expérience. Et le Père Allard et le Frère Luc collaborent étroitement et amicalement à une reconstruction qu'ils ont à coeur de mener à bien: le premier suggère l'établissement du plan général, la distribution des salles, des cellules et du cloitre; le second réalise sur le parchemin les décisions de son supérieur et compose avec une grande simplicité de moyens les façades partiellement visibles aujourd'hui et l'intérieur de la chapelle.

Notons tout de suite que l'oeuvre du Frère Luc est à pein reconnaissable de nos jours, tant elle disparait sous les adjonctions. Au cours de sa première administration, le comte de Frontenac, syndic des Récollets, y fait bâtir un corps de logis dit Pavillon du Gouverneur; en 1692, Mgr de Saint-Vallier fait l'acquisition du couvent des Récollets et y fonde l'Hôpital Général; [Note 5. On sait que le couvent des Récollets était situé dans la seigneurie Notre-Dame-des-Anges, sur la rive droite de la St-Charles. Après son acquisition en 1692 par Mgr de St-Vallier, les Récollets se transportèrent à la Haute-Ville et construisirent, sur la Place d'Armes, un vaste couvent et une somptueuse chapelle dont le Père Juconde Doué avait donné le plan; les boiseries sculptées de la chapelle étaient l'oeuvre de Denis Mallet ( + Montréal, 1704). C'est cette chapelle que le Père de Charlevoix admirait tant: "Les Pères Récollets ont une grande et belle église et qui leur ferait honneur à Versailles... Il faudrait en oter quelques tableaux fort grossièrement peints; le frère Luc en a mis de sa façon qui n'ont pas besoin de ces ombres." Ce nouvel établissement à demi ruiné en 1759, partiellement restauré quelques années après la conquête, fut incendié en 1796.] au cours du XVIIIe et du XIX siècles on transforme les bâtiments pour les rendre conformes à leur nouvelle destination, si bien qu'ils sont aujourd'hui noyés dans la masse des constructions disparates de l'Hôpital Général.

 

* * *

Il faut en dire autant d'un autre ouvrage d'architecture que le Frère Luc a laissé en Nouvelle-France.

En 1663, Mgr de Laval fonde le Séminaire de Québec, dont il fait, l'année suivante, une dépendance des Missions Etrangères de Paris. En 1668, il crée le Petit Séminaire qu'il installe provisoirement dans la maison de feu Guillaume Couillard. Ce bâtiment devient vite trop exigu, car l'institution de l'Evêque n'est pas seulement un pensionnat pour ceux qui se destinent à la prêtrise; c'est aussi la maison commune du clergé de la Colonie et la résidence de Mgr de Laval.

C'est vers 1676, semble-t-il, que le Prélat charge le Frère Luc de dessiner le plan d'un vaste édifice - en même temps qu'il lui commande des tableaux pour Sainte-Anne de Beaupré. [Note 6. Ces tableaux existent encore dans la chapelle commémorative. Cf. Le Canada Français, novembre 1933, pp. 210 et suivantes.] En agissant ainsi, le Prélat pense-t-il amadouer le comte de Frontenac, à la fois gouverneur et syndic des Récollets? Peut-être. Mais il ne désarme pas pour cela l'humeur frondeuse de Frontenac. Celui-ci, médiocrement logé au Château Saint-Louis, voit avec une pointe d'envie s'élever les murailles du nouveau séminaire. "M. l'Evêque, écrit-il à la Cour en 1679, empêche lui-même qu'on puisse douter de son revenu par les grands et superbes bâtiments qu'il fait faire à Québec, quoique lui et ses ecclésiastiques fûssent déjà logés plus commodément que les gouverneurs. Le palais qu'il fait faire, au dire du Frère Luc, récollet, qui en a donné le dessin, coûtera plus de quatre cent mille livres. Cependant, nonobstant les autres dépenses que fait M. l'Evêque, la plupart non nécessaires, il en a déjà fait faire le quart en deux ans. Le bâtiment est fort vaste et a quatre étages, les murailles ont sept pieds d'épaisseur; les caves et les offices sont voûtés; les fenêtres d'en bas sont faites en embrasures, et la couvetrture est d'ardoise, toute apportée de France..." [Note 7. Lettre citée par l'abbé Aug. Gosselin dans Le Vénérable François de Montmorency-Laval, Québec, 1901, pp. 187-188 et par Joseph-Ed. Roy, dans Souvenirs d'une classe au Séminaire de Québec (1905).]

De fait, le nouveau Séminaire est un somptueux édifice. Son ordonnance est imposante et sa sobriété, charmante dans la régularité classique de ses éléments.

Au centre, un vaste perron en pierre taillé et une porte monumentale surmontée d'un cadran solaire; les murs sont percés symétriquement de fenêtres à carreaux, bordées de pierre; sur les versants de la toiture, d'élégantes lucarnes créent de jolies ombres bleues sur les bardeaux d'ardoise.

A l'intérieur, les boiseries sont en pin d'une chaude couleur d'ambre, les parquets sont faits de larges planches en bois de frêne qui embaume les couloirs et les salles; les murailles sont enduites de mortier et les plafonds ornés de solives; les caves sont vastes, bien éclairées et voûtées. "Les caves (du Séminaire), écrit Bacqueville de la Potherie, sont d'une grande beauté. On dirait en hiver que ce serait un jardin où toutes les légumes sont par ordre comme dans un potager..." [Note 8. Une photographie des caves du Séminaire a été publiée dans l'Almanach de l'Action Sociale Catholique, pour l'année 1925, p. 107. Il existe deux petite tableaux, peints par Charles Huot ( + 1930), représentant les sous-sols voûtés de l'aile de la Procure; on a pu les voir en septembre dernier dans une exposition de peintures organisée par M. Morency au Palais Montcalm.]

Il n'est donc pas étonnant que le bouillant Frontenac parle avec humeur des "superbes bâtiments de M. l'Evêque"!

Cette partie du Séminaire n'existe plus en entier. C'est l'aile actuelle de la Procure, fortement altérée par les incendies de 1701 et 1705 et par les destructions du siège de Québec en 1759. Elle n'est plus que l'ombre de ce qu'elle était au XVIIe siècle.

L'architecture du Frère Luc est dépourvue de cette grandiloquence détestable qui enlaidit trop de nos monuments modernes. Il compose des façades d'une élégante simplicité; il en bannit les ornements d'usage par quoi les praticiens veulent montrer leur savoir; il ne cherche la grandeur que dans les proportions, la beauté dans l'équilibre. Ce sont, du reste, les qualités de notre architecture du XVIIe et du XVIIIe siècles, faite de mesure et de goût, de convenance et de simplicité...

Insistons, en terminant, sur un petit fait.

Quand le Frère Luc dessine en 1671 le plan de la chapelle de son couvent et le retable central, [Note 9. Ce retable, décrit par le capitaine Knox en 1759 (Journal of the Campaigns..., London, 1969), [sic] existe encore dans la chapelle de l'Hôpital-Général de Québec.] il suit assurément la tradition française; mais il ne se doute pas qu'il introduit en Nouvelle-France des formes qui y auront de la vogue. En 1693, le Père Doué, en édifiant la nouvelle église des Récollets, sur la Place d'armes, [Note 10. L'ordonnance de l'intérieur de cette église a été conservée dans un dessin de Richard Short (1759), officier dans l'armée de Wolfe. [sic] Le dessin de Short a été gravé en 1760 par C. Grignion.] se conforme au plan tracé vingt ans auparavant par le Frère Luc; même constatation chez les Recollets [sic] de Montréal et des Trois-rivières, chez les Jésuites de Québec et dans d'autres églises du XVIIIe siècle, en sorte qu'un de nos évêques du XVIIIe siècle finissant s'élève contre ce qu'il appelle avec justesse "les églises à la récollette".

Mais la vogue des "églises à la recollette" [sic] ne s'arrête pas là; et quand, en 1800, l'abbé Philippe-Jean-Louis Desjardins, aumônier des Ursulines de Québec [Note 11. Né à Messas (Loiret) en 1753, mort à Paris en 1833. On sait que l'abbé Desjardins aîné émigra au Canada en 1793 et y vécut jusqu'en 1802. Il était possesseur de la collection de peintures qui porte son nom.] donne le plan de la nouvelle chapelle de l'Hôtel-Dieu, il s'inspire de l'église de la Place-d'Armes, détruite quatre ans auparavant par le feu; bien plus, il orne le fond du sanctuaire d'un retable à colonnes et à fronton.

Il est juste d'ajouter que le style Récollet n'a pas survécu au dernier religieux de l'Ordre, le frère Louis Bonami. A la mort de celui-ci, en 1848, nos architectes s'adonnent au classique rénové, en attendant de découvrir le gothique puis le roman à travers les pastiches qui s'élèvent nombreux en terre française et en Angleterre.

 

web Robert DEROME

Gérard Morisset (1898-1970)