Gérard Morisset (1898-1970)

1934.10.27 : Peintre - Frère Luc (Claude François dit)

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 Textes mis en ligne par Robert DEROME le 16 janvier 2002 à la demande de Jean-Claude ROUSSIN, Collège Notre-Dame-Perrier à Châlons-en-Champagne, dans le cadre de ses recherches sur le Frère Luc. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

   

Peintre - Frère Luc 1934.10.27 N° 099

L'Événement, 27 octobre 1934, p. 4.

"Par effigie dans un bocal..."

Il y a dans l'oeuvre du Frère Luc une composition énigmatique.

On y voit un Récollet imberbe, les bras étendus, agenouillé sur un tertre, le corps vu de profil à droite, mais la tête tournée vers le spectateur; à droite, un ange aux ailes éployées, vêtu d'un pourpoint bleu-vert et d'une longue écharpe vermillon, tient dans sa main gauche un vase de crystal à pied d'or battu; au-dessus de lui, un angelet fort joli porte précieusement une colombe; le fond du tableau est fait de feuillage et de rochers; dans ce paysage des environs de l'Alverne on voit des moines en méditation; au premier plan, un livre et des objets de piété; à droite, roupillent deux lapins blancs.

Cette composition, peinte avant 1670, a longtemps orné la chapelle des Récollets de Châlons-sur-Marne. En 1791, à la suppression des Ordres monastiques, les Municipaux de Châlons s'emparèrent des peintures de la chapelle des Récollets et les exposèrent, avec des oeuvres de même provenance, dans une salle de la Préfecture.

C'est là que le peintre Charles-Nicolas Varin (1741-1812) les inventoria en Floréal, an VII (mai 1799). Voici la description de la peinture dont il est ici question: "François, frappé de crainte et d'étonnement à la vue de Gabriel qui lui imprime les stigmates par effigie dans un bocal. Un ange-enfant vole au-dessus de lui tenant une colombe dans sa main: le fond donne des rochers et fontaines près desquels sont des religieux en méditation, d'autres en lecture. Première production, figures grandeur de nature. [Note 1. Archives des Musées Nationaux à Paris. Pièce citée par Ph. de CHENNEVIERES dans Recherches sur quelques peintres provinciaux de l'ancienne France...Paris 1854, t. 111,p.200 à 225.] "

En 1801, les peintures municipalisées , de Châlons furent exposées dans une salle du collège, comme Barbat le rapporte dans son histoire de Châlons-sur Marne. [Note 2. Châlons, 1855, t. 1 p.121.] Quatre ans après, elles furent dispersées; quelques unes ornèrent de nouveau les églises de la ville, les plus belles furent déposées au Musée municipal. C'est ainsi que la toile du Frère Luc fut remise aux Religieuses de la Congrégation, installées dans l'ancien couvent des Récollets.

Elle y est encore.

De cette singulière peinture du Frère Luc, il existe une réplique, peinte entre 1672 et 1675, conservée à l'Hospice de Cézanne. [Note 3. L'Hospice actuel de Cézanne est aménagé dans l'ancien couvent des Récollets.] L'abbé Boitel l'a ainsi décrites dans ses Recherches historiques, archéologiques et statistiques sur Esternay, son château et les Communes du canton. [Note 4. Châlons, 1850, p. 413.] "Le Calice, saint François dans le désert. Un ange lui apporte un calice pour lui apprendre cette étrange vérité que les tribulations doivent être le partage du vrai disciple de Jésus-Christ et qu'elles sont les faveurs les plus précieuses qui tombent de la main de Dieu. On voit plus loin un moine prosterné et un autre qui lit."

La cocasse description de Varin n'explique nullement la composition du Frère Luc., non plus que la fantaisiste interprétation de l'abbé Boitel.

Il faut chercher autre chose.

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C'est dans les ouvrages qui ont été écrits sur François d'Assise qu'on trouve l'explication de la scène peinte par le Frère Luc. Parmi ces nombreux livres, j'en choisis un, - gros in-quarto publié en 1926 par le Père Vittorino Facchinetti, o.f.m. - dans lequel on voit de nombreuses reproductions de tableaux de maîtres représentant des épisodes de la vie du Poverello. À la page 438, c'est une composition de Guercino: un Ange révèle à saint François l'excellence du sacerdoce. À la page suivante, c'est la reproduction d'une peinture de même sujet, signée par Francisco de Zarbaran et conservée à Madrid (Académie Saint-Ferdinand). En tournant quelques feuillets, une reproduction d'une toile de Murillo se rapproche encore plus de la composition du Frère Luc.

Du reste, il est possible de signaler d'autres compositions analogues dans les musées d'Espagne et d'Italie.

Voici donc l'époque qu'a voulu représenter le Frère Luc: un ange suggère à François d'Assise de se faire prêtre, mais le Poverello, convaincu de son indignité, refuse le sacerdoce pour être plus fidèle, si possible, à la pauvreté. [Note 5. Ce sujet n'est pas connu dans la peinture canadienne.]

Cet épisode de la vie de saint-François devait plaire tout particulièrement au Frère Luc.

Après la mort de sa mère en 1644, Claude François [Note 6. Né à Amiens entre le 1er et le 3 mai 1614, mort à Paris le 17 mai 1685.] entre chez les Récollets du faubourg Saint-Martin, à Paris; Le 8 octobre de l'année suivante, il fait profession et prend le nom de Frère Luc, sans doute en souvenir du patron des peintres. Quelques années après, il est élevé au diaconat, mais, à l'exemple du fondateur de son Ordre - Les Récollets faisaient partie de la grande famille franciscaine, - il refuse la prêtrise. "Messire Ardouin (sic) Péréfixe, archévèque de Paris, connaissant son mérite et sa vertu, la voulut honorer du sacerdoce; mais son humilité s'y opposa et ce ne fut que par obéissance qu'il prit l'ordre du Diaconat" écrit Florent Lecomte dans le Cabinet des singularités d'architecture, peinture, sculpture et gravure, publié à Bruxelles en 1702. [Note 7. Tome 3, p.163 et suiv..]

Dans son Abécédano, [Note 8. Publié par Ph. de Chennevières, An. de Montaiglon, à Paris,en 1834-1836.] le graveur Jean Mariette reproduit l'affirmation de Florent Lecomte, en sorte qu'il semble certain que le Récollet-peintre refusa la prêtrise par un profond sentiment d'indignité.

***

Si le peintre sans-culotte Varin, s'est lourdement trompé dans l'interprétation de la jolie toile du Frère Luc, ce n'est pas sans raison.

J'ai dit qu'à droite de la composition "un ange aux ailes éployées...tient dans sa main gauche un vase de crystal à pied d'or battu." Or sur le cristal du vase, se réfléchit l'image de saint François agenouillé à gauche, détail traité avec un réalisme savoureux. Et Varin d'écrire tout bonnement: "François, frappé de crainte et d'étonnement à la vue de Gabriel qui lui imprime les stigmates par effigie dans un bocal."

Par effigie dans un bocal...! Le Frère Luc eut été le premier à rire de cette expression saugrenue.

 

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Gérard Morisset (1898-1970)