Gérard Morisset (1898-1970)

1935.05.25 : Peintre - Frère Luc (Claude François dit)

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 Textes mis en ligne le 16 janvier 2002 à la demande de Jean-Claude ROUSSIN, Collège Notre-Dame-Perrier à Châlons-en-Champagne, dans le cadre de ses recherches sur le Frère Luc. Aucune vérification linguistique n'a été faite pour contrôler l'exactitude des transcriptions effectuées par l'équipe d'étudiants.

  

Peintre - Frère Luc 1935.05.25 N° 087

Le Droit, 25 mai 1935, p. 2; 1 juin 1935, p. 2.

L'Œuvre du Frère Luc chez les Ursulines de Québec

A mesure que se poursuit l'inventaire des oeuvres d'art que possède le Canada français, je m'aperçois avec plaisir, mais sans étonnement que notre patrimoine artistique est considérable encore aujourd'hui, malgré les incendies, les brocantages et les destructions de toute sorte. Cela est vrai pour les peintures du XVIIIe siècle, plus nombreuses qu'on ne le croit et pour les ouvrages que le Frère Luc a exécutés durant ses quinze mois de séjour en Nouvelle-France.

Le peintre récollet a beaucoup produit, à croire qu'il avait un aide, peut-être le frère Anselme Bardou qui parrait s'être livré aux arts toute sa vie.

Des nombreuses peintures du Frère Luc, le récollet Chrétien Leclercq a laissé une liste incomplète: "(Le Frère Luc peignit) le tableau du grand autel de nostre église et celuy de la chapelle; il enrichit l'église de la paroisse (la cathédrale) d'un grand tableau de la Sainte-Famille, celle des RR PP Jésuites d'un tableau de l'Assomption et acheva celui du maître-autel qui représente l'Adoration des Roys; les églises de l'Ange-Gardien, du Château-Richer, à la coste de Beaupré, celle de la Sainte-Famille dans l'îsle d'Orléans et l'Hospital de Québec ont esté pareillement gratifiez de ses ouvrages." [Note 1. Premier établissement de la Foi dans la Nouvelle France, t. II, p. 98.]

Cette nomenclature est tout à fait insuffisante. Le père Leclerc n'y dit rien des peintures que le Frère Luc composa pour Sainte-Anne-de-Beaupré à la demande de Mgr de Laval. Il ne souffle pas mot des toiles que les Ursulines ont eu la bonne fortune de sauver du désastreux incendie de 1686.

Réparons cet oubli.

Voyez dans la chapelle des Ursulines de Québec sur la muraille de la façade cette Sainte Famille aux tons légèrement effacés. C'est une des nombreuses visions de la vénérable Marie de l'Incarnation. Elle vit un jour durant son sommeil, saint Joseph, le patron de la Nouvelle-France présentant une jeune indienne à la vierge Marie, prémisses de l'évangélisation des Sauvages.

Dans le tableau, saint Joseph est à gauche, la tête penchée, la Vierge est à droite, vêtue d'un manteau bleu retenu sur l'épaule par une agrafe. Jésus est sur les genoux de sa mère; c'est un bel enfant joufflu. On aimerait le voir sourire un peu à la gentille Huronne qui le regarde, [Note 2. illisible aussi sur microfilm] de sa joliesse, et, peut-être de son expression mélancolique. Au fond à droite, une draperie rouge sombre à gauche, le rocher de Québec d'un bleu grisâtre, au pied de la falaise, le regard amusé aperçoit des wigwams de sauvages, tels que le récollet-peintre dut en voir quelques fois dans les environs de son couvent sur la rive droite de la Saint-Charles.

C'est l'une des plus belles compositions du Frère Luc. Il y a peut-être de la flatterie dans les visages - le récollet était un peu romantique - des réminiscenses raphaléiesques [sic] dans l'ordonnance, un peu de mollesse dans le modelé. Mais il y a tant de charme dans les attitudes, tant de tendresse douloureuse dans le regard de la Vierge, tand de candeur dans la figure poupine de la petite huronne. Saint Joseph a pris son air le plus protecteur, le plus père nourricier possible; la Vierge paraît abîmée dans une songerie où doit entrer le souvenir cuisant de la Passion. Mais encore une fois, Jésus ne se soucie nullement de prodiguer son sourire à la gentille cathécumène qui a quitté son pays et dépouillé ses superstitions pour écouter les Jésuites. Et c'est dommage, car la scène, au lieu d'entraîner l'allégresse de la conversion suinte la tristesse et le regret.

La France apportant les bienfaits de la foi aux Indiens de la Nouvelle-France, tel est le sujet d'un autre tableau assez curieux que le Frère Luc a sans doute composé mais qu'il n'a pas entièrement exécuté.

La France apparaît sous les traits de la Reine-mère, Anne d'Autriche, vêtue d'un long manteau fleurdelisé, belle et robuste,couronnee comme il sied à la glorieuse France du XVIIe siècle. De la main gauche elle montre le ciel, la droite se pose sur le cadre d'un tableau où sont groupés les protecteurs célestes de la Nouvelle-France. À gauche, un sauvage vêtu lui aussi d'un manteau fleurdelisé accepte le tableau avec reconnaissance, semble-t-il.¨Le décor est somptueux, c'est le Saint-Laurent, un peu trop serré peut-être dans ses rives , à gauche, deux petites chapelles de missions indiennes; à droite, un navire, à la poupe duquel, se voit un blason, de gueules à une rose d'or, l'écu est surmonté d'une couronne comtale. Tout en haut dans les nuages, la Sainte-Trinité domine la scène, entourée d'une autre série de protecteurs celestes de la Nouvelle-France.

Si le Frère Luc est responsable de la composition de cette étrange peinture, tout assurément n'est pas de lui. Le sauvage du premier plan a été repeint - et pas par un expert - et le groupe des protesteurs dégingandés assis sur les nuages accuse une autre main que celle du Récollet, peut-être celle d'Antoine Plamondon...

Ces réserves faites, il faut admirer le paysage, la légèreté des arbres et la profondeur des lointains.

Deux autres toiles - la Vierge de douleur et le Christ adolescent - sont des têtes d'expression comme le Frère Luc en a tant fait à l'inspiration des maîtres bolonais. Il est possible que ces tableaux aient fait partie autrefois du retable central de la chapelle, car l'un est un médaillon elliptique et l'autre tout en étant rectangulaire conserve les traces visibles d'un encadrement oval.

La Vierge de douleur, encore jeune et d'une beauté presque conventuelle, lève les yeux comme pour implorer le secours de son fils. Ses beaux cheveux châtains sont à demi cachés sous un voile bleu royal, elle porte une tunique d'un rouge étrange que le peintre récollet a souvent opposé au bleu un peu acide qu'il aimait tant comme son émule Le Sueur c'est un rouge lie de vin mâtiné de mauve et de légers reflets jaunes. De sa main gauche potelée et rose, on dirait qu'elle veut arracher le poignard qui transperce sa poitrine.

Le Jésus adolescent est exactement de même tenue. C'est un jeune homme à la figure candide, de ses beaux yeux veloutés et humides, il regarde le ciel, non sans une expression de mélancolie, ses traits sont réguliers, son maintien est grave. Il porte un manteau bleu royal et une tunique d'un rouge identique au vêtement de la Vierge de douleur. Malheureusement, la chevelure a été repeinte en entier, aux boucles brunes dont certaines parties ont surnagé au travail du restaurateur on a substitué une sorte de filasse noirâtre et brillante.

Ou ces deux toiles sont des oeuvres de jeunesse - et il faudrait les dater des environs de 1640 - ou bien le Récollet les a peintes en utilisant avec quelques indiscrétions ses souvenirs d'Italie. Elles font penser aux figures suaves mais fades de Carlo Dolei ou mieux, aux têtes d'expression de Guido Reni que le Frère Luc admirait tant.

(A suivre)

L'Œuvre du Frère Luc chez les Ursulines de Québec

Une grande esquisse représentant l'Assomption est-elle de la main du Frère Luc? Je n'oserais l'écrire avec certitude. Et pourtant, c'est son coup de pinceau, ce sont ses harmonies de couleur. Et puis, le bon frère a si souvent traité ce sujet: à Rome, notamment, où il copia en 1635 le tableau du maître-autel de Saint-Louis-des-Français, une Assomption de Francesco da Bassano; plus tard, vers 1669, pour le chanoine Mathieu Wasse, chanoine du chapitre d'Amiens; vers 1671, pour la chapelle du couvent des Récollets de Québec...

L'Assomption que possèdent les Dames Ursulines de Québec ressemble, de loin, avouons-le, aux ouvrages que je viens de signaler. Probablement parce que c'est une esquisse point trop poussée et que l'artiste n'a point cherché autre chose qu'à bien indiquer les masses au détriment des détails.

La Vierge toute en bleu pâle et bleu azur, est en haut de la composition; elle étend les bras comme si elle voulait monter au ciel en volant. Plusieurs angelets disposés en couronne l'escortent. En bas, les apôtres, tout étonnés, constatent que le tombeau est vide. L'un d'eux au premier plan, est vêtu en beige, un autre en rouge et en vert, à droite, l'un est vu de dos, un autre lève les bras.

La tonalité est sombre, avec des rouges assourdis, des jaunes effacés et des bleus tour à tour pâles et très sombres, des roses laiteux dans les carnations et des gris très subtils dans les draperies et les nuages.

Il est à peu près impossible de savoir d'où vient cette peinture. Est-elle chez les Dames Ursulines depuis le départ du peintre récollet, c'est-à-dire, depuis 1671? A-t-elle été expédiée par l'abbé Desjardins vers 1821, en même temps que d'autres peintures aujourd'hui conservées dans la chapelle? Les Annales sont muettes sur ce point.

Rien non plus dans les Annales au sujet d'une curieuse composition qui paraît avoir été inspirée par la Mère Marie de l'Incarnation. On sait qu'elle a implanté en Nouvelle-France la dévotion au Sacré-Coeur. C'est sans doute pour rappeler cette dévotieuse initiative que fut peinte la toile que j'essaie de décrire, en haut le Père éternel, vieillard dont la figure sanguine est encadrée de cheveux blancs et d'une abondante barbe poivre-et-sel, il est vêtu d'un ample manteau bleu pale, il appuie son bras gauche sur un globe terrestre surmonté d'une croix. Un listel partant du globe porte cette inscription: HIC-EST-COR-DILECTISSIMI-FILII-MEI-IN-QUO... Au-dessous, au centre, un gros coeur rouge se détache sur un fond de lumière entièrement restauré. En bas, un grand ange, les bras nus levés est vêtu d'un grand manteau d'un bleu royal analogue à celui qu'aimait le Frère Luc. Autour du coeur, des anges et des angelots disposés en couronne.

La toile, fixée sur un faux cadre trop petit, a été entièrement repeinte. À peine reste-t-il çà et là quelques parties que n'a pas touchées la brosse du restaurateur. Dans ces conditions, il est périlleux de procéder à une attribution certaine. On reconnaît vaguement la touche du peintre Récollet dans le grand ange qui lève les bras à la manière de maints personnages du Frère Luc: son dessin dans le Père éternel: sa propre vision de la figure humaine dans les visages frais et candides des angelots. Mais il faut éviter toute affirmation catégorique aussi longtemps qu'une pièce d'archives ne vienne nous renseigner exactement sur ce point.

Une dernière peinture -Tobie et l'archange - se rapproche beaucoup plus de l'art du peintre récollet.

On y voit au centre un grand ange à demi vêtu d'une tunique de couleur beige rehaussée de reflets bleus muni d'une paire d'ailes fort étendues; on en voit une à droite qui se détache élégamment sur le ciel. L'ange lève son bras gauche en laissant voir l'aiselle, geste que Frère Luc trouvait si plaisant qu'il le répète dans d'autres compositions. L'Archange Raphaël conduit le jeune Tobie chez les Mèdes, il le tient sagement par la main. Tobie est un adolescent timide pusillanime, qui a l'air de s'accommoder fort bien de la tutelle de son céleste compagnon. Il porte une tunique rose et un manteau bleu harmonisés qui, on l'a vu, sont fréquentes dans l'oeuvre du Frère Luc. Il porte la main droite sur sa poitrine, le médium et l'annulaire séparés des autres doigts. Au loin, à droite, la mer, sur laquelle vogue une barque. À gauche, un énorme rocher semble barrer la route aux voyageurs.

C'est une toile de quatre pieds et cinq pouces de hauteur sur une largeur de trois pieds et trois pouces, montée sur bois. Son pendant - une copie de la dernière communion de saint Jérôme, par le Dominiquin - a les mêmes dimensions, le même cadre, il est aussi monté sur bois. Ces détails tendent à prouver que les deux peintures proviennent de la chapelle des Récollets de Québec. On sait que cette église fut incendiée le 6 septembre 1796. Le feu, qui s'était déclaré à la maison du juge Monk se propagea rapidement, car il n'avait pas plu depuis six semaines, affirme Aubert de Gaspé dans ses Mémoires. Il se communiqua au couvent des Récollets situé sur la Place d'Armes, à l'endroit où se trouve aujourd'hui le Palais de justice. Les religieux eurent le temps de sauver des meubles, des papiers (comme le Mortuologe conservé maintenant au Séminaire de Québec) et des peintures.

Ces toiles auraient donc orné l'ancienne chapelle des Récollets (aujourd'hui la chapelle de l'Hôpital-Général), puis après 1683, l'église de la Place d'Armes. Le Frère Luc en serait l'auteur, ce qui est plein de vraisemblance.

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Il y aurait donc six ouvrages du Frère Luc chez les Dames Ursulines de Québec: une Sainte-Famille de goût raphaélesque, la France apportant les bienfaits de la foy aux Indiens de la Nouvelle-France, la Vierge de douleur, le Christ adolescent, le Sacré-Coeur et Tobie et l'archange.

Joints aux cinq peintures qu'il y a à l'Hôtel-Dieu de Québec, à l'Assomption de l'Hôpital-Général, à l'Ex-voto de Saint-Philippe de Trois Rivières, au Saint-François d'Assise que conservent les Sulpiciens de Montréal, au tableau de Saint-Antoine de Tilly, aux deux belles toiles de Sainte-Anne-de-Beaupré, à la Sainte-Famille qui orne l'église du même nom dans l'île d'Orléans, enfin aux nombreux tableaux qui ont péri au cours des deux derniers siècles celà fait plus que vingt-cinq toiles laissées par le Frère Luc en Nouvelle-France, durant ses quinze mois de séjour à Québec.

Il ne faut donc pas s'étonner que Florent Lecompte ait écrit vers 1700 que le peintre récollet peignit durant toute sa carrière avec "une inconcevable application".

Aussi bien son oeuvre est-elle considérable tant au Canada qu'en France. Tout n'est pas d'égale tenue dans cette production artistique; il y a des reminiscences, des banalités indiscutables, de nombreuses négligences de pinceau et d'invention, des défaillances. Mais il y a quelques pièces bien senties et rendues dans un métier honorable. Elles suffisent à la réputation du Frère Luc.

 

web Robert DEROME

Gérard Morisset (1898-1970)