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Antoine Roy,
Les lettres, les sciences et les arts au Canada sous le Régime français,
Essai de contribution à l'histoire de la civilisation canadienne,
Paris, Jouve et cie éditeurs, 1930, xvi, 292 p..

Fils de Pierre-Georges Roy (1870-1953), Antoine n'a que 25 ans lorsqu'il publie en 1930 la thèse qui lui a permis d'obtenir un Doctorat ès lettres après ses études entreprises en 1927 à l'École des Chartres, à la Sorbonne et au Collège de France ; elle s'intitule Les lettres, les sciences et les arts au Canada sous le Régime français, Essai de contribution à l'histoire de la civilisation canadienne. Antoine s'appuie sur une admiration toute filiale pour établir les bases de recherches de son ambitieuse étude. En effet, il utilise brillamment les travaux publiés sous l'égide de son père, tant ceux de l'archiviste que ceux de l'éditeur du Bulletin des recherches historiques. En effet, deux ans avant la publication de sa thèse, cette documentation avait déjà pris la forme d'un volumineux hommage de 268 pages consacré à L'Oeuvre historique de Pierre-Georges Roy, bibliographie analytique, publié à Paris en 1928. Nonobstant, la préface de 1930 rend bien à César ce qui lui appartient :

Nous devons donc beaucoup à tous ceux qui, avant nous, ont aimé le Canada d'autrefois et ont voué leur vie à son étude. En tête, la simple justice nous oblige à mettre le nom de M. P.-G. Roy. Sans lui, notre tentative aurait été impossible. Ce sont ses innombrables publications qui dans une large mesure nous ont permis de faire ce que nous avons fait. Nous nous faisons un devoir de reconnaître toutes nos obligations.

Ne peut-on rêver plus ardente démonstration de la valeur et de l'utilité des outils archivistiques publiés par Pierre-Georges Roy ? Antoine suivra d'ailleurs les traces de son père tant à l'édition du Bulletin des recherches historiques, à la direction des Archives de la Province de Québec (1941-1960), que dans les autres facettes de sa brillante carrière. En plus de son diplôme de docteur, la publication de sa thèse lui vaut le très convoité prix David en 1931. Dans la préface, il paye également tribut à quelques autres historiens qui nous intéressent :

[...] à M. Massicotte, qui collectionne les faits curieux et les traditions populaires comme d'autres collectionnent les objets rares, un des hommes qui ont le plus contribué à reconstituer la vie et les moeurs des anciens Canadiens ; à MM. Barbeau et Lanctôt, diligents explorateurs du folklore, grâce à qui celui du Canada est aujourd'hui mieux connu que celui de la France ; à M. Traquair, fondateur de l'archéologie canadienne.

L'ouvrage porte l'ambitieux sous-titre, Essai de contribution à l'histoire de la civilisation canadienne. Voici les objectifs de cette thèse :

Depuis une trentaine d'années, un grand effort historique a été réalisé au Canada. Des matériaux en nombre ont été amassés. Nous avons cru qu'il était temps de « faire le point » et de marquer les résultats obtenus sur un sujet particulièrement attachant : l'ancienne civilisation de la Nouvelle-France.

Roy s'érige en fidèle héritier spirituel de François-Xavier Garneau, et de plusieurs autres historiens québécois qui l'on suivi. Il veut scientifiquement démontrer que le jugement cinglant, hautain, colonialiste, voire raciste du rapport Durham, rédigé après la Rébellion de 1837-1838, n'est pas fondé ; à savoir que les québécois forment un peuple inférieur, sans instruction, sans culture, sans histoire, ni littérature. Léandre Bergeron a qualifié ainsi cette historiographie québécoise traditionnelle :

L'élite qui a collaboré avec le colonisateur anglais après la défaite de la Rébellion de 1837-38 a agi comme toute élite d'un peuple colonisé. Au lieu de lutter pour débarrasser le Québec du colonisateur, elle s'est retournée vers un passé « héroïque » pour ne pas faire face au présent. Elle s'est mise à glorifier les exploits des Champlain, des Madeleine de Verchères, des Saints Martyrs Canadiens pour nous faire croire qu'à une certaine époque nous aussi nous étions de grands colonisateurs, bâtisseurs de pays. Colonisés par les Anglais, nous pouvions trouver compensation dans l'idée que nous avions, nous, colonisé l'homme rouge. Notre élite nous fit rêver au Grand Empire Français d'Amérique Du Temps de Frontenac pour ne pas nous sentir trop humiliés dans notre situation de peuple conquis, emprisonné dans la Confédération. Des générations de Québécois furent endoctrinés dans ce nationalisme d'arrière-garde où nous nous définissions comme un peuple élu ayant mission d'évangéliser le monde et de répandre la civilisation catholique française à travers l'Amérique.

Léandre Bergeron, Petit manuel d'histoire du Québec, s. l., Éditions Québécoises, 1970, p. 4.

Cette quête de la tradition française, au-delà des influences britanniques omniprésentes depuis 170 ans, fixera également les discours des Marius Barbeau et Gérard Morisset. Ceux-ci élargiront même le concept historique de Nouvelle-France bien au-delà de ses bornes historiques réelles, marquées par la Conquête de 1760, pour en prolonger les ramifications jusqu'au début du XXe siècle.

L'oeuvre de Roy a le mérite de faire le point sur un aspect souvent négligé par les historiens et les historiens de l'art, l'histoire culturelle, aujourd'hui étudiée sous les nouveaux vocables de « sociologie de l'art » ou « histoire sociale de l'art ». Cet essai de synthèse de Roy se divise en sept chapitres.

Analyse des sujets traités dans Roy 1930

Chapitres et sous-sections sur les arts

pages

La table des matières nous fournit un ordre conceptuel qu'il nous semble intéressant d'essayer de décoder.

1. Instruction

53

En commençant par l'instruction, Roy nous signifie qu'elle est la base requise pour accéder à des niveaux de plus en plus complexes de la vie culturelle...

2. Vie intellectuelle

30

... soit successivement la vie intellectuelle...

3. Littérature

47

... la littérature...

4. Sciences

16

... les sciences...

5. Architecture

79

...puis les arts. Ces derniers s'ordonnent du plus nécessaire, l'architecture...

5.1. Développement historique

9

5.2 Principes et analyse de la construction : les matériaux

8

5.3. Les toits

5

5.4. L'architecture religieuse

7

5.5. L'architecture militaire

9

5.6. L'architecture civile : les éléments

5

5.7. L'architecture civile : les couvents

5

5.8. Les édifices civils : édifices privés

8

5.9. L'architecture civile : les édifices publics

3

5.10. L'urbanisme

9

5.11. Ponts, croix et calvaires

3

5.12. Les architectes

8

6. Les autres arts

33

...vers les autres arts, où on peut observer une hiérarchie décroissante plus ou moins imitée de celle soutenue par les Académies...

6.1. Sculpture

11

6.2. Peinture

14

6.3. Gravure

3

6.4. Musique

5

7. Les arts appliqués : le luxe

18

...et vers le superflu, le « luxe » qui qualifie les arts appliqués et tout spécialement l'orfèvrerie et les ivoires qui arrivent en tout dernier.

7.1. Mobilier

4

7.2. Broderie

5

7.3. Toilette

2

7.4. Orfèvrerie, ivoires

6

Conclusion

5

Total

281

100%

Chapitres

Une toute autre image apparaît si nous réordonnons les chapitres de Roy 1930 par la proportion de pages accordée à chacun des chapitres.

28.11%

5. Architecture

L'architecture occupe alors près du tiers de l'ouvrage et ses 12 subdivisions lui confèrent un traitement méthodologique varié : historique, technique, typologique et biographique.

18.86%

1. Instruction

L'instruction...

16.73%

3. Littérature

... et la littérature occupent plus de place...

11.74%

6. Les autres arts

...que les autres arts...

10.68%

2. Vie intellectuelle

... et la vie intellectuelle.

6.41%

7. Les arts appliqués : le luxe

5.69%

4. Sciences

Les sciences se retrouvent alors en dernier, juste après les arts appliqués.

1.78%

Conclusion

%

Sous-sections sur les arts

Une analyse plus fine des sous-sections sur les arts indique la prédominance de la peinture, la sculpture et l'orfèvrerie, qui devancent la broderie, la musique, le mobilier, la gravure et la toilette.

4.98%

6.2. Peinture

3.91%

6.1. Sculpture

2.14%

7.4. Orfèvrerie, ivoires

1.78%

7.2. Broderie

1.78%

6.4. Musique

1.42%

7.1. Mobilier

1.07%

6.3. Gravure

0.71%

7.3. Toilette

17.79%

Total

28.11%

Architecture

Si on totalise les chapitres sur les arts avec l'architecture, on constate que près de la moitié de l'ouvrage (45.9%) est consacrée à l'étude de nos arts anciens.

17.79%

Arts

45.9%

Total

Laurier Lacroix manifeste une attitude laudative face à cet ouvrage qu'il utilise comme titre charnière pour distinguer deux périodes dans l'historiographie de l'histoire de l'art au Québec.

Ce texte d'une tenue scientifique absolument remarquable par la documentation qu'il accumule est véritablement une synthèse de toutes les parutions antérieures. Il a de plus le mérite de vouloir replacer les événements dans une suite chronologique. L'ensemble dégage une impression de probité et d'objectivité.

Laurier Lacroix, « Gérard Morisset et l'histoire de l'art au Québec », À la découverte du patrimoine avec Gérard Morisset, Québec, Ministère des Affaires culturelles, Musée du Québec, 1980, p. 138.

Le Dictionnaire pratique des auteurs québécois, publié en 1976 par Hamel Hare et Wyczynski, se fait plus critique en y décelant « une tendance à exagérer l'ampleur des activités artistiques et scientifiques ». Yves F. Zoltvany partage la même opinion dans le Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec publié en 1980. Lacroix identifie les mêmes failles, remarquant que la démonstration s'y fait « plus par l'accumulation que par la discussion » :

Antoine Roy n'apporte aucun élément personnel dans l'interprétation du développement artistique en Nouvelle-France. Son jugement esthétique est fondé sur l'existence quantitative et sur les jugements de valeurs de ses contemporains.

Laurier Lacroix, « Gérard Morisset et l'histoire de l'art au Québec », À la découverte du patrimoine avec Gérard Morisset, Québec, Ministère des Affaires culturelles, Musée du Québec, 1980, p. 138.

Certes, nous reconnaissons le remarquable effort de synthèse opéré par Roy, et à cet égard son ouvrage constitue la somme d'une certaine façon de faire. Toutefois, nous différons d'opinion quant à l'importance de cet ouvrage pour l'historiographie en histoire de l'art. D'abord au niveau de la méthode qui y est surtout archivistique, historique et biographique. On n'y utilise peu les approches propres à l'histoire de l'art, les mentions d'oeuvres y étant même le plus souvent reléguées aux notes infrapaginales, à titre de preuve documentaire étayant les généralisations sur l'histoire culturelle présentées dans le texte. Zoltvany remarque même que « le volume n'est pas illustré. Cette carence se fait surtout sentir dans les parties consacrées à l'architecture, à la peinture et à la sculpture. » La contribution d'Antoine Roy à l'histoire culturelle s'arrêtera d'ailleurs à cet ouvrage, puisque ses travaux subséquents seront principalement des instruments de travail archivistique. En outre, cette publication n'a pratiquement pas été utilisée ni citée par les historiens des arts anciens du Québec. Cela ne peut tenir au seul fait qu'elle fut éditée à Paris, mais bien plutôt à sa méthode quelque peu désuète, qui était la fidèle héritière de l'historiographie française, plus particulièrement celle des ouvrages parus plus d'un demi-siècle plus tôt.

On peut peut-être également avancer une autre hypothèse. En effet, la matière première de l'ouvrage d'Antoine Roy provient toute des archives notariales, donc de la ville. Or, le mouvement dominant chez les historiens d'art de cette époque allait vers la préservation des valeurs patrimoniales héritées de la tradition que l'on retrouvait surtout dans les campagnes.

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Page créée le 11 mai 1998.

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