Un couple bourgeois :
le jeu de cartes et le service du thé

Les portraits du couple Trottier dit Desrivières constituent un phénomène exceptionnel dans l'art de cette période. Assis à sa table de jeu, monsieur se présente avec une châtelaine en or, des pièces d'or et d'argent empilées près d'un as de coeur, ainsi qu'une main restante de cinq cartes. Madame s'apprête à servir le thé, rituel socioculturel de plus en plus répandu à l'exemple des Britanniques. Ce tableau résume, à lui seul, la complexité des influences artistiques à la fin du XVIIIe siècle. Beaucourt, né à Laprairie, est reçu à l'Académie de Bordeaux, voyage en Europe, dans les Antilles et aux États-Unis. Il peint une société montréalaise, elle aussi en contact avec toutes ces influences.

François Beaucourt (1740-1794), Eustache-Ignace Trottier dit Desrivières, 1793, huile sur toile marouflée sur panneau d'aggloméré, 79,5 x 63,8 cm, Québec, Musée du Québec, 56.297. Reproduction photographique.

François Beaucourt (1740-1794), Marguerite-Alexis Mailhot, épouse de Eustache-Ignace Trottier dit Desrivières, 1793, huile sur toile marouflée sur panneau d'aggloméré, 79,9 x 64,1 cm, Québec, Musée du Québec, 56.298. Reproduction photographique.

Ces six cartes à jouer sont antérieures au portrait de M. Trottier, mais leur style évolua peu au cours de cette période. Plusieurs furent utilisées au XVIIIe siècle comme monnaie lorsque les espèces étaient rares.

As de coeur, Roi de coeur, Dame de pique, Valet de coeur, Six de carreau, Cinq de trèfle, XVIIIe siècle, imprimé sur carton, environ 8 x 5 cm, sauf le valet de coeur 8,5 x 5,5 cm, Montréal, Fondation Macdonald Stewart, 83.22, nos 2, 4, 6, 10, 11 et 21. Photo Robert Derome.

La comédie de Joseph Quesnel (1746-1809), « L'Anglomanie ou le dîner à l'angloise » dénonce une forme d'assimilation et de snobisme chez les Canadiens. La douairière de Primembourg se moque de la teamania que le colonel Beauchamp voudrait imposer chez l'élite francophone :

Avec tout ce thé-là ! Du tems de nos François
Qu'on se portoit si bien - en buvoit-on jamais ?
Jamais ; - que pour remède, ou bien pour la migraine ;
Mais avec vos Anglois la mode est qu'on le prenne
Soir et matin, sans goût et sans nécessité ;
On croiroit être mort si l'on manquoit de thé ;
Aussi ne voit-on plus que des visages blêmes,
Des mauvais estomacs, des faces de Carêmes,
Au lieu du teint vermeil de notre temps passé.
Voilà ce que produit cet usage insensé !

Joseph Quesnel (1746-1809), « L'Anglomanie ou le dîner à l'angloise, Comédie en un acte et en vers [1802] », La Barre du Jour, vol. 1, nos 3-5 (juillet-décembre 1965), p. 117-141.