
Amélie Panet fait ses études chez les dames de la Congrégation et fréquente plusieurs écoles de Montréal dont celle de Charlotte Allamand-Berczy. Elle y apprend la peinture et plusieurs langues. En 1819, après son mariage avec William Bent Berczy, elle va vivre à Windsor puis à Toronto où elle fréquente la bonne société. En 1832, elle s'établit dans la seigneurie de Sainte-Mélanie d'Ailleboust. Elle tient salon et reçoit les membres les plus en vue de l'élite lettrée. Reconnue pour son esprit, elle écrit plusieurs poèmes restés longtemps inédits. Ce portrait d'Amélie constitue l'un des nombreux exemples qui montrent que les Berczy père et fils étaient passés maîtres dans l'art de la miniature. Il fait pendant à l'autoportrait de l'époux.
L'activité épistolaire est un mode privilégié d'expression pour les femmes. Pivot des relations sociales et familiales, la lettre est également un moyen de faire part de ses réflexions en dehors du foyer et d'accéder à un espace public, d'abord restreint au réseau épistolaire, puis de plus en plus ouvert dans les lettres destinées aux journaux. Dans cette épître envoyée à une de ses amies de Québec, Louise-Amélie Panet-Berczy raconte sa journée : la gestion du manoir seigneurial, l'écriture d'une requête, la copie manuscrite d'un plan, la lecture de saint Augustin ou des annonces de la gazette, puis, à la lumière d'une chandelle, la rédaction de cette lettre à son amie.
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À part de ce que nous sommes dans le temps de la réception des rentes, qui suivant une vieille habitude, ne viennent qu'à « la queue du loup » j'ai à faire face de tous côtés; et pour vous donner une idée de ma situation , je vais vous décrire ma journée d'aujourd'hui, et elle est soeur besonne de toutes les autres : je commence. Je me suis levée au jour pointant, pour chasser mes hommes de contre le Poële, qu'ils chérissent beaucoup plus que mon ouvrage. J'ai ensuite écrêmé le lait, donné le déjeuner des gens, fais mon café, ma passion mignonne, moi même pour l'avoir à mon goût, puis, comme de raison je l'ai bu. Faute d'avoir à qui parler durant mon repas. J'avais encore une bouchée à expédier, et la dernière ligne de ma lecture proposée à lire, quand deux habitants sont venus apporter leurs rentes. Me voilà maintenant à visiter le bled, à voir s'il est bon, s'il est sec, et pour te dire en passant, je n'ai rien vu de tout cela. Après, devant mes propres yeux, je l'ai fait mésurer dans le hangar Revenue à la maison j'ai porté cette transaction sur deux livres, et j'ai donné quittance. J'ai retenu encore quelque temps les censitaires, pour les questionner à la fin d'apprendre, s'ils avaient vendus ou achetés des terres hors la connaissance des Seigneurs, et par ce moyen, j'ai découvert qu'ils etaient tous deux en faute. J'ai pris note de ce qu'ils m'ont dit, et je n'ai pas manqué de leur faire une verte semonce. Lees voilà partis, bon me dis je, une affaire de plus de terminée! Je songe alors qu'en campagne le diner presse toujours sur les talons du déjeuner, j'y pourvois, et aussi à d'autres petits détails de ménage indispensables. Débarrassée de ce train je m'affuble de ma grosse-tête et je chausse mes sabots, et je vais voir si l'un de mes chétifs serviteurs, enfant du sol, comme disent les Patriotes, avance à battre le grain, ce que je l'engage fort de faire et si l'autre bouche les trous des etables, pour empêcher ceux qui lHabitent de souffrir trop des rigueurs de l'hiver, qui s'avance. Revenue de ma promenade et à peine réchauffée, voici venir deux Sucriers, remarquez le joli terme, c'est ainsi qu'on appele dans nos Montagnes, les gens qui font du sucre, ils viennent me demander à louer des sucreries, mais elles ont appartenues à d'autres, on n'est pas certains s'ils veulent les remettre au Seigneur; on est aussi concientieux, il faut donc s'enquérir d'eux de la chose. Mes nouveaux locataires y vont, et puis ils me rendent réponse. Pour faire les choses absolument suivant les règles je les fais aller consulter le Garde Forêt, et lui, aussi prudent que moi, les fait revenir vers moi; bref je ne conclus point avec eux; voila cependant deux grandes heures consommées pour rien, je m'en chagrine, je suis toute ahurie, et de plus toute enfumée, car chaque locataire ou chaque censitaire avec lequel j'ai la bonne chance de conférer ont épousés une pipe à laquelle ils sont très fideles. Je m'assied toute abasourdie; pourtant, au bout de quelques moments, mes idées se rassemblent, et elles me représentent qu'il n'est pas à propos de me repose, sur cela je m'approche de mon Pupitre et je me mets à travailler à une Requète, à la chambre d'Assemblée, dont mon mari a jeté six lignes en Anglais, sur le papier, et mon frère trois en français, mais écrits en caractères hiéroglyphiques. J'ajuste ces éléments hétéroclites de mon mieux. Au bas de la Requête ces mots : « Telque le plan annexé le démontre » mon mari l'a tiré, sans doute, avant son départ, mais il faut en faire un autre pour le Conseil, un pour le Gouverneur. Je me mets en frais de copier le premier, et de laver; j'avance joliment dans cet ouvrage quand le jour vient à tomber, je n'y vois plus clair je mets mon compas et mon pinceau de côté, et j'ordonne qu'on me mette un cheval sur la cariole, il faut absolument que j'aille à un petit quart de lieu, avant la nuit, dire un mot à un certain homme; en conséquence je m'apprète, me jetant un manteau sur les épaules; is quoi ? Je me sens faible, je ne sais pas ce que c'est : tiens tout d'un coup je me rappele que, poussé par une chose ou une autre, j'ai oublié de diner, mais la voiture est à la porte, je mangerai à mon retour. Je vas, je reviens, je dine par un souper d'une tasse de thé. Je n'ai encore que moi pour me tenir compagnie; elle ne me plait pas, je prend mon St Augustin, mais il m'a tout embrouillée, le malin, je le déprend, et je lis, pour me dévertir les annonces de maisons à louer et de choses perdues à retrouver dans une gazette. Mon souper et ma lecture se ressemblent, je les finis bien vite l'un et l'autre. Voila donc, à la fin, le moment arrivé de m'approcher du poöle; je m'y cantonne : il faut pourtant que je m'egaye me dis-je, que je chante un peu, et je ne sais comment, sans m'en appercevoir, je fais le choix de la complainte de la pauvre Reine Marie, que je chante par trois fois d'un ton melancholique. Cette récréation prend fin et me voici à présent occupée à vous fatiguer de la description de ma fatiguante journée; elle servira du moins à vous expliquer pourquoi, ayant faim et soif de vous voir, je ne profite pas d'une invitation qui me mettraient à même de satisfaire ces doux désirs. Louise-Amélie Panet-Berczy, « Lettre à une de ses amies à Québec », Dailleboust, 20 novembre 1833, extrait de Marthe Faribault Beauregard, La vie aux Illinois au XVIIIe siècle, Souvenirs inédits de Marie-Anne Cerré, Montréal, Société de recherche historique Archiv-Histo, 1987, p. 30-36. |