Le sulpicien
François Dollier de Casson (1636-1701) dans son
Histoire du Montréal, écrite vers
1672-1673, situe le contexte des années 1640-1641
lors duquel Paul Chomedey de Maisonneuve décide de
s'impliquer dans la Compagnie du Montréal pour
diriger à titre de gouverneur cette nouvelle ville
à fonder. Selon Dollier de Casson, toute la
carrière de Maisonneuve avait été
guidée par la « Providence
divine » qui, depuis son enfance, le
préparait à cette mission en tant que
militaire de carrière. « [Maisonneuve]
emploierait sa vie et sa bourse dans cette entreprise, sans
vouloir autre chose que l'honneur de servir Dieu et le roi
son Mre dans l'état et profession des
armes qu'il avait toujours portées. Mr de
La Dauversière, l'entendant parler d'un langage si
chrétien et résolu, en fut tout charmé.
Il le reçut comme un présent de la Providence
divine, laquelle voulait accomplir son uvre et
l'offrait pour cet effet à la Compagnie naissante du
Montréal. Aussi était-ce
un homme digne de sa main. Il était aisé de
voir qu'il en venait et était propre à
réussir dans les desseins qu'elle avait sur cette
Compagnie à l'égard de cette île. Elle
lui avait fait commencer le métier de la guerre dans
la Hollande dès l'âge de treize ans, afin de
lui donner plus d'expérience. Elle avait eu le soin
de conserver son cur dans la pureté, au milieu
de ces pays hérétiques et des libertins qui
s'y rencontrent, afin de le trouver, par après, digne
d'être le soutien de sa foi et de sa religion en ce
nouvel établissement.
Elle
le retint toujours dans une telle crainte des redoutables
jugements derniers que, pour n'être pas obligé
d'aller dans la compagnie des méchants se divertir,
il apprit à pincer le luth, afin de pouvoir passer
son temps tout seul, lorsqu'il ne trouverait pas d'autres
camarades.
Quand le temps fut venu auquel elle voulait l'occuper
à son ouvrage, elle augmenta tellement [13]
en lui cette appréhension de la divine justice que,
pour éviter ce monde perverti qu'il connaissait, il
désira d'aller servir son Dieu dans sa profession en
quelque pays fort
étranger. » Portrait présumé de
François Dollier de Casson (1636-1701),
aucune information disponible pouvant situer sa date de fabrication.

Le style
littéraire situe l'action à plusieurs moments
dans le temps. LE
TEMPS DE L'ÉCRIVAIN.
Dollier de Casson était arrivé en
Nouvelle-France en 1666. De passage à Montréal
en 1667 il ne s'y établit définitivement qu'en
1670 alors qu'il y devient supérieur des sulpiciens.
Il écrit vers 1672-1673 le texte cité
ci-dessus. LE
TEMPS DE MAISONNEUVE ET
DOLLIER.
Maisonneuve quitte Montréal à l'automne 1665
et n'y reviendra pas. Il s'installe à Paris. Dollier
partira de Paris à l'été 1666 sur les
ordres de son supérieur dont il s'avoue
« victime », donc non
préparé par un goût personnel
cultivé depuis longtemps ! Il serait donc
étonnant que les deux hommes se soient
rencontrés. En effet, Dollier n'avait alors aucun
projet de devenir supérieur des sulpiciens de
Montréal, ni d'écrire une histoire de cette
ville ! LE
TEMPS DU RÉCIT ET CELUI DE LA CARRIÈRE DE
MAISONNEUVE.
L'extrait cité se situe juste avant le départ
de Chomedey pour Montréal, soit vers 1640-1641 avec
utilisation du passé simple. Par contre le texte
utilise aussi beaucoup l'imparfait
qui permet, depuis son acception en 1606, d'énoncer
une action en voie d'accomplissement dans le passé et
conçue comme non achevée. Certains en ont
conclu que Maisonneuve avait appris le luth en Hollande, ce
qui est peu probable. LE
TEMPS DES TÉMOINS.
Les sources de ce récit historique sont les
témoins vivants rencontrés à
Montréal vers 1670-1673. Maisonneuve n'est pas une de
ces sources. Par contre Jeanne Mance (1606-1673) et
Marguerite Bourgeoys (1620-1700) le sont et elles ont bien
connu Maisonneuve. Ce sont donc d'elles que Dollier a appris
que Maisonneuve jouait du luth. Il serait bien
étonnant qu'elles n'aient retenu qu'un fait divers de
l'enfance de Maisonneuve dont elles auraient entendu parler.
Par contre si Maisonneuve jouait du luth à
Montréal, elles n'auraient pas manqué de le
mentionner. D'autant plus que cette pratique du luth semble
avoir été intimement liée au mysticisme
de tous ces membres de la Société de
Notre-Dame alors responsable de l'établissement de
Montréal.