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Calendrier de l'Avent 2024 nourri de métiers mal connus.
— 0 Avant l’Avent — 1 CIREUR DE CHOSES SÛRES — 2 BERGÈRE DE MOUTONS DE MER — 3 GARDIENNE DE FARS — 4 REDRESSEUR DE TORTS — 5 L'AIGUILLEUSE DE RÊVES — 6 PEINTRE DE PEURS BLEUES — 7 L’AIGUISEUR DE LAMES DE FOND — 8 RACCOMMODEUSE DE COEURS BRISÉS — 9 PUISATIER DE PENSÉES CREUSES — 10 DOMPTEUR DE LAPINS — 11 SOUFFLEUR/SOUFFLEUSE DE VERS — 12 JOUEUR DE SONNETTE — 13 BOULANGÈRE DE CROISSANTS DE LUNE — 14 JARDINIER DE QUATRE‑SAISONS — 15 FACTEUR D'OGRES — 16 LE PASSEUR DE SAPINS — 17 FILEUSE DE MAUVAIS COTON — 18 MAQUILLEUR/MAQUILLEUSE DE FACE DE CARÊME — 19 TOURNEUR/RETOURNEUR DE COMPLIMENTS — 20 ÉTEIGNOIR DE PROJETS — 21 PIQUEUSE DE CURIOSITÉ — 22 LE LISEUR ENTRE LES LIGNES — 23 ÉMERVEILLEUSE — 24 ENJOLIVEURS DE NOËLS —
Chevilles ouvrières des foires d’empeigne, les mauvaises langues prétendent que le métier de cireur de choses sûres n’a rien de reluisant. Rien n’est plus faux. Ces semeurs et semeuses à la mauvaise alène ont beau ne pas se lacer de battre la semelle pour nous tanner le cuir, leur désinformation n’altère pas une vérité inusable: même dans ses petits souliers, le cireur de choses sûres sait ressemeler une société qui marche sur les œufs du doute. À l’heure où l’IA multiplie les leurres, le cireur de choses sûres constitue une valeur refuge où poser le pied sur du solide. Sans talon d’Achille, cet artisan garde l’œillet ouvert. À l’approche du temps des fêtes, il invite ses paires à ne pas tomber dans le cirage. Bon mois de décembre, les amis, les amies, les enfants, les petits. Illustration de Mathias Lessard. |
La bergère de moutons de mer veille à son troupeau particulièrement par mauvais temps. Sous sa houlette, même la houle des mers démontés n’arrive pas à disperser brebis et agneaux. On ne dira jamais assez l’impact salutaire de son métier sur les familles. Combien de déjeuners se tiennent le matin dans le calme, grâce à la bergère des moutons de mer? Cette harmonie autour de la table tient souvent au sommeil réparateur des enfants, sommeil assuré par les nombreux moutons disponibles la veille, à l’heure du dodo. Si possible précédé d’un conte lu par une voix aimée, la présence guillerette des moutons en ligne à la clôture du jour est une bénédiction. Elle assure une approche en douceur du marchand de sable sur la grève des petites peines où les flots accueillent en confiance les rêves à réaliser plus tard. Quant à lui, pépère n’oublie pas ce qu’il doit à la bergère des moutons de mer et aux voix conteuses de contes merveilleux qui l’ont bercé jadis. Illustration de Mathias Lessard. |
GARDIENNE DE FARS |
(Fars : dictionnaire breton français. Spécialité culinaire bretonne.) |
Sans en faire tout un plat, l’usage s’accorde à dire que le féminin de GARDIEN DE PHARE est bien GARDIENNE DE FARS. Si cette acception ne fait pas recette chez les fines bouches, la langue du peuple sait à quelle table s’installent Gwen et Tanguy. Les linguistes enfarinés auront beau lancer du celte par-dessus l’épaule ou casser du sucre sur le dos de la gardienne de fars en mère, cette dernière ne perd pas de temps à leur crêper le chignon. Voyez-là plutôt ouvrir les pages de son précieux cahier parfumé par des générations de galettes avant de poser sur son flan de travail les ingrédients du dessert.
La gardienne de fars mélange ensuite le tout au Faouët. Depuis le temps qu’elle éclaire la maisonnée, gardant ses mousses à l’abri des écueils, elle ne craint pas de faire un four. Les pruneaux sont dans le phare, dit l’illustrateur Mathias Lessard. |
L’espérance de vie du redresseur de torts diminue année après année comme peau de chagrin (en cuir de taure). Ce métier risqué a rendu marteau les meilleurs et les meilleurs marteaux. Les canailles qui hurlent à la une et les filous qu’il prend en filature ont beau l’accabler sous l’acronyme de RETORS, le justicier continue de marcher droit en s’en remettant à son saint patron Juste pour les traduire en justice dans les deux langues officielles du pays, soit l’anglais et le Google translation. Au profit d’une éventuelle relève, rappelons que le dangereux métier de redresseur de torts requiert trois qualités : la patience, la patience et la patience. La raison tient de l’évidence : le tort tue et c’est armé de patience que le redresseur affronte le tordu. Pour chanter convenablement les louanges du redresseur, il convient de ne pas faire usage de croches sur la portée de son travail. |
Sur la photo : un redresseur de tort et sa monture. L’usine du temps a voilé une partie de son visage pour en préserver l’anonymat. La famille qu’il vient de remettre sur les roues est littéralement en voiture. |
Si les aiguilleurs du ciel ou des chemins de fer accomplissent un travail essentiel pour contrôler le trafic aérien et ferroviaire, l’aiguilleuse de rêves se consacre à une oeuvre de haut vol autrement plus planante. Se coucher tard nuit et sans l’aiguilleuse de rêves, le plomb du sommeil a tôt fait d’enchâsser dans les caboches fatiguées des images venues sur un train d’enfer. Complice des chats si doux aux jeunes paupières endormies, c’est jusqu’à l’arrivée de potron-minet que l’aiguiseuse veille aux chimères à queue de dragon. Sans trêve ni grève, elle assure un contrôle sur des vilains rêves qui se présentent en cauchemarchant sans visas jusqu’aux frontières du sommeil. Contrant la bousculade diurne des images en toc sans qu’on tique, l’aiguilleuse de rêves veille à détourner les monstres dans les donjons de la mémoire. Sans elle, les cauchemars déchirent la nuit pour en laisser l’encre noircir les étoiles qui brillent dans les yeux des petits. Illustration de Mathias Lessard. |
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Peu d’artistes sont plus piteux que le peintre de peurs bleues. Avant même l’apparition de ses palettes, cet enfant dédié à la Vierge et son manteau d’azur faisait vraiment forte impression, surtout au soleil levant. Ses parents racontent que leur poupon prodige finissait à peine de beurrer le ciel de son moïse qu’il en remettait une couche sur les bords avec un cyan de son cru. Ses productions se vendirent comme des petits pinceaux jusqu’à ce que des galeristes trouvent ses créations par trop fleurs bleues. Ses parents en eurent alors l’estomac si barbouillé qu’ils firent de la toile. Eux qui avaient imaginé très tôt leur artiste en herbe sur les tréteaux de la renommée cessèrent aussitôt de l’encadrer. La suite du tableau se dessine aisément : l’enfant qui rêvait d’une période rose s’est retrouvé à broyer du noir chez Sicosicoparci/Sicosicoparla, producteur de peintures à numéros. Pour gagner sa croûte, l’artiste en est réduit aujourd’hui à travailler sur des échantillons de bleu pétrole et de gros bleu laids à faire peur. Illustration de Mathias Lessard. |
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Rendus amers suite à l’érosion de leurs berges (plusieurs passent la soixantaine), certains marins d’eau douce remettent en question l’existence de l’aiguiseur des lames de fond. Trumpés par le chat de GPT (Gros Prétentieux à Toupet), certains thomas vont jusque’à douter de la réalité même des lames de fond. Les familles Houle et Durivage poussent à cet égard des rouleaux d’arguments qui restent vagues. Dans les cas de dénis amarrés à des bittes douteuses, les autorités maritimes, véritables huiles de mer, étalent leurs preuves et la jouent sans filets. Ils sont appelés à trancher. Toutes sirènes dehors devant des pécheurs qui s’en fichent, ils s’amènent sur la jetée pour une criée de questions que les complotistes préfèrent évidées. Si cet aiguiseur n’existe pas, comment expliquer le morfil des lames et leurs barbes sur les moules ? Comment expliquer l’entretien des requins-scies toujours affutés et les couteaux bivalves, acérés, plantés dans le sable ? Même chavirés par la déferlante de ces évidences, les conspirationnistes s’arêtent à croire aux licornes de mer plutôt qu’à l’aiguiseur qui assure pourtant le repassage de leurs cornes. Illustration de Mathias Lessard. |
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Illustration de Mathias Lessard. |
Pour obtenir les services de la raccommodeuse, la marche à suivre s’effectue en deux temps trois mouvements. Dessinez d’abord en rouge vif le coeur brisé sur du papier pelure. P.-S. Une cicatrice plus ou moins profonde peur subsister après le passage de la raccommodeuse. |
Illustration de Mathias Lessard. |
J’aime les REELS Je ne me creuse plus la tête puis j’ai vu tout plein de poissons qui frétillaient dans un filet parole de puisatier noyé dans ces puis. |
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Illustration de Mathias Lessard. |
Avant de pratiquer son art avec succès, le magicien en herbe doit explorer plusieurs métiers loin d’être accessoire bien qu’ils reposent sur la maîtrise d’accessoires. La partie la moins poilante de la formation d’un prestidigitateur (mot qui sert de test en l’absence d’ivressomètre) arrive en fin d’apprentissage avec le dressage du lapin. Surtout le lapin en saison chaude.
Des générations d’ensorceleurs se sont entrainés sur des colombes en paix avec leur cirque jusqu’à y laisser des plumes. Elles battent aujourd’hui de l’aile et sont menacées de disparition. En relève aux colombes et aux tourterelles attristées, le lapin s’avère moins facile à duper que l’oiseau apparenté aux pigeons. S’il n’est pas adéquatement dressé, le petit mammifère se fait même fort de poser un lapin à son dompteur. Le lapin maltraité ne supporte pas les pruneaux. Nonobstant ses pattes porte-bonheur, l’animal peut porter au cou du dresseur le coup fatal qui porte son nom. Le métier de dompteur de lapins ne s’apprend pas sur un coup de baguette. |
Souffleuse ou souffleur, l’une et l’autre travaillent en silence sur des riens dans un monde qui fait grand bruit de tout. C’est à peine si on entend leurs inspirations. Étranges et familiers, leurs mots chantent avant de donner à voir et brûlent au creuset des jours. Entre quantique et cantique, ils voyagent dans le temps, s’amusent du mot muse dans le verbe précédent et trouvent leur égérie jusque dans les remous de l’oubli. Ils arrivent à créer du doux avec le rugueux, de la révolte sur l’indifférence, du chaud avec la neige et des présences au cœur même de l’absence. Leurs mots en soufflés s’écrivent même dans la merveilleuse banalité des diners ordinaires, jusque dans un cœur tracé à la mine sur une coquille d’œuf. Sonnet à deux jaunes Pour ma belle Madeleine C’est dans le cours des jours que tu m’offres l’arrim Coquetier sur la table, je vois sur la coquille Puis le soleil installe sur la nappe à carreaux L’heure de ton retour et quel est cet oiseau |
Aux oreilles des chantres de la musique sacrée, la tessiture du joueur de sonnette de porte s’étend à peine du sol au chant branle. Un critique musical ne lui accorde que de mauvaises notes. Un autre, mal accordé aux technologies, lui tourne carrément le dos. Un tiers propose même de le mettre au violon. Le joueur de sonnette classique a beaucoup élargi sa gamme depuis ses premiers concerts pratiqués ado. Dignes d’un don, plusieurs joueurs sont passés des balais de la rue à la musique de chambre. Même aux grands vents, ils ne faussent pas dans le décor. Un autre son de cloche ? Demandons aux voix dissidentes combien de ménages en triangle furent sauvés par le gong. Sans doute une batterie ! Une parmi celles qui font jaser. Alors, plutôt que de laisser à la porte les joueurs de sonnette, la guilde des musiciens devrait leur composer un abri tempo. Ce geste aurait une grande portée tout en mettant un bémol à la clef. Illustration de Mathias Lessard. |
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Illustration de Mathias Lessard. |
La boulangère de croissants de lune se lève à ta brunante pour mettre la table au point du jour Elle garde toujours un peu de farine pour le visage de Pierrot La lune douce Elle n’a qu’un jour à compter La lune sur fond de silence |
Le jardinier de quatre-saisons est un vieux garçon qui fait pousser dans son jardin des vieux-garçons, des soucis et des pensées. Maman cesse de regarder les pensées qui poussent dans le gravier de l’entrée d’auto à notre chalet de l’Acadie. Elle lève la tête vers moi. Tu sais, me dit-elle, les pensées qui fleurissent dans le gravier en arrachent. Je me suis souvent fait du souci pour elles. Mais c’est fini. Maintenant, je ne cultive plus les soucis ni les quatre-saisons. Je suis la jardinière de cinq saisons. Les immortelles fleurissent dans la cinquième. Si tu reviens demain on parlera encore de jardinage. On parlera de l’eau qu’il faut pour arroser le jardin. On parlera du soleil ou de la pluie cachée dans les mots. Par exemple, tu connais le mot rain en anglais ? Tu le prends et pour faire pleuvoir, tu ajoutes un G au début. Là, ça devient un grain. Tu vas voir qu’il va mouiller. Si tu reviens demain, je te dirai d’autres secrets. Je suis souvent retourné dans les rêves où maman apparaît. Elle garde en elle le secret pour ne plus se faire de soucis avec les pensées qui poussent dans le gravier. Elle m’a quand même ouvert son jardin et fourni de quoi faire un beau métier. Illustration de Mathias Lessard. |
Dans le grand jeu des sons qui sifflent sur nos têtes, le vieux serpent de facteur d’ogres vient une case avant les facteurs d’orgues dont la célèbre maison s’enracine à Saint-Hyacinthe. Géographiquement parlant, nous serions portés à croire que le fabricant de personnages voraces pratique entre Saint-Thomas d’Aquin et la Providence. Que les habitants de ces quartiers soufflés par ce sous-entendu mettent la pédale douce : le facteur d’ogres rôde uniquement dans la contrée des contes de fées. Si les facteurs d’orgues font la fierté des Maskoutains et des Maskoutaines, il en va tout autrement du facteur d’ogres. D’une part, non genré et généreux, l’orgue donne rarement un seul tuyau. Ainsi, touchées par plusieurs, les grandes orgues placent leurs amours dans des jubés pour goûter les délices d’un clerc en chaire. Quant à lui, le facteur d’ogres ne connaît que la mesure binaire, faisant des pieds et des mains pour assouvir son singulier appétit de chair fraiche. Le plus détonnant pour les oreilles sensibles, c’est d’entendre la barbarie de l’ogre jouer dans les contes merveilleux en compagnie des croque-notes et des massacreurs. Pour mémoire, rappelons que les contes merveilleux laissent le petit Poucet abandonné par ses parents au milieu de la forêt, la grand-mère du Chaperon rouge mangée par un loup et Cendrillon rentrer chez elle à moitié chaussée (on se calme), sans parler de sa marâtre et de ses sœurs jalouses à jamais déçues de leurs pieds meurtris, trop grands pour enfiler les souliers de verre. Si ces souliers avaient été faits de vair, toute l’histoire aurait pris une autre pointure. Et nous porterions sur les écureuils un regard déférent. Ainsi va la vie. P.-S. Deux clins d’œil en passant. Un premier à la maison Casavant Frères, réputés facteurs d’orgues. Un second aux contes transmis par la tradition orale, bien avant le polissage. |
Illustration de Mathias Lessard. |
Le temps est venu d’acheter un sapin. Ce joyeux magasinage ramène dans son sillage des senteurs de l’enfance. Le virginal nous entraîne sur l’air du Sentier de neige si pur et si doux, mais le vendeur fait peu de cas du classique des Classels et nous ramène à son refrain. Une fois notre choix arrêté sur le baumier, le type se fait fort de nous mettre au parfum de l’essence de l’arbre. Il semblerait que la nature grégaire du baumier supporte mal la solitude. Achetez-en trois pour le prix de deux, dit-il, et embaumez votre espace en profondeur bien après le temps des fêtes. Au bout du compte, ce vendeur envoûtant ne nous a pas menti. |
Illustration de Mathias Lessard. |
Ce n’est pas rien que de figurer dans un tableau de Vincent Van Gogh. Ça s’est passé en 1988. Enfin, je crois. Peut-être 1989. En réalité, je marche dans le jardin de l’ancien hôtel-Dieu d’Arles. L’impression d’être dans le tableau intitulé Le jardin de l’hôpital d’Arles, de Van Gogh. La ville a réaménagé la cour intérieure comme Van Gogh l’avait peinte cent ans avant. Le peintre avait été admis à l’hôpital après s’être coupé l’oreille gauche. Au cours de la conversation engagée avec un couple dans les allées du jardin, je me dis que Vincent filait un mauvais coton, un mauvais coton de naissance. J’ai dû le murmurer assez fort pour que le couple à mes côtés l’entende. La femme renchérit : certaines âmes naissent avec un vilain nuage au-dessus de leur tête, un nuage qui ne les quitte plus. Elles filent un mauvais coton toute leur vie. On ne peut que prier pour que le nuage disparaisse. C’est d’autant plus triste pour Van Gogh, ajoute madame Mireille, que les beaux tissus de coton comme l’indienne ne manquent pas à Arles. La scène m’est revenue la semaine dernière à l’oratoire Saint-Joseph alors qu’une guide entrainait mon groupe dans une visite des lieux. Près du bassin où un clerc puise l’huile qu’achèteront les fidèles, une boîte reçoit des intentions de prières. Je ne sais plus trop qui prier, une fée, Dieu ou le père Noël, mais j’ai pensé écrire un mot pour ceux et celles qui filent un mauvais coton de naissance ou de passage. On en voit assis sur les trottoirs ou recroquevillées dans le métro. Je formule un vœu pour remplacer le vilain nuage sur leur tête par un métier, un métier pour y tisser un bon coton, du drap avec des fleurs imprimées dessus, du drap que madame Mireille appelle de l’indienne. Chandelles votives à la flamme vacillante, des centaines de lampions brûlent tout près. Plus loin, accrochés aux murs, des ex-voto remercient en silence pour des vœux exaucés. Des fidèles y verront peut-être avant Noël du mauvais coton suspendu entre les béquilles. On peut rêver. |
Illustration de Mathias Lessard. |
Pour obtenir une vraie face de carême, il convient de procéder méthodiquement. D’abord le fond de teint. On va choisir quelque chose qui éteint le teint. Allons-y avec du lait évaporé Carnation juste assez sucré pour les beaux becs du temps des fêtes. Beurrez épais après le barattage. Vient ensuite la délicate application du cache-cernes. Le brossage avec du vinaigre si efficace pour les cuvettes n’est pas recommandé pour le visage. Choisissez plutôt d’étaler à la truelle du plâtre de Paris. La poudre ici n’est pas de celle qu’on jette aux yeux. À condition de ne pas balayer l’excédent avec un pinceau, la poudre appliquée généreusement donne aux joues un teint de pêche et met en valeur leur duvet apparu sous la houlette. L’ombre à paupières quant à elle sera avantageusement remplacée par une paupiette appliquée sur les membranes. L’effort demandé ensuite pour les battements sera salutaire pour réveiller des muscles endormis. Le crayon pour les yeux s’avère inutile. La nature fait si bien les choses que les yeux sont toujours placés en face des trous. Le souligner à grands traits tiendrait de la redite. |
Le mascara, comme son nom l’indique, constitue quant à lui une insulte à peine masquée. Par solidarité, toute la gent trotte menue devrait s’en dissocier publiquement. Le crayon à sourcils ne doit pas faire sourciller. Il compense pour le clairsemé des poils que les années ont épilés. Il creuse aussi dans la glabelle des ravines qui prolongent les plis du front, lui donnant ainsi un air sévère qui persévère. Le fard à joues joue un rôle essentiel. Il ajoute aux pommettes un cramoisi de fraises écrasées qui rend superfétatoires les promenades au froid. On peut rester bien au chaud, mais pas trop près du foyer, car le fard y fond. Le crayon et le rouge à lèvres, pour un effet optimal, devront être utilisés dans le noir. Leur application enflammée donnera de l’éclat depuis les commissures jusqu’au menton. Pour prolonger la résistance au temps, appliquez au pinceau de quatre pouces avec poils de soie. La crème anti-âge complètera merveilleusement l’opération à condition qu’elle soit appliquée comme tout le reste directement sur le miroir. P.-S. Devant l’image dessinée sur le miroir où il se regarde, un maquilleur de calendrier reste avec ses rides, sa nostalgie de l’enfance, son vertige au temps des fêtes et sa tentative pour arracher un sourire à sa psyché. |
Illustration de Mathias Lessard. |
— « Tu as de beaux cheveux » Quand on est vieux ou vielle, cela devient plus difficile de faire un compliment, plus difficile aussi de le formuler convenablement. On ne sait plus trop comment le tourner sans se sentir mal à l’aise. Je ne sais pas pourquoi, mais c’est comme ça. Comment retourner le compliment à celle qui répète que j’ai de beaux cheveux ? Depuis les années qu’on se connaît (à tout le moins que l’on croit se connaître), elle ne m’a jamais dit qu’elle aimait mes cheveux ou mes yeux ou mes mains. En vérité, elle ne m’a jamais fait de compliments avant cette déclaration au sujet de mes cheveux. Et moi, grand dadais, je ne sais trop quoi lui répondre ni quoi ajouter à mon petit merci murmuré, surpris, ému, fragile. Je la prends par la main. Je lui dis que ses mains sont restées jeunes. Je lui dis merci, maman. Tu es gentille. Tu me fais plaisir. |
Illustration de Mathias Lessard. |
Il a quinze ans. Il arrive avec un plan détaillée pour fabriquer un instrument de musique assez rare : une vielle à roue et un projet de vie. Conversation autour d’une table. — J’aimerais devenir médecin. J’aimerais pratiquer plus tard avec Médecins sans frontières. — Mon avenir, je le vois comme intervenant social ou en politique. — Moi vraiment ce que j’aimerais faire dans la vie, c’est pianiste. La petite Émilie arrive de l’école. Elle est en première année. Avec nos garçons, elle arrête à la maison où sa mère est venue jaser. Ils ont dans leur sac le résultat d’un travail avec les commentaires de l’enseignante qui en souligne les forces et les faiblesses. La maman d’Émilie jette un coup d’œil rapide sur la feuille que sa fille lui présente en souriant. |
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Celle qui pique notre curiosité pratique son métier en silence. Contrairement à ce que colporte la croyance populaire, la piqueuse de curiosités ne suscite pas l’intérêt à partir de ce qu’elle dit, mais plutôt de ce qu’elle accomplit. Au risque de trahir son modus operandi, à l’instar de la Belle au bois dormant, je me pique ici sur le fuseau de la vérité en espérant révéler, avant de sombrer dans le sommeil, un pan du métier de piqueuse de curiosités. Dans un premier temps, la piqueuse repère un cabinet de curiosités. Cela va de soi. Le plus grand et le plus riche cabinet d’objets tient sa galerie à l’enseigne des RÉALITÉS. La piqueuse y entre sous les traits de monsieur et madame Toul’monde. Le code pour y avoir accès est un code génétique enregistré au plus profond d’elle-même. Une fois à l’intérieur, la piqueuse s’y promène, y baguenaude, y musarde tout son soul. C’est la condition essentielle pour identifier des curiosités de toutes natures : des pierres à feu feu joli feu, des herbiers de sous-bois, des coquillages avec enregistrements de chants de baleines, des médailles à deux côtés du même bord, des vases d’ennui percés, des pendrilloches de sourires... Quand la piqueuse a choisi les plus précieuses curiosités de sa tournée, elle laisse au grand jour et à la portée de tout le monde sa courtepointe de beautés. La piqueuse de curiosités est la commissaire du plus merveilleux musée à ciel ouvert. On ne la remerciera jamais assez. |
Illustration de Mathias Lessard. |
Illustration de Mathias Lessard. |
Lire entre les lignes s’apprend tôt. Généralement à la petite école, voire au jardin d’enfants. Cet apprentissage se fait concurremment à celui de l’écriture qui se pratique aussi entre les lignes. Cela va de soi et le commun des mortels est en droit de se demander pourquoi on fait grand cas de ceux qui pratiquent le métier. Leur réputation serait-elle surfaite ? Pourquoi invitons-nous le pauvre monde à « lire entre les lignes » comme un défi difficile à relever ? La réponse est simple : le liseur entre les lignes n’exerce pas son métier en traduisant en clair des messages encodés dans le blanc du papier. Le liseur homologué pratique son art dans des sphères de la connaissance qui défie l’herméneutique et la littératie. Les plus terre à terre lisent entre les lignes de bus. Les plus sensibles lisent la vie à rebours jusqu’aux promesses de l’enfance, lisent dans les rides, entre les lignes tracées par le temps dans les plis du visage. |
Illustration de Mathias Lessard. |
Les émerveilleuses ne courent pas les rues. Elles marchent plutôt lentement sur les trottoirs et dans l’espace que le temps leur alloue. J’en connais quelques-unes. Et, ô merveille, je vis avec l’une d’elles. Au moment où j’écris ces lignes, elle siffle une chanson de Noël en cousant des tabliers qu’elle offrira en cadeau. J’entends ses ciseaux qui taillent le tissu et glissent en sourdine sur le bois de la table. Elle siffle sur l’air de la chanson Promenade en traineau qui joue à la radio. Au déjeuner, ce matin, elle m’a promis une petite surprise. Ces traces traversent une feuille blanche posée sur mon bureau. En prime, un portrait dudit farfadet sourit sous son bonnet. Il est reconnaissable, le petit drôle ! C’est celui que j’avais convoqué hier soir au coucher. En réalité, je l’invite chaque soir à se mettre au travail. Mieux, je le somme de commencer pendant la nuit un texte que je verrai à compléter le lendemain. Le petit diable noctambule ouvre un sentier sous la lune. Il me reste à le suivre au soleil. Sa présence compte plus que jamais depuis que le calendrier de l’avent commande son dû chaque jour que décembre pond au point du jour. Habituellement, ce complice à bonnet obtempère et noircit de gribouillis le cahier laissé ouvert sur ma table de chevet. Mais ce matin, tintin. Nulle trace. Niet. Que dalle. Aucune marque, aucun signe de mon lutin dont j’ai aussitôt déploré la flemme. Mes doléances et ma détresse exprimées (en même temps qu’un demi-pamplemousse) ne sont pas restées lettre morte. Mon émerveilleuse a su retracer ce fripon de lutin. Je n’ai eu qu’à suivre ses traces. Bien visibles sur la page, elles me conduisent là où j’apprends que LES ÉMERVEILLEUSES NE COURENT PAS LES RUES. ELLES MARCHENT PLUTÔT LENTEMENT SUR LES TROTTOIRS… Vous connaissez la suite. Merci, ma belle Madeleine. |
Illustration de Mathias Lessard. |
Quelques haïkus comme enjoliveurs de Noël. TROIS BOULES DE NEIGE LUTINS ARTHRITIQUES EN RUBANS TOURNÉS Il y a quelques années, lors d’un repas de famille au temps des fêtes, Alexandre a formulé un vœu fort touchant, reprenant les paroles de Frédéric Mistral, poète provençal : J’y pense avec émotion à chaque repas de Noël et du Nouvel An. |


Violet liturgique pour l'Avent — • Chasuble. •• Tissu. ••• Chasuble, manipule, bourse, voile du calice.
Merci à la sensible et magnifique poésie de Jacques BOULERICE, confrère du 55e cours au Séminaire de Saint-Jean alors que j'étais du 57e. En tant que webmestre, je n'ai pu m'empêcher d'ajouter à ses « métiers mal connus » quelques outils tout aussi méconnus. Ils proviennent de l'émerveillement vécu lors de ma visite, le 16 novembre 2007 dans la magnifique ville de Troyes, du musée plus qu'imaginaire de la Maison de l'Outil et de la Pensée Ouvrière. Ils sont brièvement illustrés dans cette courte sélection des photos prises en collaboration avec ma douce Johanne Lacasse artisane tisserande. L'enseigne sur fond bleu ciel provient cependant de l'une des rues de Sézanne visitée la veille.
Ne pas oublier non plus, dans cette ville ayant vu naître notre Marguerite Bourgeoys, les jouissances proposées par cet autre métier gustatif, celui pratiqué par l'AAAAA (Association Amicale des Amateurs d'Andouillette Authentique), dont on ne retrouve malheureusement pas le même enchantement de ce côté de l'Atlantique.
Plaque commémorative de Marguerite Bourgeoys. |
Calendrier de l'Avent, Troyes, La Champagne tourisme (web ou pdf).
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