La conquête de l'éloquence au Québec.

La rhétorique et son enseignement (1712-1800).

Histoire de la rhétorique au Québec au XVIIIe siècle: enjeux et perspectives de recherche.

Marc André Bernier, Université du Québec à Trois-Rivières

| Rhétorique | Traités |

Depuis plus d'une vingtaine d'années, nombreux sont les travaux qui se sont employés à mettre en évidence le caractère militant que prennent les lettres québécoises dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Il est même devenu banal aujourd'hui de prétendre souligner à nouveau le ton polémique qu'ont adopté les premiers essais d'une littérature dont certains journaux, feuilles périodiques et pamphlets furtifs forment les principaux monuments. Déjà, il est vrai, la tradition issue de l'historiographie cléricale de la seconde moitié du XIXe siècle n'avait pas manqué de relever ce trait, mais pour mieux le récuser. C'est ainsi qu'en 1909, l'abbé Camille Roy évoquait «le cercle bien connu de ces Canadiens qui à la fin du dix-huitième et au commencement du dix-neuvième siècle constituaient en ce pays le groupe des libertins, ou de ceux que l'on nommait les voltairiens 1». Ce cercle, poursuit cet homme d'Église, rappelait même «ces sophistes bavards qui [...] battirent longtemps les pavés d'Athènes», si bien que l'un d'entre eux, Valentin Jautard, apparaissait dès lors sous la figure d'un «nouveau Gorgias 2». Dans un tout autre esprit et à la suite d'historiens qui avaient entrepris de déconstruire le mythe d'un XVIIIe siècle québécois figé dans les structures d'«une société féodale, ignorante, statique et fermée», Jean-Pierre Wallot publiait, dès 1973, une importante étude sur «la pensée révolutionnaire et réformiste dans le Bas-Canada», pour une période allant de 1773 à 1815 3. Réunions politiques et pétitions en faveur d'une Assemblée élective, articles dans les journaux et discours où les habitants de la Province of Quebec, comme l'écrit Thomas Gamble au gouverneur Carleton en 1775, «talk of that damned absurd word liberty 4»: voilà autant d'interventions que rappelle Wallot et qui en appellent à chaque fois à la pratique publique d'une parole éloquente. Plus récemment, Bernard Andrès a cherché à montrer comment les élites appartenant à ce qu'il appelle la «génération de la Conquête» s'engagent «dans l'écriture et dans la politique, résistent à l'assimilation et risquent les premiers textes du corpus québécois 5». C'est enfin John Hare qui, dans un ouvrage consacré Aux origines du parlementarisme québécois (1791-1793), souligne le rôle qu'a joué la détermination de la députation francophone à l'occasion du débat sur le statut du français au sein de la Chambre d'assemblée instituée par l'Acte constitutionnel de 1791 6. Malgré l'opposition de leurs collègues britanniques, malgré surtout la «connaissance plus approfondie des procédures 7» dont ceux-ci pouvaient se flatter, l'éloquence en apparence si surprenante dont firent preuve les députés francophones permit alors de préserver l'utilisation du français dans les travaux léglislatifs, du moins jusqu'à sa proscription au lendemain de l'insurrection de 1837-1838.

Évoquer, comme on vient de le faire, ces différents travaux invite déjà à risquer une première hypothèse. Si l'effondrement militaire de la Nouvelle-France devait livrer le Québec aux lois qu'allait lui prescrire le conquérant, la capitulation semble également avoir très tôt sollicité les efforts d'une résistance intellectuelle où se dessine l'esquisse d'une littérature nouvelle. Bien loin de susciter sur le moment assujettissement et ressentiment, aliénation et repli sur soi, le sort défavorable des armes devait plutôt décider d'un premier essor des lettres québécoises alors indissociable du mouvement des Lumières. Mais si la recherche actuelle a bien su mettre en évidence ce tour militant et critique que prennent l'exercice public de la parole et la pratique de l'écriture dans le Québec du XVIIIe siècle, celle-ci ne s'est pourtant jamais intéressée jusqu'à ce jour aux théories du discours argumentatif et polémique qui, à la même époque, en soutiennent l'émergence. Aussi l'avènement d'une «littérature de combat 8» dans le Québec du siècle des Lumières invite-t-il à s'interroger désormais sur l'histoire de la rhétorique, de manière à mieux comprendre comment a pu y prendre naissance, puis se former et fleurir, une prose d'idées, elle-même indissociable de cet «art de dire» que professaient les maîtres d'éloquence du XVIIIe siècle.

Songeons, par exemple, à un texte comme la Rhetorica in Seminario Quebecensi de 1774 que l'on doit à un certain Charles-François Bailly de Messein. Il s'agit là d'un traité manuscrit de rhétorique que son auteur destinait à l'enseignement et qui, même s'il est rédigé en néo-latin, multiplie les exemples tirés d'écrivains français des XVIIe et XVIIIe siècles. À ce titre, on pourrait d'ailleurs lire ce texte comme l'un des premiers cours de littérature donnés au Québec et, de ce seul point de vue, on ne saurait sans nul doute en surfaire l'importance historique. Mais ce sur quoi il convient peut-être d'insister davantage tient au fait qu'une telle Rhetorica vient théoriser et illustrer certains des principes essentiels d'un art du discours argumentatif et polémique dont l'enseignement était susceptible de favoriser et de soutenir l'avènement d'une parole éloquente dans le Québec du XVIIIe siècle. Au surplus, si l'exemple de cette Rhetorica de Bailly de Messein représente un cas particulièrement brillant, celui-ci n'a toutefois rien de singulier. C'est ainsi qu'il existe plusieurs traités manuscrits de rhétorique qui conservent le souvenir de tout un enseignement aujourd'hui oublié, mais dont le rôle historique consiste précisément à avoir présider à une sorte de première conquête des Lettres dans le Québec du siècle des Lumières &emdash; ou, si l'on me permet de reprendre en bonne part l'expression de Camille Roy, à avoir suscité de «nouveaux Gorgias».

Or, l'histoire de cet enseignement reste encore à faire. Aussi peut-on espérer s'employer avec quelque utilité en se proposant de travailler à un projet de recherche qui se donne comme tâche de tracer la première esquisse d'une histoire de la rhétorique québécoise et de son enseignement au XVIIIe siècle. Cette ambition générale doit comporter à son tour quatre aspects: fixer d'abord avec précision la périodisation; puis s'interroger sur la nature, le statut et l'intérêt tout particuliers que représente un corpus formé de textes manuscrits; se ressaisir ensuite de la problématique propre à chacun de ces cours d'éloquence en regard de l'histoire générale de la rhétorique; et, enfin, retracer le réseau à la faveur duquel cet enseignement sera appelé à rayonner ou, pour mieux dire, à féconder l'invention d'une prose d'idées et d'une éloquence parlementaire au Québec.

L'époque à laquelle entend s'attacher notre étude embrasse tout le XVIIIe siècle et représente ainsi l'un des moments les plus tumultueux et les plus déterminants de l'histoire du Québec. De manière plus précise, la période la plus riche en manuscrits va des années précédant immédiatement la cession de la Nouvelle-France à l'Angleterre en 1763, jusqu'au lendemain de l'Acte constitutionnel de 1791 et de l'établissement d'une Chambre d'assemblée, nouveau théâtre à même de favoriser l'essor d'une éloquence délibérative et parlementaire, du moins jusqu'à la répression de l'insurrection de 1837-1838.

Si la relative cohérence historique qu'offre la seconde moitié du XVIIIe siècle québécois semble autoriser une telle périodisation, cette dernière s'impose sans doute avec un degré supérieur d'évidence du moment où l'on considère l'objet d'une telle étude. Travailler à une histoire de la rhétorique et de son enseignement au Québec pendant cette période demeure, on s'en doute, indissociable d'un corpus formé de textes manuscrits qui, pour l'essentiel, furent composés, dictés ou parfois simplement professés entre 1712 et 1800. Composé, dicté et professé ou, pour mieux dire, «auctore», «dictata» et «professore»: telles sont les mentions qui figurent d'ordinaire sur la première page de ces manuscrits &emdash; et cette dernière observation en appelle plusieurs autres sur la nature et sur le statut de ces textes, voire sur le rôle auquel ils peuvent prétendre dans les circuits de diffusion du savoir. À la suite de Françoise Weil, rappelons d'abord que «la distinction entre manuscrit et imprimé n'avait pas, au XVIIIe siècle, le même sens qu'aujourd'hui 9»:

Aujourd'hui &emdash; ou plus exactement hier, avant la multiplication des microordinateurs &emdash; l'écriture manuscrite est réservée à des lettres personnelles, à des notes de cours ou de lecture, à des pense-bêtes, éventuellement à des brouillons «avant-textes» qui finissent en général à la corbeille à papier. [...] Dans un cas comme dans l'autre, ces documents manuscrits sont uniques et ne sont pas destinés, au moins sous leur forme manuscrite, à une quelconque diffusion. Enfin, il n'y a pas de scripteur intermédiaire, ni secrétaire, ni copiste. 10

Avant-texte, brouillon, forme intime ou personnelle de la communication, texte autographe et unique: voilà autant de notions qui, au XVIIIe siècle, restent fréquemment étrangères à la nature et à la fonction du manuscrit. Sa seule apparence en témoigne: souvent relié, calligraphié et orné de gravures, le manuscrit de l'âge classique s'apparente davantage à un in-folio ou à un in-quarto imprimé qu'à un brouillon laborieux et autographe. Sous cette forme, il concurrence l'imprimé dont le coût reste généralement élevé pendant tout le siècle, occupant même, comme le signalait à juste titre François Moureau, «des domaines où il règne parfois sans partage 11». Dans une société d'Ancien Régime, en somme, la communication manuscrite fonctionne toujours en parallèle avec le monde de l'imprimé et, au sein de cet univers où la plume prévaut parfois sur le plomb, on retrouve les ouvrages les plus divers. Tantôt, ce sont des récits de voyage, des recueils de poésie ou des mémoires, oeuvres de gens du monde dont le mépris aristocratique pour le trafic des imprimeurs leur fait préférer la diffusion de quelques copies manuscrites de leur oeuvre 12. Tantôt, il s'agit de textes audacieux et séditieux, libertins ou philosophiques, que la censure proscrit et qui ne sauraient obtenir de privilèges 13. Ce sont enfin, et c'est ce qui nous intéresse plus particulièrement, des traités destinés à l'enseignement, rédigés par des maîtres qui les dictent en classe à leurs élèves, ces derniers devenant dès lors les scripteurs de la plupart des textes aujourd'hui conservés dans les fonds d'archives. Jamais autographes, les textes appartenant au corpus québécois des traités de rhétorique se rattachent tous à cette tradition de la communication manuscrite, tradition à laquelle ils se réfèrent d'ailleurs volontiers et qui a toujours joui d'une assez grande autonomie à l'égard de l'imprimé jusqu'au seuil du XIXe siècle. Je n'en prendrai pour seul exemple que la Rhetorica que Charles Chauveaux professe au Séminaire de Québec au cours de l'année scolaire 1781-1782. «Charles Chauveaux auctore autem juxta plerosque R.P. Du Baudory» ou, si l'on préfère, «rhétorique composée par Charles Chauveaux, mais très proche pour l'essentiel de celle du R.P. Du Baudory»: telle est la mention qui figure dans le sous-titre de ce traité, mais telle est aussi la vitalité de la tradition manuscrite, dès lors que l'on songe que le père Du Baudory, lequel fut le successeur du père Charles Porée au Collège Louis-le-Grand à Paris, n'est l'auteur d'aucun traité de rhétorique imprimé. Aussi ne faut-il jamais manquer d'insister sur le fait que le traité manuscrit de rhétorique constitue davantage qu'un simple appoint aux connaissances que nous tirons par ailleurs des sources imprimées. Au reste, le témoignage de ces manuscrits est d'autant plus précieux que ces derniers échappent, comme le rappelle à juste titre François de Dainville, «aux censures préalables auxquelles étaient soumis les ouvrages imprimés», livrant ainsi «avec plus de franchise les opinions des maîtres et [...] l'enseignement effectivement donné» 14.

Voilà donc le contexte dans lequel s'inscrit le corpus québécois des traités manuscrits de rhétorique destinés à l'enseignement &emdash; et il va sans dire que je ne prétends pas aujourd'hui en révéler pour la première fois l'existence. En effet, certains historiens de l'éducation n'ont pas manqué jusqu'à ce jour de mentionner quelques-uns de ces textes, ne serait-ce que pour souligner l'importance de la rhétorique dans l'enseignement. Dans le Québec du XVIIIe siècle, celle-ci représentait une discipline d'autant plus fondamentale qu'aussi bien le Collège de Québec que le Séminaire avaient réglé tout leur plan d'éducation sur le Ratio studiorum, pièce maîtresse de la pédagogie jésuite pour laquelle la classe de rhétorique devait, précisément, venir couronner le cursus scolaire 15. Toutefois, et comme l'a souligné à juste titre Pierre Albertini, les historiens de l'enseignement connaissent souvent mieux «l'évolution administrative et sociale de l'institution scolaire que l'histoire des disciplines qu'on y enseigne 16». C'est ainsi que, si certains textes appartenant au corpus québécois des traités de rhétorique sont parfois mentionnés, leur étude reste d'ordinaire superficielle, quand celle-ci ne se réduit pas simplement à quelque note infrapaginale bien souvent incidente 17. Aussi ne doit-on pas s'étonner si de tels textes n'ont jamais fait l'objet jusqu'à ce jour d'une étude qui, s'inscrivant dans la mouvance actuelle du renouveau des recherches en rhétorique néo-latine, s'efforcerait de montrer comment la culture oratoire dispensée dans les maisons d'enseignement fut sans cesse appelée à nourrir l'ensemble de la production littéraire et de la vie intellectuelle. Dans son avant-propos aux Muses classiques, Bernard Beugnot soulignait récemment à quel point «la porosité des frontières» entre les lettres françaises et néo-latines «s'impose comme une évidence», dans le contexte d'«une culture qui était fondamentalement bilingue» pendant tout l'âge classique 18. Marc Fumaroli ne disait déjà rien d'autre lorsqu'il insistait, dans son introduction à l'Age de l'éloquence, sur «la vocation médiatrice» de la rhétorique et de la littérature néo-latines, lesquelles

entre le passé exemplaire qui légitime et le présent qui ose imiter [...] étai[en]t propice[s] à guider les Belles-Lettres françaises naissantes. 19

Dans cet esprit, il s'agit donc de voir en quoi la culture lettrée qui prend forme au Québec au cours du XVIIIe siècle s'invente à partir d'une tradition rhétorique qui, bien qu'indissociable de l'usage du néo-latin, se donne sans cesse pour ambition de soutenir l'essor d'une prose française volontiers militante. Sur ce point, les maîtres qui professent l'art de dire et d'écrire dans le Québec du XVIIIe siècle prolongent d'ailleurs à merveille une leçon si souvent apprise à l'école des jésuites français. Ne voit-on pas Charles Porée, qui fut le maître de rhétorique de Voltaire à Louis-le-Grand, insister dans son enseignement sur la nécessité d'«accommodare ad eloquentiam Gallicam», c'est-à-dire «d'accommoder à l'éloquence française», les principes de la rhétorique néo-latine 20? De même, on n'aurait qu'à consulter les exemples figurant dans les diverses Rhetoricæ du corpus québécois, pour s'apercevoir que la plupart d'entre eux sont précisément tirés d'auteurs français des XVIIe et XVIIIe siècles, depuis Corneille et les poètes libertins comme des Barreaux et Madame Deshoulières, jusqu'à Voltaire. C'est ainsi que, du moment où il s'agit d'illustrer en quoi consiste la figure de la comminatio, la Rhetorica de Bailly de Messein cite Horace de Corneille et la célèbre tirade qu'y profère Camille:

Rome l'unique objet de mon ressentiment, etc. 21

Privilégier les auteurs français comme le font la plupart de nos Rhetoricæ ou encore s'y refuser au profit des auteurs latins; fonder la réflexion théorique sur un corpus d'exemples ou favoriser au contraire le rôle des préceptes 22: voilà autant de choix essentiels en fonction desquels, au sein même du corpus des traités québécois de rhétorique, se définissent au moins deux tendances, voire deux écoles, qui sont radicalement distinctes: la première sera majoritaire et résolument moderne; la seconde, minoritaire et fort conservatrice. Dans ce contexte, une histoire de la rhétorique et de son enseignement au Québec doit donc se donner pour tâche de retracer ce qui caractérise chacune de ces tendances, l'esprit qui y prévaut et les doctrines que l'une ou l'autre favorise, voire le tour particulier que chacune de celles-ci est susceptible de conférer à la pratique de l'écriture et à l'exercice public d'une parole éloquente dans le Québec du siècle des Lumières. On s'apercevra de la sorte que notre corpus prolonge de manières diverses certaines tendances qui s'étaient déjà manifestées en France dès le XVIIe siècle et que la recherche actuelle a fort bien su mettre en lumière, qu'il s'agisse de l'influence qu'exerce la tradition jésuite ou encore du rôle essentiel que joue la question des passions 23. Mais on verra surtout que ce corpus permet d'esquisser une histoire générale de la rhétorique au XVIIIe siècle, en permettant de mettre en évidence certaines de ses tendances fondamentales qui, elles, ont été beaucoup moins bien étudiées jusqu'à ce jour. Sur ce point, songeons en particulier à cet art de la brevitas ou, pour mieux dire, de l'abundantia in brevitate &emdash; autrement dit, à cet art de l'«abondance dans la brièveté» que Denis Diderot évoquait dans son Essai de 1778 sur les règnes de Claude et Néron et que tout le XVIIIe siècle me semble avoir placé au coeur de sa réflexion sur l'éloquence 24. À l'occasion de l'article qui viendra clore ce dossier 25, je m'efforcerai d'ailleurs de montrer en quoi la question plus particulière de l'elocutio est bien celle en fonction de laquelle certaines Rhetoricæ de notre corpus se définissent en tant qu'art de la brevitas, pendant que d'autres, nettement plus conservatrices, récusent celui-ci.

Qu'on me permette de soulever enfin une dernière question: celle des réseaux à la faveur desquels l'enseignement de la rhétorique a pu concourir à l'avènement d'une parole éloquente dans le Québec du siècle des Lumières. Dans les collèges jésuites de France existaient des registres où étaient consignés les noms des élèves inscrits &emdash; registres qui, comme on le sait, se sont perdus au moment de l'expulsion de la Compagnie 26. Au Québec, en revanche, nous disposons le plus souvent de la liste des élèves inscrits, laquelle figure d'ordinaire au début ou à la fin des manuscrits qui nous sont restés. De telles listes constituent, il va sans dire, une source précieuse de renseignements, dans la mesure où elles sont susceptibles de servir de point de départ à une entreprise qui chercherait à retracer les réseaux de diffusion du savoir oratoire. En regard d'un pays comme la France, on remarquera d'ailleurs que le milieu relativement restreint de la jeune République des Lettres québécoise facilite une telle tâche en réduisant le nombre des variables et en réunissant de la sorte les conditions propices à une étude, si j'ose dire, in vitro. Il n'en demeure pas moins que ce travail reste immense: je n'en proposerai tout à l'heure qu'une ébauche où j'évoquerai entre autres la figure exemplaire de Pierre Bédard (1762-1829), lequel fut formé au Séminaire de Québec entre 1777 et 1784, puis député à la première Chambre d'assemblée et, enfin, cofondateur en 1805 d'un journal de combat, Le Canadien. Dans un article déjà ancien, Georges-André Vachon remarquait combien certains textes parus dans ce journal semblaient adopter, voire réinventer, «le ton de la polémique voltairienne, pour dénoncer les abus des puissants 27». Ce ton voltairien à la fois savant et concis, vif et ingénieux, faisons l'hypothèse que l'on pourra en retrouver la théorie dans certaines des Rhetoricæ de notre corpus &emdash; ce qui, en pareil cas, ferait de la rhétorique cet art à propos duquel Gérard Genette rappelait naguère qu'«il est peu d'héritages qui nous concernent plus et dont il soit plus urgent de dresser l'inventaire 28».

1. Abbé Camille Roy, «Notre littérature de 1760 à 1800», Nos origines littéraires, Québec, Imprimerie de l'Action sociale, 1909, p. 69.

2. Ibid., p. 67.

3. Jean-Pierre Wallot, Un Québec qui bougeait. Trame socio-politique du Québec au tournant du XIXe siècle, Montréal, Éditions du Boréal Express, 1973, p. 253; sur les historiens dans le sillage desquels le travail de Wallot s'inscrit, voir, entre autres, Marcel Trudel, L'influence de Voltaire au Canada, tome I: 1760 à 1850, Montréal, Fides/Les Publications de l'Université Laval, 1945; et G. Lanctôt, «Les relations franco-canadiennes après la Conquête et avant la Capricieuse», RUL, 10, 1955-1956, p. 591-599.

4. Thomas Gamble écrit cette lettre à Carleton, alors qu'il avait été désigné par ce dernier afin de «secure provisions in Quebec for the army in Boston»; cité par S. D. Clark, Movements of Political Protest in Canada 1640-1850, Toronto, University of Toronto Press, 1959, p. 95.

5. Bernard Andrès, «Archéologie du littéraire au Québec», Voix et images, hiver 1995, n° 59, p. 270; voir également, dans le même numéro, «La génération de la Conquête: un questionnement de l'archive», p. 274-293.

6. John Hare, Aux origines du parlementarisme québécois (1791-1793), Québec, Septentrion, 1993; voir, en particulier, p. 65.

7. Ibid., p. 65.

8. L'expression est de Georges-André Vachon («Une littérature de combat, 1778-1810. Les début du journalisme canadien-français», Études françaises, vol. V, n° 3, août 1969).

9. Françoise Weil, «La diffusion en France avant 1750 d'éditions de textes dits clandestins», Le matérialisme du XVIIIe siècle et la littérature clandestine. Actes de la table ronde des 6 et 7 juin 1980, éd. O. Bloch, Paris, Vrin, 1982, p. 207.

10. Françoise Weil, «La fonction du manuscrit par rapport à l'imprimé», De bonne main. La communication manuscrite au XVIIIe siècle, Paris-Oxford, Universitas-Voltaire Foundation, 1993, p. 17.

11. François Moureau, «La plume et le plomb», De bonne main. La communication manuscrite au XVIIIe siècle, Paris-Oxford, Universitas-Voltaire Foundation, 1993, p. 6.

12. Ici, les exemples sont innombrables, depuis La Rochefoucault jusqu'aux poètes libertins de la fin du XVIIe siècle.

13. Le manuscrit des Recherches sur l'origine du despotisme oriental, attribué à Nicolas Antoine Boulanger et récemment acquis par le Laboratoire sur les écritures intimes de l'Université du Québec à Trois-Rivières en offre un bon exemple. Sur ces textes, voir, en particulier, la Lettre clandestine. Bulletin d'information sur la littérature philosophique clandestine de l'âge classique, Paris, Universités Saint-Étienne, Paris I et Paris IV, 1992-1996, n° 1-5.

14. François de Dainville, «L'évolution de l'enseignement de la rhétorique au XVIIe siècle», XVIIe siècle, Paris, 1968, n° 80-81, p. 25.

15. Voir, sur ce point, Noël Baillargeon, Le Séminaire de Québec de 1760 à 1800, Québec, Presses de l'Université Laval, 1981, p. 155: les supérieurs du Séminaire, précise Baillargeon, «se contentèrent d'adopter tel quel le plan d'éducation du collège des Jésuites». Sur le Ratio studiorum jésuite, voir, entre autres, André Collinot et Francine Mazière, L'exercice de la parole. Fragments d'une rhétorique jésuite, Paris, Éditions des Cendres, coll. «Archives du commentaire», 1987.

16. Pierre Albertini, «Introduction», L'enseignement classique à travers les exercices manuscrits des élèves, 1600-1940. Catalogue des textes de grammaire, humanités, rhétorique, latin, grec et français, conservés dans les bibliothèques publiques françaises et au Musée national de l'Éducation, Paris, Institut national de recherche pédagogique, 1986, n° 5, p. 17.

17. Voir, par exemple, la note 161 figurant à la page 133 de l'ouvrage de Jeanne D'Arc Lortie, La poésie nationaliste au Canada français, 1606-1867, Québec, Presses de l'Université Laval, coll. «Vie des Lettres québécoises», 1975.

18. Bernard Beugnot, Les muses classiques. Essai de bibliographie rhétorique et poétique (1610-1716), Paris, Klincksieck, coll. «Théorie et Critique à l'âge classique», 1996, p. 11.

19. Marc Fumaroli, L'âge de l'éloquence. Rhétorique et «res literaria» de la Renaissance au seuil de l'époque classique, Genève, Librairie Droz, 1980, p. 31.

20. «Præfatio», Ars rhetorices. Dictata a Reverendissimo Patre Porée, societatis Jesu. Scripta a Francisco Laplanche, Rhetorices Alumno, anno 1738, Paris-Bibliothèque Mazarine, MS 3826; je traduis.

21. Corneille, Horace, acte IV, scène V, v. 1301; cité par Bailly de Messein, Rhetorica in Seminario Quebecensi, Archives du Séminaire de Québec, M-228, 1774, p. 52.

22. Sur le rôle des préceptes en regard des exemples dans l'enseignement de la rhétorique au XVIIIe siècle, voir Charles Rollin et la controverse qui l'oppose sur cette question à Balthasar Gibert, laquelle représente d'ailleurs l'un des débats les plus importants du XVIIIe siècle français (Charles Rollin, Lettre de Mr Rollin à Mr Gibert, Ancien Recteur de l'Université, au sujet de ses observations sur le traité De la Manière d'enseigner et d'étudier les Belles-Lettres, Paris, chez J. Estienne, 1727; de même que Balthasar Gibert, Observations adressées à Mr Rollin, ancien Recteur et Professeur royal. Sur son traité De la Manière d'enseigner et d'étudier les Belles-Lettres, Paris, chez F.-G. L'Hermite, 1727 et Réponse de Mr Gibert à la Lettre de Mr Rolin, Paris, chez F.-G. L'Hermite, 1727).

23. Voir, sur la question des passions, la thèse récente de Lucie Desjardins, Le théâtre du corps. Savoirs et représentation des passions au XVIIe siècle, UQAM, Thèse de doctorat, 1998. Quant à l'influence qu'exerce XVIIe siècle la tradition jésuite, sans doute est-ce devenu aujourd'hui un lieu commun de le souligner.

24. Denis Diderot, Essai sur les règnes de Claude et Néron et sur la vie et les écrits de Sénèque, pour servir d'introduction à la lecture de ce philosophe. Îuvres complètes de Diderot, Paris, Garnier Frères, 1876, p. 79.

25. Voir, ci-dessous, «Enseignement de la rhétorique et théories de l'elocutio: l'invention d'une prose militante dans le Québec des Lumières».

26. Sur ce point, voir Joseph de La Servière, Un professeur d'Ancien Régime, le père Charles Porée, S. J. (1676-1741), Paris, Librairie H. Oudin, Thèse présentée à la Faculté des Lettres de l'Université de Poitiers, 1899.

27. Georges-André Vachon, «Une littérature de combat, 1778-1810. Les début du journalisme canadien-français», art. cité, p. 254.

28. Cité par Pierre Albertini, «Introduction», L'enseignement classique à travers les exercices manuscrits des élèves, 1600-1940, p. 20.