Les portraits du père jésuite Paul Le Jeune, |
Date? Anonyme AJC (Le Jeune confondu avec un inconnu) |
« Paul Le Jeune, s.j. (1591-1664), fondateur de la Mission de Sillery en 1637. (Archives des jésuites, Saint-Jérôme) [Hébert 1992.09, p. 15]. » |
« Le Père Paule [sic] LeJeune (1591-1664), s.j., co-fondateur de la Mission de Sillery (Photo: Archives des Jésuites). » Tiré de Hébert 1994, frontispice (détail). Collaboration Rolande Perron. |
La légende qui illustre le frontispice de Hébert 1994, avec une mauvaise reproduction trop pâle, se lit comme suit : « Le Père Paule [sic] LeJeune (1591-1664), s.j., co-fondateur de la Mission de Sillery (Photo: Archives des Jésuites). »
« J'ai vu hier l'édition du Registre de Sillery [Hébert 1994]. Négatif : il n'y a pas de liste des illustrations (mais seulement des listes et graphiques). En revoyant les remerciements, on peut être assuré que les photographies des portraits de Lejeune et de Sillery [p. 26] viennent bien des Archives des jésuites alors à Saint-Jérôme, à cause des remerciements particuliers à Joseph Cossette, qui y était alors archiviste [collaboration Guy Laflèche 19 août 2018]. »
Anonyme, Noël Brûlart de Sillery (1577-1640), médium, dimensions, collection inconnus. Hébert 1992.09, p. 14, réfère aux Archices de jésuites, Saint-Jérôme. Dorion 2012.06, p. 5, reproduit la même image en se référant à Toupin 1981.
L'article de Hébert 1992.09 corrobore cette provenance avec une reproduction photographique trop foncée. L'image n'a cependant pas été retrouvée dans les archives des jésuites.
« Je ne suis pas parvenue à mettre la main sur la peinture en question, ni dans nos bases de données informatisées, ni dans l’inventaire papier des œuvres d’art, ni dans les documents physiques [collaboration de Joannie Lajeunesse 26 septembre 2018]. »
Et pourtant, ce portrait n'a rien à voir avec le modèle principal et bien documenté de Le Jeune, la gravure de 1665 par Lochon ! Reste à savoir de quand date cette image et quelle est la source de son identification...
Cette illustration pourrait participer du renouveau de l'iconographie jésuite au XXe siècle, rappellant celle des Brébeuf et Marquette. Cette imagerie se retrouve dans des dépliants, périodiques, livres, sites religieux, sans mention de l'auteur du portrait ni de sa source précise. Difficile donc de retrouver un de ces portraits dans les archives des jésuites sans avoir de référence plus exacte ! Ce sont pratiquement des portraits robots sans âme dans un temps suspendu. Et, se ressemblant beaucoup, ils sont pratiquement interchangeables, pouvant être identifiés à l'un ou l'autre jésuite...! La reproduction est mauvaise, mais le visage représenté a une forme triangulaire, le personnage y est chauve et apparemment barbu. Il ne ressemble aucunement aux autres modèles de Le Jeune. Pourrait-il s'agir d'un autre jésuite ? Afin d'essayer de déterminer de quel jésuite il pourrait s'agir, examinons les portraits d'Isaac Jogues et de Gabriel Lalemant qui, tous deux, présentent des visages triangulaires, ainsi que ceux des martyrs jésuites et du fondateur de l'ordre, Ignace de Loyola. |
Portraits d'Isaac Jogues.
L'iconographie source des jésuites puise dans les gravures des martyres qui ont connu quelques états avant d'aboutir à celle-ci publiées en 1664 par Huret. Les conventions utilisées pour ces portraits sont à l'origine de leurs traits et caractéristiques. Or, s'il est clair qu'Isaac Jogues (1607-1646) y est chauve, les traits gravés peuvent laisser croire qu'il est barbu ou glabre. Melaer opte pour demi-chauve et barbu ; la réinterprétation du XIXe siècle pour chauve et barbu ! Or, le portrait robot non identifié ci-dessus, est chauve et barbu. Les gravures du XVIIe mettaient les atrocités en exergue. Cette gravure du XVIIe-XIXe siècle copie le visage d'origine mais ne montre plus les doigts coupés. En ne montrant pas les mains, le portrait robot ci-dessus ne permet pas d'utiliser cette caractéristique de différenciation.
Une gravure de la fin du XVIIIe siècle, qui renouvelle l'iconograpie de Jogues, né à Orléans, sera largement recopiée jusqu'à nos jours. On la retrouve un peu partout sur internet avec cette reproduction dont la source provient de OBAC qui n'a pas inclus les inscriptions figurant en-dessous du portrait. Leur fiche technique présente des inexactitudes dans sa transcription.
Il est étonnant que cette image ait été gravée en 1792 alors que l'ordre des jésuites était aboli ! Et que la Révolution française dépouillait les églises et communautés religieuses ! |
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L.B. graveur d'après le dessin d'un tableau ancien par Renatus Decoin[ces? ees? us?] aurelius, « LE Rd. P. ISAAC JOGUES DE LA COMPie. DE JESUS | Né à Orléans le 10 Janvier 1607 et mis a mort en | haine de la Foi par les Iroquois le 18 Octobre 1646 », 1792, « Renatus Decoin[ces? ees? us?] aurelius delineavit ex tabella ad vivum expreſsas 1792 », « Gravé par L.B. ſ. », Hamy 1893, image non paginée. Voir aussi : Alfred Hamy's Jesuit Portrait Gallery, Marquette University, Raynor Memorial Libraries. |
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Sa reproduction par Hamy en 1893 permet non seulement d'en connaître la source, mais d'orienter les recherches afin d'en identifier les auteurs.
« Cette gravure est faite d'après un tableau peint qui se conserva à Orléans jusqu'en 1792. — Il ne sera pas inutile de relire ici la remarque faite à propos du portrait de Jean de Brébeuf [Hamy 1893, vol. 4, p. 63]. »
« Brébeuf (Jean de) [...] — Que penser de ceux qui, au lieu de se servir de documents sérieux, tels que la tête moulée de ce personnage comme la représente son buste d'argent, vont chercher leurs inspirations dans des estampes aussi méprisées des connaisseurs que l'est la gravure de G. Huret, dont le dessin est mauvais et l'exécution grossière ? Quel que soit le talent du graveur employé, son habileté ne peut pas suppléer à l'inexactitude du type. Sans doute, la vérité et l'honnêteté n'ont pas les mêmes attraits pour tout le monde [Hamy 1893, vol. 2, p. 25-26 ! »
« Renatus Decoin[ces? ees? us?] aurelius » a donc dessiné ce portrait « ad vivum expreſsas » d'après un petit tableau en 1792. Qui se cache derrière ce nom latinisé ? Dont les dernières lettres portent à interprétation : Decoinces selon OBAC, Decoinees, Decoinus ? Un artiste ? Ou un religieux qui savait dessiner et qui avait accès à ce tableau qui aurait pu dater des XVIIe-XVIIIe siècle ? Ce dessin fut ensuite « Gravé par L.B. ſ. », le « ſ. » long après un espace pour « ſculpsit ». Ce graveur aux initiales L.B., qui reste à être identifié, était-il actif à Orléans ?
La gravure se concentre sur le portrait. Les atrocités ne sont plus montrées dans l'action, mais seulement par leur résultat : les doigts coupés et l'apparition d'une plaie sanglante sur la tête. Jogues y est demi-chauve et barbu. McNab y accentuera la calvitie qui sera conservée par ses émules.
Martin 1885, p. frontispice. |
S. Hollyer graveur, Isaac Jogues. Shea 1886, frontispice. |
Donald Guthrie McNab, Saint Isaac Jogues, huile sur toile, 1895-1901, « Father Isaac Jogues S.J. / Bn 10th jan 1607 / Lld 19th Oct. 1646. / Painted from print. Sep. 1895 / By / Don G. McNab », MMCR, 1998.878. |
Compagnie Cadieux et Derome, Isaac Jogues, vers 1902-1909, photographie, « Cie. C & D. », MAVM CA M001 BM001-05-P1003. |
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Martin 1873, p. 34. |
Martin 1873, p. 102. |
Martin 1873, détail de p. 102. |
Félix Martin a beaucoup publié sur les jésuites. Son livre publié de 1873 (Martin 1873) s'illustre de ses propres dessins qui présentent la vie de Jogues comme une bande dessinée, tout comme les romans et livres historiques publiés à cette époque. Il y est très novateur dans ce portrait d'homme chauve, cheveux très longs et barbu, avec un visage rectangulaire. Plongé dans l'esprit de l'époque, Martin y livre une version plus ethnographique qui pourrait se rapprocher davantage de la vie réelle des missionnaires, incluant leurs caractéristiques pileuses. Les supplices y sont évoqués, mais de façon moins sado-masochiste que dans les gravures du XVIIe siècle.
Martin 1873, p. 132. |
Martin 1873, p. 154. |
Martin 1873, p. 272. |
Martin 1885, p. frontispice. |
S. Hollyer graveur, Isaac Jogues. Shea 1886, frontispice. |
Martin 1888, p. frontispice. |
Le visage de Jogues dans les livres de Martin évolue de façon subtile. Martin 1885 reprend la gravure de 1792. Chez Martin 1888, la cicatrice sur la tête disparaît ainsi que les cheveux du dessus du crâne. La position d'ensemble s'apparente à une gravure Anonyme, datée du XIXe par OBAC, mais qui pourrait également être du XVIIIe siècle. Cependant, le visage ne s'inspire plus de la gravure de 1664 par Huret, mais de celui gravé par Hollyer pour Shea en 1886 (également repris par Campbell 1911, p. 21, ou jpg). La technique utilisée par Martin se rapproche cependant de celle de la photogravure. Anonyme, Le Pere Isaac Jogues (D'après une gravure de 1658) (détail), XVIIIe-XIXe siècle, gravure montée sur carton, image 15,6 x 9,3 cm, support 22,8 x 15, cm, OBAC 10463. Martin 1888, p. frontispice. |
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En 1888, Martin avait enlevé les marques de tortures du visage et présenté Jogues dans un portrait chauve et barbu plus serein. Sibbel pousse la transformation beaucoup plus loin. Le martyre n'est plus évoqué que discrètement, par la hâche au pied du saint. La représentation est à l'image de l'église de cette période : rayonnante et triomphante. Elle décore le principal lieu de formation des prêtres américains, construit en 1896, le Saint Joseph's Seminary (Dunwoodie). Une autre version est érigée à Auriesville en 1922 (photo et source). Les successeurs de son atelier enregistrent un copyright sur cette oeuvre en 1930 (source). Jogues brandit la croix, rustique en bois rond, d'un bras levé et dominant qui n'est pas sans rappeler l'iconographie de saint François-Xavier. Les saintes écritures sont tenues de la main gauche. Cette transformation radicale se conclut sur un visage radieux et serein, chevelu et barbu. Ces modifications iconographiques sèment d'ailleurs la confusion, car cette oeuvre sera méprise pour la sculpture de Marquette par Trentanove. Joseph Sibbel (1850-1907), Isaac Jogues, vers 1896, Sculpture, Saint Joseph's Seminary (Dunwoodie). Photo : source et collaboration Michael Daum. |
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Détail de Brébeuf dans Grégoire Huret (1606-1670), Preciosa mors quorundam patrum é societ. jesu in nova francia, gravure, second état, 32,5 x 53,75 cm, dans P. du Creux, Historiæ Canadensis seu Novæ Franciæ Libri Decem ad annum usque Christi MDCLVI, Paris, 1664, livre VII, face à la p. 481. Source The John Carter Brown Library 01730. |
Charles de Poilly, Buste reliquaire de saint Jean de Brébeuf, Paris, 1664, Monastère des augustines de l'Hôtel-Dieu de Québec. Voir Derome 1997b (version pdf) et Bimbenet-Privat 1997 (version pdf). |
Albert Ferland, Père Isaac Jogues, vers 1905, Dessin au fusain, incription au verso « Père Isaac Jogue [sic] (1607-1646) », BANQ-M, Albert Ferland, poète et dessinateur, référence au Fonds Albert Ferland : ancienne cote MSS004/019/124, nouvelle cote MSS4,S2,SS2,D6. (Collaboration Geneviève Tessier.) |
J. Boyes, Jean de Brébeuf, 1907, Huile sur toile, 65,5 x 46 cm, Église de l'Immaculée-Conception, RPCQ. |
| La confusion iconographique est encore poussée un cran plus loin, en 1905, dans ce portrait par Ferland qui représente supposément Jogues alors qu'il participe davantage des conventions habituellement utilisées pour Brébeuf ! | |||
Ce rapide survol de l'iconographie d'Isaac Jogues permet de conclure qu'elle a beaucoup évoluée du XVIIe au XXe siècle. Si bien que ses caractéristiques multiples, loin d'être univoques, se sont même confondues avec celles de Marquette et de Brébeuf ! On ne peut donc pas conclure que l'image en frontispice de Hébert 1994 (collaboration Rolande Perron) puisse être celle de Jogues. Nonobstant, elle illustre une nouvelle confusion dans l'iconographie des jésuites, cette fois entre un portrait robot d'un inconnu et les modèles de Paul Le Jeune avec lesquels elle ne partage aucune caractéristique. |
Portraits de Gabriel Lalemant.
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Gabriel Lalemant dans Grégoire Huret (1606-1670), Preciosa mors quorundam patrum é societ. jesu in nova francia, gravure, second état, 32,5 x 53,75 cm, dans P. du Creux, Historiæ Canadensis seu Novæ Franciæ Libri Decem ad annum usque Christi MDCLVI, Paris, 1664, livre VII, face à la p. 481. Source The John Carter Brown Library 01730. |
J. Boyes, Gabriel Lalemant, 1907, Huile sur toile, 65,5 x 46 cm, Église Immaculée-Conception, RPCQ. |
L'iconographie de Gabriel Lalemant est beaucoup moins répandue et n'a pas évoluée. Ses portraits par McNab, en 1895-1901, puis Boyes, en 1907, le présentent chevelu et barbu tel qu'en 1664 sur la gravure de Huret, mais le visage moins triangulaire. Il n'a donc rien à voir avec le portrait robot ci-dessus, qui est chauve et barbu ! |
Les martyrs jésuites, nouvelle iconographie au XXe siècle.
Élisabeth Martin (Marie-Hélène-de-la-Croix, religieuse de la Congrégation des Soeurs de Sainte-Anne), Saints Martyrs canadiens, 1929, huile sur toile marouflée, en bas à droite « Sr M. Hélène-de-la-Croix s.s.a. | 1929 », incription en haut au centre « IHS », Montréal, Église Immaculée-Conception, RPCQ. |
Image pieuse tirée de Melançon 1930, fronstispice. |
Pour davantage d'informations sur cette nouvelle iconographie des saints martyrs canadiens, du début du XXe siècle, voir la notice « 35. Montréal, Élizabeth Martin dite Soeur Marie-Hélène-de-la-Croix (1861-1956), Les martyrs canadiens, 1950. » du site En présence des anges Art religieux et dévotions populaires. Leurs nouveaux visages, largement diffusés lors de leur béatification (1925), leur canonisation (1930) et leur tricentenaire (1949), ne présentent aucune ressemblance avec le portrait de ce jésuite inconnu. |
Portraits d'Ignace de Loyola.
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« gravé par Maura, d’après le tableau de Sanchez Coëllo, conservé au Musée de Madrid [Baesten 1875, p. 357] » (détail), Ignace de Loyola (détail), tiré de Loyola 1874, page frontispice. |
« Le Père Paule [sic] LeJeune (1591-1664), s.j., co-fondateur de la Mission de Sillery (Photo: Archives des Jésuites). » Tiré de Hébert 1994, frontispice (détail). Collaboration Rolande Perron. |
Serait-il possible que ce portrait d'un inconnu, identifié à Le Jeune par Hébert 1994, puisse être celui d'Ignace de Loyola (1491-1556) fondateur des jésuites ? Ce qui amène une autre question : existe-t-il un portrait authentique de Loyola ?
Un ouvrage savant de la fin du XIXe siècle tente de répondre à cette question en reproduisant la gravure de Maura ci-dessus d'après le tableau de Alonso Sánchez Coello (1531?-1588). Les signatures sous l'image étant illisibles, la légende provient du long compte-rendu de cet ouvrage par Baesten 1875.
« Avons-nous aujourd’hui une toile, une gravure qui nous les rende fidèlement ? Cette question, les éditeurs des Cartas l’ont examinée avec le plus grand soin, avant de faire reproduire par le burin le beau tableau d’Alonzo Sanchez Coëllo. D’après eux, la plupart des images, peintes, gravées, ciselées, que l'on a répandues et que l'on répand encore dans le public, sont dénuées de toute autorité, de tout caractère de vérité; ce sont des portraits de pure fantaisie : il n’y en a pas deux qui se ressemblent. Il est bien constaté, d‘abord, qu’aucun portrait n’a été fait du jeune officier guipuzcoain avant sa conversion ; et c’est à tort que l’on a jadis attaché quel que importance à ces toiles où le saint est représenté, à la fleur de l'âge, armé de pied en cap et tout bardé de fer. Celle que l’on conserve aujourd’hui au château de Loyola n’est pas plus authentique que les autres : une foule de détails dans ce tableau, soi-disant original, prouvent à l’évidence qu’il est de plusieurs années postérieur à la mort de saint Ignace. Après sa conversion, devenu prêtre et Général de l’Ordre, par suite de sa profonde humilité et de son invincible modestie, jamais il ne voulut permettre que ses traits fussent reproduits par le pinceau : il s’y refusa obstinément, malgré les instances réitérées des Pères de la Compagnie et des artistes romains. Ce ne fut qu’après la mort du saint que l’on put prendre une empreinte de ses traits déjà défigurés, et c'est d’après ce plâtre que le peintre Jacopino du Ponte, qui avait été pendant plusieurs années l’ami et le pénitent de saint Ignace, retraça sur la toile une image quelque peu ressemblante de l’illustre Fondateur de la Compagnie. Cette toile a été probablement l’original de la plupart des copies qui se sont de plus en plus éloignées de leur modèle; mais dès le commencement, on ne fut guère satisfait du portrait de Jacopino. Quel est donc et où se trouve aujourd’hui le vrai portrait de saint Ignace ? C'est, d’après les éditeurs des Cartas, celui que le célèbre peintre de portraits de Philippe II, retradador del reg Felipe II, don Alonzo Sanchez Coello, exécuta, dans des circonstances toutes particulières, sur la demande du P. Ribadeneira. Depuis quelques années déjà, le P. Prat nous avait fait connaître ces curieux détails, en abrégeant le récit du Fr. Cristobal Lopez, secrétaire de Ribadeneira. Les Cartas nous donnent aujourd’hui le texte original de Lopez, d’après le Ms. autographe des Pères Jésuites de Toulouse. On nous saura gré, pensons-nous, d’en reproduire ici les passages les plus importants. Le P. Francesco de Porrès, revenant de Rome à Madrid en 1584, s’empressa d’exhiber aux Pères du Collège un portrait de saint Ignace qu'il croyait assez ressemblant. Dès qu’il le vit, le P. Ribadeneira se récria ; et avec sa vivacité ordinaire : « Non, dit-il, non, ce n’est point la le portrait de notre Père, mais bien celui d’un gros clerc réjoui ou d’un bon paysan, de algun clerigo muy regalada y relleno o algun labrador. » Il conjura le P. de Porrès de ne plus le montrer à personne, ajoutant qu’il se chargerait lui-même de faire exécuter la véritable image de celui qu’il avait vu presque tous les jours, pendant seize ans, et dont, le premier, il avait écrit la vie et retracé les vertus. A cette fin, le F. Beltran, un des meilleurs sculpteurs de son temps, fit, d‘après le moule en cire apporté de Rome, un modèle en terre, qu’il corrigea soigneusement sur les indications précises et détaillées du P. Ribadeneira. Puis ils proposèrent au peintre Alonzo Sanchez Coello, d’exécuter, d’après ce modèle, le portrait du saint. Sanchez, assuré que les lignes principales et les dimensions relatives étaient parfaitement exactes, accepta la proposition ; mais il y mit la condition expresse que le P. Ribadeneira serait présent à toutes les séances qu‘il consacrerait à ce travail, afin de lui indiquer, le plus minutieusement possible, la carnation, la couleur des yeux, la teinte des cheveux et de la barbe, etc., etc. On montra une première ébauche au cardinal archevêque de Tolède, don Gaspar Quiroga, qui avait parfaitement connu saint Ignace et vécu longtemps à Rome dans son intimité. Ce prélat et quelques autres personnes, qui pouvaient juger en connaissance de cause, firent quelques observations auxquelles Ribadeneira se rendit. Sanchez se remit à l’oeuvre avec une nouvelle ardeur, toujours assisté du P. Ribadeneira, qui passait souvent chez lui trois heures le matin et trois heures le soir. C’est ainsi que fut heureusement achevée cette belle toile que l'on peut encore aujourd’hui admirer à Madrid. A la vue du portrait que lui présentait Cristobal Lopez, l’auteur même du récit que nous abrégeons ici, le cardinal de Tolède, s’écria : « Ah ! pour cette fois, c'est bien lui !... Je l’ai vu cent mille fois pendant sa vie, chez lui, chez moi, à la campagne... Jamais figure d’homme ne m’est restée plus profondément gravée dans la mémoire que la sienne... Oui, c’est lui, c‘est bien lui !... Este si, Este si. » Or, c’est ce même tableau dont les éditeurs ont fait faire, en 1873, une belle gravure par un éminent artiste de Madrid, M. Maura. Mieux que tous les autres, ce dessin nous semble avoir parfaitement rendu les traits que nous mentionnions tout à l’heure d’après les historiens contemporains d’Ignace. Pour suppléer à quelques détériorations de la toile de Sanchez Coello, injures inévitables du temps et des hommes, M. Maura s’est aidé d‘un portrait de dimension moindre, copié sur celui de Sanchez du vivant de Lopez et religieusement gardé depuis dans une boîte fermée, avec l’attestation même du secrétaire de Ribadeneira... On le voit, il était impossible de pousser plus loin les garanties d'authenticité, les précautions d’exactitude et de rigueur. Il nous est donc permis de croire que nous possédons enfin non pas un portrait quelconque, mais la véritable, l'authentique image du Fondateur de la Compagnie de Jésus [Baesten 1875, p. 395-398, sans les notes de bas de pages]. » |
Moulage en plâtre de la tête d'Ignace de Loyola. Rome, Casa Provinciale. Henneberg 1967.06, note 1 et fig. 2, repris de Hornedo 1956, image retouchée et améliorée.
« The portrait painted in 1573 by Alonso Sanchez Coello, court painter to Philip II, was formerly in Madrid, Casa Profesa (destroyed 1931). » Henneberg 1967.06, note 6 et fig. 4, repris de Hornedo 1956, détail de l'image retouchée et améliorée. |
Paul Lefort, contrairement à Henneberg mais en concordance avec Baesten, situe ce portrait de Loyola à la fin de la carrière d'Alonzo Sanchez Coello, en 1585, près de trois décennies après le décès d'Ignace de Loyola !
« Le monastère de l'Escorial, allait être fini. Philippe II voulut que Sanchez Coello, malgré son grand âge, concourût à la décoration de ce vaste monument. L'artiste peignit donc encore. A partir de 1580, il exécuta successivement plusieurs compositions religieuses : Saint Paul et saint Antoine ermites ; Saint Étienne et saint Laurent ; Saint Vincent et saint George ; Sainte Catherine et sainte Inès. Son tableau du Martyre des saints enfants Juste et Pastor, où il plaça une charmante vue de Alcala de Henarès, date de 1583. A cette même année appartient aussi le portrait du P. Siguenza, qui n'est plus à l'Escorial. Celui du fameux fondateur de l'ordre des Jésuites, qu'il peignit avec l'aide d'un masque de cire moulé sur le visage du saint, et qui, selon Pacheco, est le plus ressemblant des portraits d'Ignace de Loyola, date de 1585. Sanchez Coello avait alors au moins soixante-dix ans. Cinq ans plus tard (1590), il s'éteignit à Madrid [Texte de Paul Lefort dans Blanc 1869, p. 6 de la biographie de ce peintre]. »
Tout comme les Cartas (Loyola 1874 et Baesten 1875), Hamy est partisan du portrait de Sanchez Coello et dénigre celui de del Conte.
« Il serait difficile de citer ici les nombreux portraits peints de St-Ignace de Loyola : il est impossibie, à plus forte raison, de se prononcer sur leur valeur historique. Les P. P. Bollandistes ont traité cette matière avec leur science consommée, et cependant, malgré l'abondance de leurs arguments, la question n'est pas encore jugée. Peut-être, quelque jour, à l'aide d'éléments nouveaux, sera-t-il possibie de jeter un peu de lumière sur un point resté, jusqu'à ce moment, fort obscur. En attendant, voici deux bonnes indications qui sembient peu connues :
1° Tout portrait de St-Ignace, signé par Giacomo del Conte, ou s'inspirant de son oeuvre, est un portrait historiquement faux. Ainsi, pour se borner à un détail fort important, St-Ignace avait la tête carrée d'un Espagnol et la physionomie ouverte, et ce peintre lui donne un front fuyant avec une physionomie dépourvue de franchise et peu capabie d'inspirer l'estime, encore moins le culte.
2° Coëllo Alonso Sanchez a fait pour l'Escurial un portrait de St Ignace, d'après sa figure en cire prise sur nature, après sa mort [Hamy 1875, p. 124-125]. »
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« St Ignace de Loyola | d'après une photographie du tableau de Madrid prise avant la retouche » (détail), tiré de Hamy 1893, image non paginée. |
Francisco Jover y Casanova (1836-1890), copie d'après l'original peint par Alonso Sánchez Coello (1531-1588) conservé au couvent des jésuites de Madrid, San Ignacio de Loyola (détail), 1887, huile sur toile, 37 x 28 cm, Museo del Prado, Galería de Españoles Ilustres del Museo Iconográfico P003447. |
Hamy 1893 reproduit ce tableau de Sanchez Coello avec la légende « St Ignace de Loyola | d'après une photographie du tableau de Madrid prise avant la retouche », ainsi que ce texte explicatif.
« Loyola (Saint Ignace de). [...] Il est impossible de lire la relation manuscrite du Frère Cristobal Lopez (1), socius du Père Ribadeneira, telle qu'on l'a imprimée en appendice dans le 1er volume de Cartas de S. Ignacio, sans admettre que, de tous les portraits de saint Ignace, celui de Madrid est le seul qui ait une valeur historique. C'est aussi le seul qui reproduise la conformation de la tête sans déformation, le seul qui donne à la physionomie du saint un cachet en rapport avec son caractère : fermeté, vertu et amour de Dieu. La planche gravée pour la Galerie est la reproduction d'une photographie sur papier faite d'après le tableau de Madrid, avant qu'on ait eu la malheureuse idée de le faire retoucher. Quand il s'agit d'un document, le plus sage est d'en prendre une copie exacte, pour éviter de changer le moindre trait. Il paraît que l'artiste chargé du travail, par excès de zèle, n'a pas su respecter l'original. Aussi, les photographies prises avant la retouche n'en ont-elles que plus de valeur, au point de vue de la vérité.
(1) Cette pièce est actuellement, 20, rue des Fleurs, Toulouse. On a imprimé les parties principales dans les Cartas de San Ignacio. La Revue littéraire de l'Univers, dans son n° d'octobre 1891, contient un article où l'on trouvera des détails qui ne seront pas lus sans profit, au sujet de ce portrait [Hamy 1893, p. 71-72]. »
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Jacopino del Conte (1510-1598), Prédication de saint Jean-Baptiste 1538 et Baptême du Christ 1541, Fresques, Rome, Oratorio di San Giovanni Decollato. Photos : ensemble ci-dessus, Web Gallery of Art (web ou jpg) ; détail de la Prédication..., de l'homme à l'écharpe et de son visage, Associazione culturale Isidora (web ou jpg) ; la murale dans l'oratoire, Pinterest (web ou jpg), Fondazione Federico Zeri (web ou jpg), et Stefano Castellani pour l'Archiconfraternita di san Giovanni decollato (web ou jpg) ; dessin préliminaire de Piero Buonaccorsi dit Perino del Vaga (1501-1547), Prédication de Jean-Baptiste, 1538, 21,7 x 23 cm, Albertina 23751 ou jpg (Cheney 1970.03 p. 35). Henneberg 1967.06 soutient que le visage à gauche de saint Jean-Baptiste, dans cette fresque de Jacopino del Conte, est celui d'Ignace de Loyola, en se basant sur une ressemblance avec son portrait posthume et leurs biographies, arguments discutables qui mériteraient d'être étayés par d'autres sources plus probantes. Ce serait un rare portrait de Loyola peint de son vivant, soit en 1538, alors que le peintre et son modèle étaient très proches (« an identification which I do not find convincing [Cheney 1970.03, p. 39 note 51] »). Trois éléments définissent l'identité de cet homme : le vêtement, la chevelure et l'âge apparent. Del Conte a peint plusieurs portraits d'hommes, majoritairement vêtus de noir (Cultura Italia un patrimonio da esplorare). Portant cette couleur, celui-ci pourrait donc être un laïc. Mais son vêtement ne ressemble pas à celui d'un jésuite, surtout avec la grande écharpe colorée (partiellement recouverte par le vêtement noir du bras de la protagoniste de gauche) habillant son encolure et sa poitrine. Portée négligemment, celle-ci confère un caractère frondeur et bohème qui ne sied pas à un jésuite.
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La chevelure de l'inconnu de cette fresque est très abondante. S'il s'agissait de Loyola, il serait alors âgé de 47 ans. Une calvitie sévère est présente sur tous ses portraits. Celui de Sondrio, maintenant authentifié, le présente ainsi cinq ans plus tard, en 1543. Comment aurait-il pu perdre tous ces cheveux entre 47 et 52 ans ? Ce qui est incompatible avec l'étiologie et les statistiques de cet état qui s'acquiert progressivement à partir d'un âge plus précoce.
Ce visage ne peut pas être assimilé à celui d'un homme de 47 ans. Sa présence à cet endroit interrompt la fluidité de la composition en focalisant l'attention. Cet inconnu pourrait-il être un autoportrait du jeune peintre ? Avec des yeux au regard direct et intense ! Fervent disciple des enseignements de Loyola, il aurait pu s'habiller en noir par mimétisme ou selon la mode masculine dans ses autres portraits d'hommes. Il est alors âgé d'environ 28 ans, ce qui est compatible avec l'âge apparent de cet inconnu. Jeune artiste en quête de reconnaissance, il ne serait pas étonnant qu'il porte, tel un fanion, une écharpe ostentatoire, d'apparence négligée voire fantasque, en rappel et prolongement du grand voile maniéré et de même couleur autour de « son » Jean-Baptiste qu'il côtoie intimement, tant par cette proximité physique que pour l'avoir peint en s'intéressant à son message messianique. |
Le portrait peint par del Conte après le décès de Loyola, alors âgé de 65 ans, a été critiqué. On reprochait à l'artiste d'avoir rajeuni son modèle en puisant dans ses souvenirs datant de deux décennies plus tôt ! Si ces souvenirs étaient aussi chevelus que le portrait de cette fresque, comment alors expliquer que celui de la Curia Generalizia della Compagnia di Gesù soit si chauve ?
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Jacopino del Conte (1510–1598), Ignace de Loyola (Inigo Lopez de Loyola 1491-1556) "portrait véridique" (détail), 1556, Huile sur toile, 46 × 35 cm, Rome, Curia Generalizia della Compagnia di Gesù. Photo : akg ; voir aussi Fondazione Federico Zeri (web ou jpg). |
« Le Père Paule [sic] LeJeune (1591-1664), s.j., co-fondateur de la Mission de Sillery (Photo: Archives des Jésuites). » Tiré de Hébert 1994, frontispice (détail). Collaboration Rolande Perron. |
Contrairement à Hamy, qui préférait le portrait de Sanchez Coello, Bartoli encense celui de del Conte.
« Il n'y a véritablement aucun portrait qui lui soit parfaitement ressemblant, si ce n'est celui que Mgr Alexandre Crivelli, de Milan, plus tard cardinal, avait fait prendre furtivement par un peintre, tandis qu'il entretenait lui même le Saint. Les autres faits après sa mort, lorsqu'il était déjà défiguré, manquent de vie, et surtout de cette majesté d'expression et de cette vivacité de regard qui le distinguaient si particulièrement. Il en est un pourtant qui mérite d'être signalé; nous l'avons à Rome. L'auteur est Jacques del Conte, peintre excellent et de grande réputation. Il fit, il est vrai, ce portrait devant la dépouille mortelle du Saint. Mais, comme il avait été de longues années son pénitent et avait eu de fréquents rapports avec lui, il en avait la physionomie gravée dans la mémoire, et put retoucher ensuite le travail d'après ses souvenirs. Ce portrait est généralement considéré comme le meilleur [Bartoli 1893, p. 241]. »
Anonyme, « Ignatius Loiola Iesuitar[um] Institut[or] » (détail), huile sur toile, 63 x 43,5 cm, cadre 80 x 64,5 x 8 cm, « Vera s[ancti] Ignatÿ Loiolæ effigies a p[atre] Nicolao | Bobadilla Roma [a], ipso adhuc vivente, delata, et Ioanni | Mariæ Guicciardo, in sui et familiæ præsi | dium ac dilectionis testimonium, elargita a[nn]o 1543 », Museo Valtellinese di Storia e Arte di Sondrio (Dell'Oca 2014.06). Photo : Ignaziana (web ou jpg) ; voir aussi Jésuites de Suisse romande (web ou jpg). |
Jérôme Wierix (1553?-1619), Ignace de Loyola (détail), fin XVIe début XVIIe siècle, estampe, 103 x 81 mm, Paris, Louvre, collection Rothschild 2797LR. |
Jérôme Wierix (1553?-1619), Ignace de Loyola, Estampe, Hieronymus Wierx excudit, cum gratia et priuilegio, BNF, Hennin, t. 4, 351. |
Anonyme, Ignace de Loyola, date, médium, dimensions et collection inconnus. Wikipedia et pléthore de résultats avec GoogleImages. |
Mais d'autres portraits prétendent également représenter les traits de Loyola avec lesquels celui identifié à Le Jeune, par Hébert 1994, présente des ressemblances. Par exemple, celui « rapporté par le Père Nicolas Bobadilla à Rome en 1543 » dont une analyse fouillée, basée sur plusieurs approches méthodologiques et scientifiques, a été effectuée à l'occasion d'une restauration récente par le Museo Valtellinese di Storia e Arte di Sondrio, où il est conservé depuis 1949, qui rassemble des arguments convaincants en faveur de son authenticité (Dell'Oca 2014.06). Il s'agirait donc d'un rare portrait véritable du vivant de Loyola ! Ceux gravées par Wierix, à la fin du XVIe ou au début du XVIIe siècle, relèvent soit du modèle de Coello ou de celui del Conte. Ce graveur travaille pour les jésuites : à l'illustration des Adnotationes et meditationes in Evangelia, ouvrage publié en 1593 conçu par Loyola et continué par Jérôme Nadal (1507-1580), ainsi qu'à la Vita B. P. Ignatii de Loyola fvndatoris Societatis Iesv publiée en 1613 (sources). L'Anonyme diffusé en pléthore d'exemplaires sur internet, partage non seulement la ressemblance, mais le statut de portrait sans dimensions de lieu ni de temps avec celui de Le Jeune qui se voit ainsi conféré un statut de jésuite universel, barbu et chauve, véritable clone du fondateur de son ordre. « Le Père Paule [sic] LeJeune (1591-1664), s.j., co-fondateur de la Mission de Sillery (Photo: Archives des Jésuites). » Tiré de Hébert 1994, frontispice (détail). Collaboration Rolande Perron. |
Juan Martínez Montañés (1568-1649), Ignace de Loyola, 1610, sculpture sur bois, grandeur nature, Séville, Église de l’Annonciation. Photos : détail de la tête wahooart ; buste et ensemble Antonio Cruces. |
Cette remarquable sculpture sur bois a été réalisée un demi-siècle après le décès de Loyola. Les jésuites de la Nouvelle-France ne furent pas en reste avec cette magnifique pièce d'orfèvrerie, de 11 marcs 4 onces, qui décorait leur collège à Québec (Trudel 1974a, p. 121-122, n° 54).
Alexis Porcher (Paris maître en 1725), Saint Ignace de Loyola, 1751-1752, 45,4 cm (sans la base),
Québec, Résidences de jésuites. Photos RD.
1990-1991
450e anniversaire de fondation de la Compagnie de Jésus en 1990 et, en 1991, 500e anniversaire de la naissance de son fondateur saint Ignace de Loyola. — (Kateri 1990.09-E165, p. 08) ; (Kateri 1990.09-F122, p. 08) ; (Kateri 1990.12-E166, p. 07) ; (Kateri 1990.12-F123, p. 07).
Les portraits du père jésuite Paul Le Jeune, |