TEKAKWITHA. |
1935 Ivan Jobin et Henri Beaulac pour Juliette Lavergne,
La vie gracieuse de Catherine Tekakwitha.
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La vie gracieuse de Catherine Tekakwitha, qui était d'abord parue en feuilleton illustré par McIsaac de 1932 à 1934, est publiée en livre en 1934 aux Éditions Albert Lévesque. Les images sont ajoutées dans l'édition de 1935 (Lavergne 1935). Elle connaîtra de très nombreuses réimpressions et rééditions jusqu'en 1960 par Fides (Lavergne 1960, 8e édition, 18e mille). Une lettre du cardinal Villeneuve, évoquant les « honneurs sacrés » qui attendent Tekakwitha dans l'Église, vient légitimer l'ouvrage. La préface de l'abbé Jean-Charles Beaudin décrit, en coup de point publicitaire, tout le programme de cette publication.
Armour Landry, Reproduction d'un portrait de la femme d'Arthur Saint-Pierre, Laetitia Desaulniers, à la propriété de Jeanne Saint-Pierre (détail), 12 octobre 1976. — (Négatif sur pellicule n&b, BANQ P97,S1,D4588-4588) ; (Kateri 1976.09-F066p27-28). |
La vie gracieuse de Catherine Tekakwitha. Le titre du livre constitue, à lui seul, tout un programme de rénovation de l'image de la future sainte en y sublimant sa vie de manière idyllique. Le mot gracieuse se réfère tout autant à la grâce, élément clé de la vie religieuse, qu'à de multiples autres réalités voulant attirer les lecteurs. En voici quelques-unes... |
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Françoise Lepage met en exergue un passage de la préface qui lui permet de définir le style d'écriture de cet ouvrage.
« Dans la préface, l'abbé Jean-Charles Beaudin fait la synthèse de tout ce que l'on attend de la biographie :
[...] Vous y trouverez aventures, amour, histoire, descriptions, légendes, moeurs sauvages, consolations et pensées profondes, - tout cela écrit dans un style simple, enjoué, sans phrase, et à la portée des plus jeunes comme des plus âgés, des plus instruits comme de ceux qui le sont moins.
La biographie doit être à la fois roman d'aventures et récit édifiant et, comme toute littérature populaire, elle doit être simple pour pouvoir être comprise et appréciée de tous les publics, jeunes ou vieux, instruits ou non [Lavergne 1935, p. 9, citée par Lepage 2011, p. 190-191]. »
Les illustrations font écho au style littéraire en optant pour la même simplicité. La page couverture, signée Ivan Jobin (1885-1975), définit ainsi une toute nouvelle iconographie de Tekakwitha. Après des études au Conseil des arts et manufactures de Montréal, Jobin fréquente des ateliers d'artistes. Il signe plusieurs illustrations et participe à diverses expositions. Autodidacte de la gravure sur bois et linoléum, procédé qui n'est alors pas enseigné au Québec, il travaille de manière isolée. Cette activité fait jour dans le cadre d'une exposition consacrée à ce médium, par l'Art Association en 1924, où il en présente 21, aux côtés des 21 par Maurice Le Bel et 12 par Edwin Holgate [Danaux 2013, p. 170-174].
À 50 ans, Jobin est un professionnel, un vieux routier expert de l'illustration. Sa Tekakwitha met en pratique le design commercial en alléchant le lecteur par sa beauté : l'intime et chaude douceur d'une pleine lune d'été dans un paysage idyllique, le sol scintillant de fleurs lumineuses auprès d'un lac avec montagnes à l'horizon. Le cliché total de l'évasion ! La très jeune Tekakwitha, public cible oblige, s'y détache en ombre chinoise, jambes nues, visage découvert, esquissée de grands aplats colorés, bleus et violacés, encerclés de blanc. La simplification à outrance enfante le seul attribut l'identifiant : la plume plantée sur sa coiffe. Cliché ultime dans sa simplicité, mais détounement majeur de son iconographie traditionnelle et de sa véritable identité autochtone ! On est donc ici à des années lumières de l'authenticité des représentations de femmes autochtones telles que dessinées par Chauchetière à l'époque de Tekakwitha, tant dans leurs figures d'ensemble que leurs visages ! Où aucune d'entre elles ne porte de plume à la tête ! Cet anachronisme pourrait-il trouver sa source dans les illustrations d'autochtones du Far West décimés par les Américains au XIXe siècle ? Sa puissante iconicité engendredra toute une iconographie dans les images dévotionnelles subséquentes... |
Ivan Jobin (1885-1975), Lavergne 1935, p. couverture. |
1935 Ivan Jobin et Henri Beaulac pour Juliette Lavergne,
La vie gracieuse de Catherine Tekakwitha.
La simplicité est encore poussée un cran plus loin par le jeune Henri Beaulac (1914-1994), alors âgé de 21 ans, dans les trois bandeaux gravés sur linoléum en tête de chacune des pages de La vie gracieuse de Catherine Tekakwitha (Lavergne 1935).
Ici également, la simplification extrême engendre les clichés : l'arc et le tomahawk symbolisent la guerre ; le lis réfère à la pureté de Tekakwitha, le calice et l'hostie à la communion. Tekakwitha y prie près de sa croix avec un soleil à l'horizon. Quant à son enseignement du cathéchisme, cette iconographie fait fi des maisons longues des iroquoiens, telles que dessinées par Chauchetière, pour leur préférer le cliché du tipi des autochtones des plaines du Far West américain ! |
Henri Beaulac (1914-1994), Les armes de la guerre et Tenue d'un Conseil de guerre sauvage autour du feu, linogravure, sur toutes les pages de Prologue – Fleur de La Prairie, Lavergne 1935, à partir de la p. 13. Henri Beaulac (1914-1994), Lis des champs et Tekakwitha dans son attitude de prière au pied de la croix, linogravure, sur toutes les pages de Première partie – Tekakwitha chez les Mohawks, Lavergne 1935, à partir de la p. 41. Henri Beaulac (1914-1994), Première communion et Tekakwitha enseignant le cathéchisme aux Indiens, linogravure, sur toutes les pages de Deuxième partie – Tekakwitha à La Prairie, Lavergne 1935, à partir de la p. 83. |
1935 Ivan Jobin et Henri Beaulac pour Juliette Lavergne,
La vie gracieuse de Catherine Tekakwitha.
TEKAKWITHA. |