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La reconstitution très fidèle de Charles Huot représente les joutes oratoires qui se déroulaient dans l'ancienne Chapelle du Palais épiscopal transformée en Salle d'Assemblée législative. Ce tableau qui décore aujourd'hui notre Assemblée nationale, mérite une étude approfondie, car il représente plusieurs des personnages importants étudiés dans cette exposition tout en présentant une juste vision historique des rhéthoriques parlementaires lors des débats.
Le magnifique tableau de Charles Huot soutien admirablement bien la comparaison avec des oeuvres similaires destinés à des édifices parlementaires au Canada, aux États-Unis, en France et en Angleterre.
Sauf avis contraire, les textes, citations et interprétations proviennent de Derome 1977.

Jean-Antoine Panet fut élu président lors de la première session de la Chambre d'Assemblée qui débuta le 17 décembre 1792. Cette élection avait donné lieu à un débat acrimonieux entre anglophones et francophones, chaque groupe voulant faire élire son candidat. Pierre-Louis Panet, cousin de Jean-Antoine, « ose prendre fait et cause pour les Anglais, en soutenant que l'Orateur [on dit aujourd'hui président] de la Chambre doit parler la langue du Souverain, et en proclamant la nécessité absolue pour les Canadiens d'adopter avec le temps la langue anglaise (Vaugeois 1973, p. 253-254) ». La tendance générale du vote en Chambre montre clairement que Pierre-Louis Panet appuyait le Bloc ministériel.
Huot avait eu accès au portrait de J.-A. Panet réalisé par Théophile Hamel et tel que photographié par Livernois (Lessard 1987, p. 119, fig. 116). Chez Livernois il avait également eu accès à d'autres portraits similaire qui sont reproduits sur cette page.


Suite aux débats acrimonieux concernant l'élection du président de la Chambre et l'utilisation du français, un Comité soumit la proposition suivante à la séance du 21 janvier 1793 :
« Résolu que cette Chambre tiendra son journal en deux régistres, dans l'un desquels les procédés de la Chambre et les motions seront écrits en lague françoise avec la traduction des motions originairement faites en langue angloise et dans l'autre seront entrés ; les procédés de la Chambre et les motions en langue angloise, avec la traduction des motions originairement faites en langue françoise. »
En contrepartie John Richardson proposa l'amendement suivant :
« mais quoique le journal soit ainsi tenu en anglois et en françois, et tous Bills qui peut être introduit, ou Loix qui peuvent être statués, seront traduits d'une langue à l'autre, à tel point de leur progrès qui sera déterminé : cependant afin de préserver cette unité de langue légale indispensablement nécessaire dans l'Empire, et touchant tel changement en icelle, une Législature subordonnée n'est point compétente, l'anglois sera considéré le texte légal. »
Un débat mouvementé s'ensuivit. C'est ce moment dramatique que nous présente Huot. Plusieurs tiennent en main leur discours, une chaise est renversée, des papiers jonchent le sol.
À l'appui de la thèse anglaise se firent entendre J. Richardson (en médaillon ci-contre), P. L. Panet, W. Grant, J. McGill (portrait ci-contre), J. Lees et J. Young.
C'est ce Bloc ministériel que Huot a représenté assis et dans l'ombre dans la partie gauche de son tableau, avec leurs autres membres en vis-à-vis de l'autre côté de la table.
Le 22 janvier 1793, Richardson proposa une motion précédée d'un long préambule ; celui-ci fut rejeté par la Chambre mais publié dans La Gazette de Québec du 21 février. Cette motion voulait faire de l'anglais le texte légal. Elle fut rejetée par 27 voix contre 9.
Lees tenta en vain un nouvel effort dans ce sens ; sa proposition de considérer dans tous les cas l'anglais comme « langue statuante » fut renvoyée par 25 voix contre 11.


Parmi les interventions des Canadiens, La Gazette de Québec a reproduit les textes de Chartier de Lotbinière, de Rocheblave et Taschereau ; ceux de Papineau (gravure ci-contre), de Bonne (médaillon ci-contre) et Bédard (buste ci-contre) ne nous sont pas parvenus. Les autres votes en Chambre montrent cependant que De Bonne est un Canadien partagé. En réponse à ce débat journalistique, un « By Stander » livrera le 14 février sa vision partisane des faits.
C'est ce Bloc canadien que Huot a représenté au centre du tableau, debouts et dans la lumière. Ce groupe a massivement voté contre la proposition de Richardson, de même que leurs vis-à-vis de l'autre côté de la table.


Dans le groupe de droite, Huot montre des membres du Bloc canadien qui ont massivement voté contre la proposition de Richardson. En médaillon le portrait de Rocheblave puis celui de Taschereau. Quelques membres de ce groupe sont considérés comme des Canadiens partagés.

Le texte de Chartier de Lotbinière (portrait ci-contre) s'avéra le plus convaincant et la Chambre vota 26 contre 13 pour le rejet de l'amendement de Richardson.
Finalement, on décida que toutes les lois, « sans égard à la langue dans laquelle elles auront été proposées, seront traduites et adoptées dans les deux langues. Selon une modification apportée à cette ràgle, le texte officiel sera en français s'il s'agit du droit civil, et en anglais pour les affaires pénales. »
L'historien Thomas Chapais a été le principal conseiller historique du peintre. Bien qu'il interprétât cet événement comme une grande victoire morale de la langue française, qui obtenait un droit de cité officiel, il admettait tout de même avec lucidité et consternation la leçon des faits :
« [...] le département colonial n'était pas prêt à reconnaître une langue autre que la langue anglaise comme le texte légal de la législation d'une colonie britannique ; mais [...] il admettait l'existence du bilinguisme pratique (1)
(1) - De tout ceci il faut conclure que, sous le régime inauguré en 1791, la langue officielle fut légalement la langue anglaise. »
Terminons par cet espoir prophétique de Chapais à propos de la langue française :
« Notre langue sortait de ce débat honorée et fortifiée. Elle avait subi le baptême du feu. Elle était reconnue en fait comme une de nos eux langues parlementaires officielles. Et si à une époque ultérieure était réservée la proclamation de son statut légal et constitutionnel, dès ce moment elle acquérait une nouvelle possession d'état, acheminement certain vers la dernière étape de sa victoire. »