Croix pectorale et crosse de Mgr Lartigue
premier évêque du diocèse catholique de Montréal
web Robert DEROME

Attribué à Thomas Valin (vers 1810-1857), Monseigneur Jean-Jacques Lartigue (1777-1840), 8 avril 1838, huile sur toile, 86 x 72 cm, Montréal, Musée du Château Ramezay, 1999.904 (photo Robert Derome).

Attribué à Yves Tessier (1800-1847), Monseigneur Jean-Jacques Lartigue (1777-1840), vers 1840, huile sur toile, 91,5 x 76,7 cm, Montréal, Musée du Château Ramezay, CR710 (photo Robert Derome).

Ces deux portraits peints à la fin de la vie de Mgr Jean-Jacques Lartigue le montrent avec une croix pectorale très simple dont les proportions correspondent à celle conservée par les Religieuses hospitalières de Saint-Joseph. Ces deux peintres, à deux années d’intervalle, ont reproduit une croix similaire. Ils ne représentent pas les palmettes de chaque côté des bras de la croix visibles sur celle conservée, appendices de facture différente et de toute évidence ajoutés ultérieurement.

Croix pectorale de Mgr Lartigue, 1821, métal doré, 10 x 6,7 cm,
Religieuses hospitalières de Saint-Joseph 1988.X.78 a-c
(photos Judith Houde ainsi que les autres de cet objet).

Cette croix pectorale porte le monogramme AM des sulpiciens, ainsi que les initiales discrètement gravées J.J.L. précédées d’une croix. Ce qui permet de l’identifier à Mgr Jean-Jacques Lartigue (1777-1840), un sulpicien devenu le premier évêque du diocèse catholique de Montréal en 1821. Elle date donc de l'époque de cette nomination, cet accessoire faisant partie intégrante de l'habit épiscopal. Elle fut héritée par cette communauté religieuse de la part de Mgr Georges Gauthier (1871-1940), cinquième évêque et troisième archevêque du diocèse Montréal l'année précédant son décès.

Croix pectorale de Mgr Lartigue identifiée au verso à Mgr Ignace Bourget.

1-2. Yves Tessier, Ignace Bourget, 1840, gravure, 43 x 32 cm, BANQ.

3. William Notman (1826-1891), Monseigneur Ignace Bourget, copie réalisée en 1862, épreuve à l'albumine, 8,5 x 5,6 cm, Montréal Musée McCord I-4562.0.1 (web ou pdf).

4-5. Leggo & Cie., lith. Montréal, Mgr Ignace Bourget Evêque de Montréal, Copie Déposée Br. 370, frère M xxx des Ecoles Chrétiennes, après 1868, gravure, 68,4 x 46,7, Bibliothèque et Archives Canada 2908064.

6. Croix pectorale de Mgr Joseph La Rocque, vers 1852-1860, argent plaqué or, 11 x 7 cm, reliques dans la petite croix en relief au milieu de la grande, Saint-Hyacinthe Adoratrices du Précieux-Sang (web ou pdf).

7. Croix pectorale de Mgr John Farrell, sacré évêque à Kingston en 1856, en poste à Hamilton peu après (web ou pdf).

Par son testament, Mgr Lartigue légua l’ensemble de ses biens à Mgr Bourget (collaboration d’Audrey Lavoie, archives de la chancellerie de l’archevêché de Montréal, le 24 avril 2025 : ACAM-E1-fonds-jean-jacques-lartigue E01-S2-D21, Mgr J.-J. Lartigue, testaments, notes et succession). Sa croix pectorale a donc, par la suite, appartenu à son secrétaire et successeur après son décès en 1840, soit Mgr Ignace Bourget (1799-1885) dont le nom est gravé sur l’autre face, ainsi que le christogramme IHS surmonté d’une croix. Sur son portrait gravé par Yves Tessier en 1840, Mgr Bourget porte bien la croix pectorale provenant de Mgr Lartigue. Mgr Bourget porte une croix pectorale différente de celle de Mgr Lartigue sur une photo datée de 1862. Elle est mieux définie sur une gravure, ultérieure à la date de fondation de Leggo & Cie le 21 janvier 1868 (DBC). Elle partage le style de celles de son coadjuteur Mgr La Rocque ou de Mgr Farrell, évêque ontarien de la même époque. Mgr Bourget avait reçu au moins deux autres croix pectorales. Il en a donné une en 1846 pour venir en aide aux Irlandais et l'autre pour aider au financement de la cathédrale de Montréal. Il avait alors choisi de porter celle provenant de Mgr Lartigue (collaboration d’Anne-Élisabeth Vallée se référant à « La cathédrale de Montréal », La Vérité, 9 mai 1885, p. 3, BANQ ou jpg), ce qui est corroboré par sa photographie de 1881. Sur ce portrait de Mgr Bourget par Leggo & Cie, la signature du « frère M xxx des Ecoles Chrétiennes » demeure une énigme (en attendant la réouverture de leurs archives en déménagement) et dont l'interprétation peut varier si elle est imprimée ou ajoutée manuellement. S'agirait-il d'Antoine Chouinard (1869-1923), frère Martinus-Alfred à compter de 1886 (Aubin wmsq, web ou pdf) ? Devenu professeur de dessin au Mont-Saint-Louis en 1894 (Martinus 1924, p. vii), il signe tout aussi discrètement, « F. Ms », en couverture de son livre L'Art ornemental (Martinus 1916, reproduction ci-dessous).

1. Leggo & Cie., lith. Montréal, Mgr Ignace Bourget Evêque de Montréal, Copie Déposée Br. 370, frère M xxx des Ecoles Chrétiennes, après 1868, gravure, 68,4 x 46,7, Bibliothèque et Archives Canada 2908064.

2-3. Martinus 1916, page couverture et détail de la discrète signature « F. Ms » en bas à droite. (Dommage qu'une bibliothèque détruise ainsi, avec une étiquette collée, l'intégrité d'une telle oeuvre d'art !)

Tout comme la croix, le coffret destiné à la protéger a également été identifié à Mgr Bourget. La prépondérance de cet évêque dans le cadre de l'église triomphaliste du XIXe siècle a donc fait oublier que sa croix pectorale provenait de son prédécesseur. Une rupture de mémoire tout à fait typique de cette époque !

En enlevant la vis, l’intérieur de cette croix révèle des reliques pouvant intéresser l’ethnologie religieuse. Elles portent ces étiquettes sur fond rouge sang.

Calva[ire]
L. Flagellat[ion]
Christ
      Illisible      
Ste C[roix]
[...]eche d[...]

Ce programme iconographique s'articule autour de la figure centrale du Christ couronné d’épines et des événements entourant sa Passion, marquée par le rouge vif de son sang sanctificateur bu sous forme de vin dans l’eucharistie. Cette image s’inspire de la très célèbre composition de Guido Reni, au XVIIe siècle, qui a connu moulte reproductions.

Guido Reni, Le Christ au roseau dit aussi Ecce Homo, vers 1636, huile sur toile, 60 x 45 cm, Louvre INV528 MR280.

L’autre partie interne est vide. On y remarque toutefois un petit disque rond troué en son centre inséré dans le métal. On retrouve des ancrages similaires sous chacune des reliques dans la partie abondamment décorée.

Ce décor pose cependant problème à l’historien de l’orfèvrerie, car il peut camoufler des poinçons qui auraient pu être insculpés en-dessous ! L’auteur de cette croix pectorale demeure donc anonyme et sa facture simple présente peu d’attrait esthétique, heureusement compensé par son intérêt historique et ethnographique indéniable de par ses propriétaires d’origine.

Étant donné que la croix pectorale a été transmise depuis le premier évêque de Montréal, Mgr Lartigue, à son second, Mgr Bourget, il semble tout à fait plausible de supputer que sa crosse ait pu suivre le même trajet, illustrant bien les liens étroits entre les deux évêques, ainsi que les volontés testamentaires de Mgr Lartigue.

Crosse de Mgr Lartigue, vers 1821-1836, cuivre doré, 91 x 16,5 cm (photo Robert Derome)
Malette
, cuir, bois, métal, tissu (photos Judith Houde)
Montréal Religieuses hospitalières de Saint-Joseph 1988.X.76.

Une mallette de transport de fabrication très soignée, identifiée par une étiquette au nom de Mgr Bourget, permet d'y remiser les quatre parties de cette crosse se vissant l'une dans l'autre. Son matériau est un cuivre rouge de grande qualité et d’importante épaisseur comme en fait foi le poids conséquent de cet objet. Comme elle a été redorée en 1907, elle devait donc être déjà plaquée or ; mais cet ajout a rendu impossible l’évaluation de son apparence d’origine et l’identification des techniques alors utilisées, fort nombreuses au XIXe siècle (Arminjon 1998, p. 262-284). Cette crosse ne porte aucun poinçon d’orfèvre, ni marque de fabrication. Nonobstant, elle utilise le vocabulaire décoratif de fers de lance et de rais-de-cœur typiques de l’orfèvrerie en vogue dans la première moitié du XIXe siècle. Même s’il ne s’agit pas d’une pièce d’orfèvrerie en métal précieux, cet objet rare et de grandes dimensions est très intéressant au niveau esthétique par la qualité de son décor, mais surtout par sa symbolique et son historique le reliant aux deux premiers évêques montréalais.

 

(Photo Robert Derome).

(Photo Judith Houde).

(Photo Robert Derome).

Sur la hampe, qui se divise en trois sections vissées, les motifs ont été moulés, repoussés et ciselés. Dans la partie supérieure de la crosse, plus ornée, de grands feuillages ont été moulés, coulés puis joints aux autres parties.

Marguerite Hoguet, veuve Paraud, Paris France, Chapelle de Mgr Lartigue, 1833-1837, argent doré,
Archevêché de Montréal (collaboration de Caroline Tanguay et Julien Huron).

L’archevêché de Montréal conserve la chapelle de Mgr Lartigue, de magnifiques objets en argent doré : aiguière et bassin, calice, burettes et plateau. Leur vocabulaire décoratif, dont les palmettes, rais-de-cœur et fers de lance, présente plusieurs points communs avec cette crosse. Les poinçons parisiens permettent de les identifier à la veuve Paraud et de les dater vers 1833-1837.

Marguerite Hoguet, veuve Paraud, 13 rue des Arcis, poinçon insculpé le 13 mai 1833 et biffé le 19 avril 1837 (Arminjon 1991, p. 27 et p. 324, n° 03331).

1er titre d’argent, 1819-1838.

(Photo Judith Houde).

Une inscription a été ajoutée à cette crosse l'identifiant à Mgr Bourget, évêque de Montréal décédé le 8 juin 1885.

Or, celle qu’il tient sur une photo d’apparat prise en 1881 est fort différente !

    


L. E. Desmarais & Cie. 14 rue St. Laurent Montréal, S. G. Mgr Ignace Bourget, Archevêque de Martianopolis, quêtant pour la dette épiscopale, agé de 82ans. 1881. (Enregistré.), épreuves à l’albumine, Les Prêtres de Saint-Sulpice de Montréal, fonds René Marinier, P5:E.3-9. [Univers culturel de Saint-Sulpice, Facebook, 12 mars 2026.]


Cette photo de Mgr Ignace Bourget se distingue de ses autres portraits par son caractère ostentatoire. Le prélat y revêt ses habits liturgiques réservés aux événements solennels. Drapé d’une riche chape ornée de broderies aux motifs floraux, l’archevêque de Martianopolis arbore une étole assortie, une impressionnante mitre sur la tête, sa croix pectorale, des gants brodés qui laissent découvrir son anneau pastoral, sans oublier sa crosse épiscopale.

Se tenant debout et bien droit malgré son âge avancé, l’ancien évêque de Montréal est représenté dans un décor factice évoquant une tribune d’orgue. Si, pour l’œil actuel, cette mise en scène semble suggérer le faste de l’Église, pour ses contemporains, elle pouvait plutôt référer au pèlerin partant en mission. Prise en 1881, cette photographie immortalise en effet Mgr Bourget, âgé de 82 ans, alors qu’il a délaissé sa retraite pour parcourir le Québec afin de recueillir des fonds pour éponger l’importante dette de son ancien diocèse. Mis en marché en format carte de visite (10,5 x 6,3 cm) et carte cabinet (16,4 x 10,8 cm) par le studio L. E. Desmarais & Cie, le portrait du prélat a pu servir de publicité pour sa levée de fonds.

Par contre, la forme et les dimensions de la croix pectorale qu'il porte sur cette même photographie, incluant les ajouts de palmettes à ses extrémités, correspondent à celle conservée, identifiée d'un côté à Mgr Lartigue et de l'autre à Mgr Bourget ! Ce qui corrobore les informations journalistiques documentées.

Béliveau, Jules, « Les fondateurs de l'Église de Montréal à l'hôtel de ville »,
La Presse, 18 septembre 1986, cahier A, p. 8 (BANQ).

« L'exposition, qui est à la fois historique, religieuse et artistique, regroupe surtout divers éléments relatant les épiscopats des deux premiers évêques de Montréal, Mgr Jean-Jacques Lartigue et Mgr Ignace Bourget. On y trouve par exemple une crosse ayant appartenu ou servi aux deux évêques. »

L’attribution de cette crosse à Mgr Lartigue a également été avancée par « Le président du Comité de construction et d'art sacré du diocèse de Montréal, M. Claude Turmel », dans le cadre de cette exposition. En outre, les archives de cette communauté religieuse conservent bien les conventions de prêt pour cette croix pectorale et cette crosse, signées le 15 septembre 1986, pour cette exposition célébrant Les 150 ans du diocèse de Montréal, Hôtel de Ville de Montréal, du 17 septembre au 2 novembre 1986 (pdf communiqué par Judith Houde le 7 avril 2025).

Laval

Saint-Vallier

Pontbriand

Lartigue

Bourget

Fabre

La crosse de Mgr de Laval (premier évêque en Nouvelle-France de 1674 à 1688), a été dessinée par Claude Chauchetière, lors de sa visite à Kahnawake en 1676. Elle partage des caractéristiques morphologiques avec celle en bois doré imitant celle en argent de son successeur Mgr de Saint-Vallier (évêque de 1688 à 1727), dont la hampe avait été fondue vers 1688-1690 pour en faire des calices, puis la crosse vers 1731 pour fabriquer une lampe de sanctuaire, elle-même retransformée en calice en 1787 (RPCQ ou pdf). La crosse de Mgr Lartigue reprend la forme d’ensemble de celle en argent de Mgr de Pontbriand conservée par les sulpiciens à Montréal, fabriquée à Paris en 1740-1742, puis réparée par l’orfèvre François Ranvoyzé (Trudel 1974a, p. 78-79). Elle s'adapte cependant aux nouveaux motifs décoratifs à la mode au début du XIXe siècle. Celle portée par Mgr Bourget sur la photographie de 1881 n’a pas été conservée dans les collections de l’archevêché de Montréal où on retrouve cependant plusieurs autres crosses, toutes plus récentes, dont aucune n’est en argent, mais présentant souvent des matériaux précieux ou semi-précieux. La plus ancienne est celle de Mgr Édouard-Charles Fabre (troisième évêque et premier archevêque de Montréal de 1876 à 1896) dont elle partage plusieurs caractéristiques stylistiques (collaboration de Caroline Tanguay et Julien Huron).

James D. Duncan (1806-1881) gravé par P. Christie, Seminary, gravure (Bosworth 1846, p. 146).
[Vieux séminaire Saint-Sulpice sur la rue Notre-Dame à Montréal.]

Jean-Jacques Lartigue était devenu sulpicien en 1806, le premier Canadien à joindre cet ordre religieux depuis la venue en 1793 des français chassés par la Révolution. On le délègue pour défendre la cause de leurs biens auprès du roi. C’est lors de son voyage en Angleterre et en France, avec Mgr Joseph-Octave Plessis en 1819-1820, qu’il apprend sa nomination à titre d’évêque de Telmesse, suffragant de celui de Québec à Montréal (DBC).

Attribué à Paul Sandby junior 1767?-1793, La place du marché, Montréal, 1790, aquarelle sur crayon noir sur papier couché, 26,9 x 37,2 cm, Collection de Canadiana Peter Winkworth, Bibliothèque et Archives Canada R9266 et 2838302.

Le 25 décembre 1820, il « fait faire une crosse de bois, ne sachant pas si le Séminaire lui offrira la sienne [RAPQ 1920-1960, vol. 1941-1942, p. 354, Lettre de Lartigue à Plessis] » pour son ordination épiscopale à l’église Notre-Dame, le 21 janvier 1821. Qui pourrait avoir été l’auteur de cette crosse en bois ? Aucune mention n’a été relevée dans les archives (collaboration d’Audrey Lavoie, archives de la chancellerie de l’archevêché de Montréal, le 24 avril 2025), ni chez les nombreux sculpteurs associés au très important atelier montréalais de Louis Quévillon (DBC, Chagnon 2010).

Plan partiel de l'enclos de l'Hôtel-Dieu de Montréal montrant l'état des lieux de 1734 à 1828 Dressé par Aristide Beaugrand-Champagne Architecte [1876-1950] sur les plans de l'époque et d'après des descriptions conservées dans les archives des Hospitalières de Saint-Joseph (Mondoux 1942, p. 295).

Chapel of the Hotel Dieu Nunnery, gravure (Bosworth 1846, p. 137c).

Ancien Hôtel-Dieu sur la rue Saint-Paul à Montréal.

Le supérieur des sulpiciens, Jean-Henry-Auguste Roux, s'oppose à la nomination du nouvel évêque. Il préférerait conserver l'ascendant des français sur les canadiens et, surtout, ne pas diluer le pouvoir absolu de son ordre sur leur seigneurie de Montréal. Devant cette farouche opposition, le nouvel évêque, pourtant lui-même sulpicien, doit se réfugier à l’Hôtel-Dieu pour y installer son évêché naissant (Baboyant, Marie, « L’Hôtel-Dieu, premier évêché de Montréal », Litalien 1986, p. 49-54 ; voir aussi Lemieux 1968).

Le virulent et très casuistique Mémoire de Roux, qui fait 36 pages, nous en apprend long sur ses attaques, mais aussi sur les règles complexes régissant alors l’utilisation de la crosse épiscopale dont voici l'extrait où, pour une meilleure lisibilité, les sources latines ont été séparées, sous forme de tableau, de l'interprétation de Roux en français.

Louis Dulongpré, L'Abbé Jean-Henri-Auguste Roux, vers 1805,
huile sur toile, 73,7 x 61 cm, Musée national des beaux-arts du Québec 1968.129.

Mémoire de Mr. Roux contre l'Ev. de Telmesse,
répondant aux mandements de l'Évêque de Québec et aux lettres de Mgr Lartigue
[Univers culturel de Saint-Sulpice, P:21.3.5-28, p. 6-7.]

III. CROSSE. Le cérémonial (c.2, p. 56) Ministri (inferiores) adhibentur, si episcopus celebrans non ait proprius illius civitatin, perinde ac si in propriâ suâ celebraret, excepto acolytto de baculo pastorali. L'évêque étranger qui célèbre a tous les ministres inférieurs, excepté l'acolythe qui porte la crosse : il ne doit donc pas avoir la crosse quand il célèbre.
(ch. 17, p. 86) Utitur episcopus baculo pastorali in suâ tantum civitate, vel dioecesi ; et etiam alibi, ubi consecrationes aut ordinationes vel benedictiores pastorales facere et apostolicâ auctoritate conceditur. Donc l'évêque, hors de son diocèse, ne peut se servir de la crosse, si ce n'est dans quelques cérémonies qui l'exigent, et alors c'est le droit même qui l'accorde ; mais il ne le peut pas dans d'autres circonstances ; et encore, dans ces cas, le cérémonial marque une différence dans la manière de porter la crosse :
(ch. 8, p. 187) procedet episcopus cum baculo pastorali in manu sinistrâ, parte curvâ baculi ad populum versâ, et dextrâ benedicens, si sit in suâ civitate vel dioecisi. Donc hors de son diocèse, même dans les cas d'ordination et autres, où le droit lui permet la crosse, il ne peut la porter en dehors.
Aussi dans le Manuel de Gavantus, il eut [fut] décidé par les Congrégations (p. 68, n° 9) sur le Coadjuteur, non utitur baculo nisi in ordinationibus. Si le cérémonial le present [sic] dans d'autres cérémonies, c'est qu'il mentionne la permission du Pape ; que d'ailleurs la raison qui la permet dans d'autres cérémonies est la même partout où la cérémonie l'exige, comme dans la confirmation ; et alors même il y a une différence dans la manière de la porter. La règle est donc que les étrangers, même le Coadjuteur, ne portent pas la crosse ; et que dans les cérémonies qui l'exigent, ils ne la portent pas tournée vers le peuple ; il n'y a que le diocésain qui la porte toujours et tournée vers le peuple, pour marquer la jurisdiction de son épiscopat sur les fidèles du diocèse.

Bishop's Church & Residence, gravure (Bosworth 1846, p. 122).
[Ancien Palais épiscopal sur la rue Saint-Denis à Montréal.]

Ce n’est que le 19 septembre 1825 que Mgr Lartigue prend possession de son palais épiscopal sur la rue Saint-Denis (Leblond 1890, p. 325), et le 22 qu’il consacre sa propre cathédrale, l’église Saint-Jacques-le-Majeur (Dauth 1900, p. 10), trois fois incendiée, reconstruite, transformée, et dont quelques éléments subsistent sur le campus de l’UQÀM. Quand Mgr Lartigue est-il entré en possession de sa nouvelle crosse en cuivre doré ? Serait-ce en septembre 1825 dans sa nouvelle cathédrale ? Mgr Plessis lui prodigue alors ce conseil : « Rendez-vous aimable, glissant, coulant et ne laissez aucun prétexte à la malveillance de dire que vous ne vous montrez qu'en mitre et en crosse [Chaussé 1980, p. 99, note 65, Lettre de Plessis à Lartigue, 28 septembre 1825, AAQ, RL, 12 : 334]. »

Intérieur de l'ancienne cathédrale de Saint-Jacques,
détruite par l'incendie du 8 juillet 1852, troisième cathédrale

gravure (Dauth 1900, p. 10).

Cette crosse aurait pu être acquise à l'occasion des cérémonies du 8 septembre 1836 marquant le passage de son statut de suffragant de Québec à celui d’évêque de Montréal. Soit à la même période où il acquiert les magnifiques pièces d’orfèvrerie de sa chapelle, fabriquées à Paris entre mai 1833 et avril 1837. « Comme j'allais clore cette lettre. Je reçois deux brefs apostoliques, dont l'un érige Montréal en évêché immédiat du St-Siège, et l'église St-Jacques en cathédrale avec pouvoir à l'évêque de créer un chapitre quand il le Jugera à propos : vient ensuite un autre bref qui me transfère de l'évêché de Telmesse au nouveau de Montréal [RAPQ 1920-1960, vol. 1945-46, p. 200, lettre de Mgr Lartigue à Mgr de Sidyme coadjuteur de Québec, 29 août 1836, Registre des lettres, v. 8, p. 241]. » « Acte de prise de possession par Mgr Lartigue, évêque de Montréal, de l'église cathédrale St-Jacques de Montréal, le 8 septembre 1836, et cérémonies observées ce jour-là pour la prise de possession (Pièces et Actes, t. 2, f. 182 v. et 189 r.) [RAPQ 1920-1960, vol. 1945-46, p. 203 ; « la cérémonie de l'intronisation de monseigneur J.J. Lartigue se fit jeudi dernier à l'église St. Jacques, cathédrale du nouveau diocèse de Montréal », La Minerve, 12 septembre 1836, p. 2]. »

James Pattison Cockburn, Hôtel Dieu, Montreal, 1829, aquarelle, 48,5 x 34,7 cm,
Bibliothèque et Archives Canada, Collection de Canadiana Peter Winkworth, no R9266-153 (Wikipedia).
[Ancien Hôtel-Dieu sur la rue Saint-Paul à Montréal.]

Au début de sa carrière épiscopale, brutalement expulsé et conspué par les sulpiciens, Lartigue se réfugie à l’Hôtel-Dieu qui l’accueille et où il implante son nouvel évêché. Il y termine sa vie et y est même inhumé un certain temps. N’est-ce pas un juste retour historique qu’un des principaux symboles de son épiscopat, sa crosse, se retrouve aujourd’hui chez les Religieuses hospitalières qui l’avaient si bien accueilli de son vivant ! « Il mourut à l’Hôtel-Dieu de Montréal le 19 avril 1840, jour de Pâques, veillé par Mgr Bourget, et ses obsèques furent célébrées le 22 dans l’église Notre-Dame. Sa dépouille mortelle fit l’objet de plusieurs translations : d’abord déposée dans la crypte de l’ancienne cathédrale (église St-Jacques de la rue St-Denis), elle fut transférée en 1852 à l’Hôtel-Dieu, en 1861 chez les Sœurs de la Congrégation, et enfin en 1885 dans la crypte de la cathédrale actuelle [LeBlanc 2012, vol. 2, p. 690-691]. »

Plan partiel de l'enclos de l'Hôtel-Dieu de Montréal montrant l'état des lieux de 1828 à 1860 Dressé par Aristide Beaugrand-Champagne Architecte [1876-1950] sur les plans de l'époque et d'après des descriptions conservées dans les archives des Hospitalières de Saint-Joseph (Mondoux 1942, p. 302).

Reste à découvrir où a été fabriqué cet objet somptuaire et par qui ? À cette époque, il serait étonnant que ce soit au Québec. Par contre, la France était bien pourvue en maisons œuvrant pour le clergé et ayant l’expertise requise pour produire un objet de cette dimension et qualité, ainsi que sa magnifique mallette de transport.

Mgr Lartigue utilise, dans les années 1820-1822, les services d’un certain abbé Terrasse qui effectue pour lui diverses « commissions » en France, mais la correspondance consultée ne fait pas mention de cette crosse (Archives de l’Univers culturel de Saint-Sulpice, P1:21.3.5-28).

Ces mêmes services lui sont rendus de 1821 à 1835 par le sulpicien Jean-Baptiste Thavenet (1763-1844), né et formé en France (1763-1789), qui passe par l’Angleterre avant de séjourner au Canada (1794-1815). Retourné en mère patrie, il s’occupe beaucoup de questions de recouvrement de créances, pour diverses communautés religieuses du Québec, tant en France qu’en Angleterre (1815-1831), mais aussi à Rome (1831-1844). Il exerce également le rôle d’agent chargé de l’achat de livres, d’objets pieux et d’accessoires pour le culte (DBC). La correspondance consultée de Thavenet fait état de diverses « commissions » pour Mgr Lartigue : il est y surtout question de livres, ainsi que d’une « tabatière pour M. Duchênay, et de trois montres pour M. Sauvage [Savage & Son] », mais sans révéler de transaction pour cette crosse (Archives de la chancellerie de l’archevêché de Montréal, E01-S2-D29 - Jean-Baptiste Thavenet, p.s.s. 1819-1840, dont la lettre de Thavenet à Lartigue du 29 janvier 1821).

Quoiqu’il en soit, le sceau de l’épiscopat de Mgr Lartigue s’ornait bien alors d’une crosse...


Description du sceau du diocèse.

RAPQ 1920-1960, vol. 1944-45, p. 226,
lettre de Mgr Lartigue à Mgr Signay, 24 décembre 1836
(Pièces et Actes, t 2, f. 200 v.).


Les armes du sceau du diocèse de Montréal sont : 1° le saint Nom de Marie comme premier patron du diocèse en forme de M, avec une couronne au-dessus vers le haut du sceau et à égale distance des bords latéraux de l'ovale ; 2° vers le bas du même ovale, à égale distance des deux bords latéraux d'icelui, et sous le Maria le nom de Joseph, le second patron du diocèse en cette triade JPH surmonté d'un lys, observant qu'une partie de la tige-du lys forme la ligne droite du P ; 3° à égale distance des noms abrégés Maria et Joseph, et dans la partie latérale du sceau sur sa droite, c'est-à-dire à la gauche de celui qui regarde la figure, l'effigie de saint Jacques le Majeur, premier titulaire de la cathédrale de Montréal ou Ville-Marie ; 4° au côté gauche du sceau et vis-à-vis de l'effigie de saint Jacques, celle de saint François-Xavier, second titulaire de la cathédrale ; 5° entre deux lignes, tracées sur tout le bord de la superficie interne du sceau, sont les deux mots Dioecesis Marianopolitana, en majuscules romaines ; 6° au-dessus de la couronne du Maria est le chapeau épiscopal, avec ses glands qui s'étendent en pendant des deux côtés et 7° au-dessous du nom de Joseph [J.P.H.] la mitre et la crosse en sautoir.

(web ou pdf).

(Photo Caroline Tanguay).

Et, heureux retour de l’histoire, la crosse, sur un modèle semblable à celle de Mgr Lartigue, orne toujours la clôture de l’actuel monastère des religieuses hospitalières de Saint-Joseph devant leur chapelle sur l’avenue des Pins !

« Concernant la clôture de la chapelle, il s’agit d’un reliquat de la clôture du Palais épiscopal incendié en 1852. Selon les registres des Hospitalières, une section de la clôture a été achetée (payée à moitié par l’hôpital et à moitié par le monastère) et installée en 1862. L’autre section aurait été achetée par un certain Donald Smith, magnat du chemin de fer à Montréal [collaboration de Marc Lacasse, archiviste, Les Religieuses Hospitalières de Saint-Joseph de Montréal, le 24 mars 2026]. »

James McGrath, Mansions of the Gilded Age, Facebook, 30 décembre 2023.

On distingue les crosses de l'ancienne clôture du Palais épiscopal de Mgr Lartigue et Bourget devant la luxueuse maison de Donald Alexander Smith (1820-1914), 1er baron Strathcona et Mont-Royal, avant sa démolition. Elle était sise sur la rue Dorchester, aujourd'hui boulevard René-Lévesque, près de l'actuel Centre canadien d'architecture.

 


COLLABORATION
• Religieuses hospitalières de Saint-Joseph : Judith Houde, Marc Lacasse, Nicole Bussières, Gilbert Langlois, Paul Labonne.
• Archevêché de Montréal : Audrey Lavoie, Caroline Tanguay, Julien Huron.
• Univers culturel de Saint-Sulpice : Anne-Élisabeth Vallée.
• Aide in situ : Johanne Lacasse.

BIBLIOGRAPHIE

MISES À JOUR
2026.03.27-04.03 : croix pectorales de Mgr Bourget.
2026.03.25 : clôture au motif de crosse.
2026.03.21 : publication du site.

Violet épiscopal #723e64 (web ou pdf).


 

Croix pectorale et crosse de Mgr Lartigue
premier évêque du diocèse catholique de Montréal
web Robert DEROME