Médaille Fouencamps-Bourgeoys.
web Robert DEROME

Introduction

Fouencamps

Montaigu

Bourgeoys

Vierge mère

Bon-Secours

Graveur

Introduction.

       ◊ Résumé.
     ◊ Avec les plaques de fondation.
     ◊ Une médaille exceptionnelle.
     ◊ Une inscription riche de sens.
     ◊ Dommages et cadran solaire.
     ◊ Collaboration.
     ◊ Plan.
     ◊ Mises à jour.

Résumé.

Plaque originale en cuivre pour la gravure en taille-douce. Le texte est inversé. L'image est en négatif : les parties pâles sont en creux pour recevoir l'encre ; les parties foncées sont en surface et ne captent pas l'encre.

Image numérique inversée comme elle apparaîtrait si elle était imprimée sur papier en noir et blanc. Le texte est à l'endroit. L'image est en positif : les parties foncées sont celles qui étaient pâles sur la plaque et vice-versa.

Attribué à l'atelier du graveur François de Poilly (1623-1693), Médaille Fouencamps-Bourgeoys, Vierge mère à l'enfant Jésus emmailloté, en Notre-Dame de Bon-Secours terrassant le dragon, commanditée en mai-juin 1672 par Pierre Chevrier baron de Fouencamps pour Marguerite Bourgeoys, plaque de gravure en cuivre, 11,4 x 9,2 cm, Site historique Marguerite-Bourgeoys (photos RD en 2001).

Cette exceptionnelle Médaille Fouencamps-Bourgeoys a été commanditée par Pierre Chevrier baron de Fouencamps, dont elle porte le monogramme et l'écu, à la suite de sa guérison miraculeuse, via une statuette de Notre-Dame de Montaigu et son voeu de publier partout les bontés de la Vierge. Cette rare plaque de gravure conservée a été fabriquée à Paris pour Marguerite Bourgeoys, en mai-juin 1672, à l'atelier du graveur François de Poilly, à l'époque où Claude François dit frère Luc venait tout juste de passer quinze mois en Nouvelle-France. Elle accompagnait le don de trente pistolles pour la construction de la chapelle où elle fut enfouie avec les plaques de fondation. Elle porte en son thème iconographique des affinités avec celui du patronyme de la chapelle, Notre-Dame de Bon-Secours. Fouencamps faisait partie de cette génération de pionniers, de forte personnalité, qui ont construit un Nouveau Monde à leur image, tels Le Royer de la Dauversière, Chomedey de Maisonneuve, Marguerite Bourgeoys et Jeanne Mance. Son imagination lui a fait créer une nouvelle iconographie sur mesure pour tracer un portrait spirituel de Marguerite Bourgeoys dont il admirait et soutenait les oeuvres. Rappel, par le thème de la Vierge mère, de la maternité d'Anne d'Autriche, une grande amie des dévots et de leurs oeuvres. Rappel, par l'Enfant Jésus emmailloté, des oeuvres charitables des dévots de l'époque (Bérulle, Vincent de Paul, Marguerite du Saint-Sacrement) auxquelles Marguerite Bourgeoys est associée par ses propres oeuvres liées à l'enfance et à l'éducation. Rappel de son courage combatif contre les oeuvres du démon, en assimilant à son portrait spirituel celui chevaleresque du dragon terrassé par l'archange saint Michel ou de la femme et du dragon de l'Apocalypse. Rappel du voeu de chasteté par le croissant de lune se référant à l'Immaculée Conception. Rappel, par l'inscription signature, des voyages outre mer de Bourgeoys et de l'aide outre mer de son bienfaiteur Fouencamps dont le rêve de venir à Ville-Marie ne s'est jamais réalisé. Faute de venir à Ville-Marie en personne, les armes et le mécénat du baron de Fouencamps ont été liés intimement au mortier des murs de la chapelle, discrets et enfouis, pour n'être révélés que trois siècles plus tard par le plus heureux de hasards, révélant à nos yeux ébahis l'histoire secrète des dévotions reliées à cette médaille exceptionnelle dont le sort et l'histoire sont liés intimement aux deux plaques de fondation en plomb de 1675 et 1771 de la chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours.

 

Avec les plaques de fondation.

Porte de secours percée en 1945 dans la crypte de la chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours (Simpson 2001, p. 70).

En 1945, lorsqu'on réaménage la vaste crypte sous le sanctuaire de la Chapelle Notre-Dame-de-Bonsecours pour y divertir des élèves, on exige l'installation d'une porte de secours. C'est à cette occasion que l'on découvre les plaques commémoratives de fondation accompagnées de cette Médaille Fouencamps-Bourgeoys. Conçues pour être enfouies, les plaques de plomb de 1675 et 1771 ont été gravées ici, mais pas la Médaille Fouencamps-Bourgeoys. Personne en Nouvelle-France n'aurait alors pu exécuter une oeuvre d'art aussi complexe sur cuivre. Elle a donc été gravée en France. Comme les transports étaient lents, il faut donc compter le laps de temps requis pour qu'elle soit commanditée, fabriquée, expédiée, puis reçue à Ville-Marie.

A.P., « Dans un mur de la chapelle de Bonsecours, On découvre la plaque d'érection de la première église de Montréal »,
Le Petit Journal
, 3 février 1946, p. 8 et 16 (AP 1946.02.03, jpg ou pdf ; voir aussi Delorme 1960, p. 53).

Plaque de fondation, 1675, plomb gravé,
Site historique Marguerite-Bourgeoys.

Ignace-François Delezenne, Plaque de fondation, 1771, plomb gravé,
30 x 23,5 cm, Site historique Marguerite-Bourgeoys.

« D. O. M. ¶ et ¶ Beatae Mariae Virgini ¶ Sub Titulo Assumptionis [À Dieu très grand et très bon et à la Bienheureuse Vierge Marie Sous le Vocable de l'Assomption] ¶ L An 1675 le 30 Juin cette premiere [pierre] a ete ¶ pausee avec une medaille de cuivre de la Ste Vierge ¶ par Mre gabriel Souart lun des Prestres du seminere ¶ de St Sulpice de Paris Segrs de Montreal ancien Cure ¶ de cette Paroisse et a prst Superieur des Ecclesiastique ¶ du dit Monreal au nom et place de Mre Pierre le ¶ Chevrier Ba[ron de] fancamp Prestre ancien ¶ Seignr et iadis proprietaire de cette Is[le] estant Cure pour ¶ lors Mre Gilles Perot lun des Prestres du d Seminaire ¶ qui desert cette Eglise Mrs Jean [obuchon] Pieres ¶ Pigeon et Jean Martinet Marguillers de present en charge »

« D. O. M. ¶ Sub Inuocatione ¶ Beatæ Mariæ auxiliatricis ¶ Sub Titulo assumptionis [Deo Optimo Maximo À Dieu très grand et très bon Sous l'Invocation de la Bienheureuse Marie auxiliatrice Sous l'Invocation de l'assomption] ¶ Le 30 juin 1771 Cette Premiere pierre a ete posee par Messire ¶ Etienne Montgolfier Grand vicaire de Mgr Lévesque de ¶ Quebec Superieur [des ecclésiastiques] du Seminaire de Montreal Seigneur de ¶ Cette isle et Cure de Cette paroisse. ¶ faisant les fonctions [curi]ales Messire Louis Jollivet ¶ Licentier En Theologie d[e la] faculté de Paris. etant pour lors ¶ marguillier En charge [Mrs I]gnace Bo[u]rassa La Ronde. ¶ et Mrs Jean Baptiste adhemar et Piere Gamelin marguilliers. ¶ nommes ¶ Gravé par [...] f. Delezenne Md orfevre de quebec »

Chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours vers 1680
reconstitution hypothétique (web ou pdf).

Félix Martin, Notre-Dame de Bonsecours avant les réparations, vers 1844,
Archives des jésuites au Canada 0900-0027.3.4.

La première chapelle de pierre de Montréal, érigée en 1675 par Marguerite Bourgeoys, est démolie après l'incendie de 1754. Seules les fondations avaient été épargnées. On y trouve alors cette plaque de fondation qui avait été enfouie dans la maçonnerie, dans le milieu du rond point, accompagnée de cette Médaille Fouencamps-Bourgeoys (Lapalice 1930.08). Le sommet arasé de ces ruines a été dégagé par les archéologues en 1997-1998, livrant ainsi de précieuses informations sur le périmètre du bâtiment d'environ 8 x 14 mètres (Simpson 2001, p. 45). On inaugure la nouvelle chapelle en 1771. Il s'est donc écoulé 17 ans avant de la reconstruire dans cette époque troublée suivant la Conquête de la Nouvelle-France par l'Angleterre. Les deux plaques de fondation et la Médaille Fouencamps-Bourgeoys retournent alors dans l'ombre de la maçonnerie (Lapalice 1930.08) jusqu'à leur découverte en 1945. Ce n'est qu'à l'occasion de l'ouverture du nouveau Musée Marguerite-Bourgeoys, en 1998, qu'elles sont exposées dans une vitrine à la crypte de la chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours.

Ignace-François Delezenne, Plaque de fondation (détail de la signature), 1771, plomb gravé, 30 x 23,5 cm, Site historique Marguerite-Bourgeoys.

Léonard Gautier, Virgo paritura, gravure, Rouillard 1609, p. 2.

Thomas Mahon (Chartres, Eure-et-Loire, XVIIe siècle), Reliquaire de la tunique de la Vierge, Chartres, 1679, argent, 24,1 x 17,1 cm, Wendake, Église Notre-Dame-de-Lorette.

Ignace-François Delezenne, Plaque de fondation (détail de la Vierge à l'enfant assise), 1771, plomb gravé, 30 x 23,5 cm, Site historique Marguerite-Bourgeoys.

La Vierge à l'enfant assise gravée par l'orfèvre Ignace-François Delezenne sur la plaque de fondation de 1771, donc contemporaine de cette Médaille Fouencamps-Bourgeoys, peut se comparer à celle de l'orfèvre français Thomas Mahon portant l'inscription VIRGINI PARITURA (à la Vierge qui va enfanter). Elle diffère cependant par plusieurs détails : position inversée de gauche à droite ; pose éliminant les jambes ; enfant Jésus debout au lieu d'avoir les jambes repliées. La chapelle Notre-Dame-de-Bonsecours est consacrée à l'Assomption. Il est donc approprié que cette plaque de 1771 l'évoque, mais en lui ajoutant cet autre vocable apparenté à celui de Notre-Dame de Bon-Secours : « Bienheureuse Marie auxiliatrice Sous l'Invocation de l'assomption ». Or, l'image gravée par Delezenne présente une iconographie fort différente. Les Chemises de Chartres étaient portées par les dévots comme des amulettes. Celle de Thomas Mahon se réfère, par sa forme et son inscription, à La Sainte Chemise donnée par Charles le Chauve (823-877). La popularité de cette relique date de 911. Rollon (v.860-v.933) assiégeait alors Chartres. L'évêque Gantelme le mit en déroute en brandissant au bout d'une perche cette Sainte Chemise (Réau 1955-1959, t. 2, vol. II, p. 61). Le sanctuaire de Chartres s'enorgueillit des traces d'une influence celtique. D'après cette légende (Morin 1863), les Gaulois y auraient rendu un culte à la Virgo paritura (Vierge devant enfanter). Une gravure de 1609 la représente sur « L'AVTEL DES DRUIDES », à proximité du « PVITZ DES SAINCTZ FORTZ ». L'iconographie du reliquaire de Thomas Mahon et de la plaque de Delezenne puisent, si l'on peut dire, aux mêmes sources, soit la Sedes Sapientiae [trône de la sagesse] de l'époque romane. Mais à Chartres, on insistait sur le fait que ce sanctuaire remontait à la plus haute antiquité. La Vieille chronique, un manuscrit de 1207 qui y est conservé, raconte cette légende : « un prince chartrain aurait fait sculpter, avant même la naissance de Marie, une statue de Vierge portant un Enfant sur ses genoux qui était vénérée en un lieu secret à côté des idoles païennes. » Ainsi la déesse gauloise Bélisama devint-elle la Virgo paritura, puis la mère du dieu des chrétiens (Cassagnes-Brouquet 1990, p. 142-145) !

François de Poilly (1623-1696) d'après Guido Reni, édité par Mariette, La Vierge et l'Enfant Jésus, fin XVIIe siècle, gravure, 25,1 x 20,6 cm, en bas au centre « O homo ne auertas oculos a fulgore huius Syderis, si non vis obruj procellis. S. Bernardus », à gauche « G[uido] R[eni] inuent. », à droite « Mariette excud. » (Lothe 1994, p. 118-119, n° 173).
Ignace-François Delezenne, Plaque de fondation (détail de la Vierge à l'enfant assise), 1771, plomb gravé, 30 x 23,5 cm, Site historique Marguerite-Bourgeoys.

La composition de Delezenne se rapproche davantage de celle de Guido Reni, mais en moins sophistiquée. Tout y correspond dans les positions des deux protagonistes, de leurs membres et gestes, mais en position inversée, sans les angelots. L'étude de l'oeuvre de ce graveur François de Poilly permet d'ailleurs de d'attribuer à son atelier la paternité de cette Médaille Fouencamps-Bourgeoys.

Médaille que Mr. Olier deposa dans les fondemens de l'ancien Séminaire de Saint Sulpice présentant une Vierge à l'enfant assise, vers 1650 (Faillon 1841, t. 2, p. 192).

Anonyme, Le clergé agenouillé devant une Vierge à l'enfant sur son trône (Sedes Sapientiae), gravure frontispice de Olier 1661. Une variante figure dans Simard 1976, fig. 62, se référant à la page titre de Jean-Jacques Olier, La journée chrétienne, Paris, 1662.

L'iconographie de Delezenne se compare également à celles des sulpiciens et de leur fondateur Jean-Jacques Olier (1608-1657). Ce qui n'est pas étonnant, car cette communauté desservait la chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours. Citons, par exemple, la Vierge protégeant le séminaire de Saint-Sulpice sur une médaille frappée vers 1650, ainsi que des gravures illustrant les publications d'Olier, en 1661 et 1662, représentant Le clergé agenouillé devant une Vierge à l'enfant sur son trône. La Vierge de Delezenne établit donc des ponts entre les iconographies chartraines, celles des jésuites de Wendake et celles de Saint-Sulpice. À travers les yeux décapants de notre époque, du féminisme et du laïcisme, ne pourrait-on pas voir tout à fait autre chose dans ces réprésentations ? Soit un aéropage d'hommes agenouillés, ayant théoriquement fait voeu de chasteté, pourtant en adoration devant une idéale et inaccessible reine vierge, contradictoirement mère, alors que dans le quotidien les femmes de cette époque n'avaient alors pratiquement aucun droit. Elles n'en ont d'ailleurs pas davantage aujourd'hui dans l'actuelle église catholique phallocrate !

 

Une médaille exceptionnelle.
Ce petit objet est fascinant et exceptionnel à plusieurs égards car peu de plaques de gravure de cette époque sont conservées. Son interprétation repose sur plusieurs analyses d'ordre historique, archéologique, héraldique, stylistique et iconographique. Plusieurs nouvelles hypothèses d'interprétation rompent avec la tradition et lui confèrent une importance jusqu'ici insoupçonnée. Les plaques de fondations et les archives se réfèrent, en 1675 puis en 1771, à cet objet sous l'appellation « medaille de cuivre de la Ste Vierge » en identifiant Pierre Chevrier baron de Fouencamps comme le personnage honoraire officiel présidant à la cérémonie par l'entremise de Gabriel Souart (1611-1691).

Plaque originale en cuivre pour la gravure en taille-douce. Le texte est inversé. L'image est en négatif : les parties pâles sont en creux pour recevoir l'encre ; les parties foncées sont en surface et ne captent pas l'encre.

Le mot médaille ne doit pas être pris dans le sens usuel qu'on lui attribue aujourd'hui, mais dans son sens premier, une acception qui date de 1496 :

« MEDAILLE. Pièce de métal généralement circulaire [donc pas obligatoirement], fabriquée en l'honneur d'un personnage illustre, dont elle porte l'effigie, ou en souvenir d'un événement, d'une action mémorable [CNRTL]. »

« MEDAILLE. Petite figure de metail en forme de monnoye, faite pour conſerver à la poſterité le portrait des gens illuſtres, ou la memoire de quelque action conſiderable. [...] eſt auſſi une petite piece de metail, ou de paſte, ou de cire, où eſt empreinte l'image d'un Saint, ou de quelque myſtere [Furetière 1690, tome 2, p. 586] ».

« MONNOYE. Piece de metail marquée au coin & aux armes d'un Prince, ou d'un Eſtat, qui luy donnent cours & autorité pour ſervir de prix commun aux choſes d'inégale valeur [Furetière 1690, tome 2, p. 657] ».

« MEDAILLE. Piece de metal en forme de monnoye, qui a esté fabriquée en l'honneur de quelque personne illustre, ou pour conserver la memoire de quelque action memorable, de quelque evenement, de quelque entreprise [ARTFL et Académie française 1694, tome 2, p. 35]. »

« Médaille pieuse, représentant un sujet de dévotion [Petit Robert]. »

On y commémore la guérison miraculeuse de Pierre Chevrier baron de Fouencamps (1608-1692), premier propriétaire seigneur de l'île de Montréal et cofondateur de la Société de Notre-Dame, ainsi que Marguerite Bourgeoys (1620-1700) fondatrice de la Congrégation de Notre-Dame à Ville-Marie.

Le monogramme et les armes gravées son celles du baron de Fouencamps qui a donné une sculpture de Notre-Dame de Montaigu à Marguerite Bourgeoys en avril 1672, ainsi qu'une somme d'argent pour la construction de la chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours. Cette plaque de gravure a été fabriquée en mai-juin 1672 afin de réaliser son voeu de « publier partout les bontés de la Vierge » suite à sa guérison miraculeuse par Notre-Dame de Montaigu.

L'iconographie très particulière de cette médaille, ainsi que son inscription inusitée, ont été faites sur mesure pour Marguerite Bourgeoys et la chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours.

Elle illustre la Vierge mère à l'enfant Jésus emmailloté terrassant le dragon qui peut aussi être identifiée comme une Notre-Dame de Bon-Secours. La dévotion à l'enfant Jésus emmailloté, selon l'iconographie diffusée par Simon François de Tours (1606-1671), permet de l'attribuer à l'atelier du graveur parisien François de Poilly (1623-1693) avec, peut-être, la collaboration du peintre Claude François dit frère Luc (1614-1685) actif en Nouvelle-France en 1670-1671.

Cette médaille est également une plaque de gravure en cuivre, ce qui en fait encore, à un tout autre titre, une oeuvre très exceptionnelle, puisque très peu d'objets ce type ont été conservés pour le XVIIe siècle français. C'est la seule qui soit préservée au Québec. Les images sur papier qui ont pu en être imprimées avant son enfouissement dans la maçonnerie de la chapelle auraient pu aussi contribuer à la réalisation du voeu du baron de Fouencamps de publier partout les bontés de la Vierge, ainsi qu'à la commémoration de la fondation de la chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours.

Cette médaille se trouve donc associée, par l'entremise de son commanditaire et de sa récipiendaire, à la fondation de Ville-Marie, appelée à devenir la ville de Montréal, et à la construction de sa première église en pierres, la chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours.

Image numérique inversée comme elle apparaîtrait si elle était imprimée sur papier en noir et blanc. Le texte est à l'endroit. L'image est en positif : les parties foncées sont celles qui étaient pâles sur la plaque et vice-versa.

 

Une inscription riche de sens.

Plaque d'imprimerie, avant 1675, cuivre, 11,4 x 9,2 cm, Site historique Marguerite Bourgeoys 1996.248.1-2 (photos après restauration en 2018 web ou pdf).

La plaque d'imprimerie est restaurée en 2018 (Benoit 2022.12.13). Ce qui permet d'en avoir des images améliorées. C'est à cette occasion qu'une nouvelle lecture de l'inscription fait jour. Récapitulons la chaîne des anciennes interprétations afin de bien les mettre en contexte. Le phylactère qui porte cette inscription prend naissance dans le coeur enflammé aux initiales CC en miroir. Après le premier segment de texte, il sort du cadre en haut, puis le deuxième segment de texte termine sa course dans les armoiries en quintaine sur une souche.

Les deux segments de texte du phylactère présentent des mots incomplets
oblitérés par les nombreux trous de clous infligés à cet objet.

Charron 1950, p. 80.
RD en 2001 (ancienne version de ce site).
SHHM ou pdf.
O [?] inimica Virgo belluis
O J[ESU]S [IN]IM[I]CA VIRGO BELLVIS
& saevis inimica virgo belluis
O saevis inimica Virgo belluis
O Vierge, ennemie des monstres
O Jésus l'aimable Vierge ennemie des monstres
ni la vierge, ennemie des bêtes féroces
Ô vierge, ennemie des monstres
N'a pas transcrit le deuxième mot troué et n'a pas traduit belluis.
Deuxième mot interprété comme étant Jésus. Traduction de belluis par aimable (préféré à joli, charmant, élégant, délicat), terme qui se rapproche le plus des qualificatifs habituels de la Vierge et du sens de Bon-Secours.
A remplacé le O par & et n'a pas traduit belluis. Identification d'une citation tirée des Odes d'Horace (I, 12).
Reprise de la traduction de Charron. Identification d'une citation tirée des Odes d'Horace.

(photo RD 2001 à travers la vitrine).

Après restauration en 2018.

S ressemblant à un J !

S et partie du a de saevis ?

Bravo à ce site historique d'avoir fait effectuer une restauration de cet objet unique, mais également d'avoir retrouvé les sources latines des deux inscriptions. On ne peut que louer l'évolution d'internet qui, en 2001, ne permettait pas de les repérer aussi facilement. Tout d'abord, cet extrait de l'Ode I.XII d'Horace.

Proeliis audax, neque te silebo,
Liber, et saevis inimica virgo
beluis, nec te, metuende certa
Phoebe sagitta.

Carey, William L. (George Mason University), « Q. HORATI FLACCI CARMINVM LIBER PRIMVS, I, XII », The Latin Library (pdf).

Et comment t’oublierais-je, audacieux guerrier,
Liber, et toi, ô Vierge, éternelle ennemie
Des animaux féroces, et toi, Phébus son frère,
Terrible Archer ?

Maleuvre, Jean-Yves (traduction inédite et commentaires), Cacozelia latens, Les Odes sous les Odes, Une nouvelle lecture des odes d'Horace (web ou pdf)

Ce texte, publié en -23 par Horace, célèbre, dans un condensé de l'histoire romaine et de ses dieux (souvent à double sens), la famille de Jules César et de son fils adoptif Auguste (-63 à -14) devenu empereur en -27. La vierge en question, auquel se réfère le passage ci-dessus, est la déesse romaine Diane, qui n'est donc pas l'ultérieure Vierge Marie, mère de Jésus.

« Entre tous les dieux, seuls quelques-uns sont nommés, et par exemple ni Mars ni Vénus ne figurent sur la liste. Jupiter (parentis, 13), il va sans dire, occupe le premier rang, mais aussi comment faire autrement, demande le poète : c’est la coutume (solitis). Aussi l’hommage reste-t-il froid et conventionnel, alors que les honneurs dus à Pallas [Athéna] sont clairement pris à cœur, tout comme ceux de Bacchus (Liber), Diane et Apollon. Liber, en particulier, « le Libre », qui n’est pourtant qu’un demi-dieu, et comme tel devrait plutôt figurer dans la strophe suivante, en compagnie d’Hercule et des Gémeaux, se voit propulser à la troisième place, juste après Pallas, ou même à sa hauteur, si l’on considère que l’expression proeliis audax, 21 appartient autant à l’un qu’à l’autre, comme pour les placer à égalité. Et à égalité aussi sont Phébus [Apollon] et sa sœur [Diane sa jumelle], laquelle, significativement, est présentée non pas comme une chasseresse d’animaux sauvages tels que cerfs ou biches, mais comme "ennemie des bêtes féroces" (bipèdes, peut-être : sous-entendu du rejet beluis ?). » Maleuvre, Jean-Yves (traduction inédite et commentaires), Cacozelia latens, Les Odes sous les Odes, Une nouvelle lecture des odes d'Horace (web ou pdf)

Le catholicisme a toujours excellé dans la récupération et l'assimilation des mythes des anciennes religions le précédant afin de mieux intégrer leurs adeptes. Diane (web ou pdf) est toute aussi multiple que Marie, ce qui permet ce transfert de l'une à l'autre. Toutes deux ont pouvoir sur la fertilité, l’accouchement et la chasteté. Témoin des douleurs maternelles, Diane conçut une telle aversion pour l'accouchement qu'elle demanda et obtint de son père la grâce de garder une virginité perpétuelle, d'où son appellation de Vierge blanche, tout comme Athéna et Vesta, mais également Marie. Diane et Marie sont associées à la Lune, pour la correspondance avec leur cycle menstruel. Leur prise en charge des nourrissons s'est également étendue à la formation des jeunes, tout comme Marguerite Bourgeoys !

« [Au XVIIe siècle, Horace] est essentiellement connu, alors, par la voie des collèges. [...] les "amateurs" ne se préoccupent guère de pénétrer le sens profond des poèmes ; ils s'en tiennent à une interprétation superficielle, dont M. Marmier [Marmier 1962] nous dit qu'elle est souvent naïve, voire "sotte". [...] la majorité des lecteurs d'Horace le lisaient alors en latin. M. Marmier note qu'il ne fut publié, au XVIIe siècle, qu'un petit nombre de traductions d'Horace ; et pourtant, son oeuvre est bien connue [Grimal 1967.01]. »

Louis Boudan, Veüe du Collège des Iesuites de La Fleche (détail), 1695, aquarelle, 44,5 x 61,6 cm (f.), 41 x 58,5 cm (tr. c.), BnF Gallica (Wikipédia).

Fouencamps étudie au collège des jésuites de La Flèche en 1633 et il habite alors chez Jérôme Le Royer de la Dauversière avec qui il collaborera à la colonisation de Ville-Marie (Oury 1991b, p. 17). Ce premier internat ouvert par les jésuites avait été fondé en 1603 par Henri IV. Prospère, il devient un des leurs plus importants collèges, atteignant rapidement plus de 100 enseignants et 1 000 élèves. On y enseigne en latin et en grec, et non en français, le Ratio Studiorum (publié en 1599, 1606, 1616, 1832, 1858) basé sur trois cycles de trois ans : grammaire, humanités et philosophie. Les classes sont divisées en treize échelons : six aux lettres latines et grecques, trois à la philosophie et quatre à la théologie [web ou pdf]. Outre le célèbre philosophe René Descartes qui y est formé de 1607 à 1614, ce centre intellectuel promeut les vocations missionnaires en Nouvelle-France via le fléchois Jérôme Le Royer de La Dauversière qui y étudie entre 1608 et 1617, tout comme le futur évêque de Québec, Mgr de Laval, de 1631 à 1641. Jérôme Lalemant, missionnaire chez les Hurons, en est brièvement le recteur en 1658-1659 ; l'historien de la Nouvelle-France Pierre-François-Xavier de Charlevoix y décèdera en 1761.

Charron 1950, p. 80.
RD en 2001 (ancienne version de ce site).
SHHM ou pdf.
da dextram misero et tecum [metietur] undas
DA DEXTRAM MISERO ET TECVM MET[IETUR] PER VNDAS
da dextram misero et tecum me tolle per undas
da dextram misero et tecum me tolle per undas
donne à l'indigent ta main droite secourable, et il parcourra les mers
[O Jésus l'aimable Vierge ennemie des monstres] donne à l'indigent sa main droite secourable et avec toi il parcourra les mers houleuses
tends la main à un malheureux et emporte-moi avec toi sur les ondes
donne à l’indigent la [sic] main droite secourable, et il parcourra les mers
N'a pas transcrit le mot per.
Ajout du mot per et traduction du mot tecum (avec toi). Undas, au pluriel, traduit par mers houleuses.
Identification d'une citation tirée de l'Énéide de Virgile (VI, §370).
Reprise de la traduction de Charron mais en changeant ta pour la. Identification d'une citation tirée de l'Énéide de Virgile.

Le Site historique Marguerite Bourgeoys (SHMM) a également identifié l'origine latine du deuxième segment de l'inscription. Elle provient de l'Énéide, la fabuleuse épopée de Virgile écrite de -29 à -19 durant le règne de l'empereur Auguste, chef-d'oeuvre du patrimoine mondial, très présente au XVIIe siècle.

« L'influence du poète latin, en particulier de l'Enéide, est étudiée sous l'angle de la filiation symbolique et du testament poétique laissé par Virgile aux hommes du Grand Siècle. Ainsi, les ''héritiers'' revendiquent le legs virgilien et tentent de le faire fructifier par le biais de traductions, de théorisations savantes, etc. Les ''grands bâtards'' ne l'acceptent que sous bénéfice d'inventaire et s'efforcent de se constituer un patrimoine propre en inventant de nouvelles formes d'épopée. Les parricides, enfin, rejettent l'héritage antique au profit de la culture française et du développement contemporain des arts. Versailles leur apparaît comme une ''épopée architecturale'' qui supplante l'Enéide. On voit, pour conclure, que le Sublime est au coeur de ces tensions successorales [Goupillaud 2003]. »

Les diverses traductions de l'inscription sur cette médaille présentent plusieurs variantes interprétatives, tant celles données ci-dessus, tout comme les trois présentées ci-dessous, tirées respectivement des XVIIe, XIXe et XXe siècles. On pourrait ainsi multiplier les exemples. Cependant, aucune ne permet d'en saisir le véritable sens sans la resituer dans son contexte, soit la rencontre d'Énée avec Palinure dans le monde souterrain des ombres, après son décès lors d'une violente tempête maritime.

Capo Palinuro (web).

Pauli Maccii Emblemata, La mort de Palinure, 1628 (web ou pdf).

Palinure demande à passer le Styx avec Énée, 1453, Virgile, Énéide, livre 6, Bnf Latin 7939A, f127v (web ou pdf).

(Virgile 1666, p. 114-119).

Il vit auſſi venir à ſa rencontre ſon grand pilote Palinure [timonier du vaisseau d'Énée], qui n'agueres au retour d'Afrique, lors qu'il obſervoit attentivement les aſtres, eſtoit tombé du haut de la pouppe dans la mer. Enée le reconnut à peine au travers de cette grande obſcurité; & le voyant extrémement triſte luy parla le premier en cette ſorte: Dites-moy je vous prie, mon cher Palinure, quel Dieu vous a arraché d'entre mes bras pour vous enſevelir dans les ondes? Car Apollon que j'avois toujours auparavant trouvé veritable ne m'a trompé qu'en cela ſeul. Il m'aſſura que vous ne peririez point dans les eaux, & que vous arriveriez à la coíte d'Italie. Eſt-ce là donc l'inviolable fidelité de ſes promeſſes? Magnanime chef des Troyens, luy répondit Palinure, l'oracle ne vous a point trompé, ny aucun des Dieux ne m'a precipité dans la mer. Mais y eſtant tombé j'entraiſnay avec moy le gouvernail commis à ma garde. Ie jure par les eaux qui m'ont eſté ſi cruelles, que je n'eus pas tant de peur pour moy- meſme que j'apprehenday que voitre vaiſſeau dépourveu de timon & de pilote ne puſt reſiſter à l'effort des vagues. Vn vent furieux m'emporta fort loin à travers la mer durant trois jours & trois nuits que dura cette tempeſte. Le quatriéme jour ayant avec peine élevé ma teſte au deſſus de l'eau, j'aрperceus de loin l'Italie, & nageay peu à peu vers la terre. l'y arrivay enfin, & j'eſtois ſauvé du naufrage, ſi des gens impitoyables dans la fauſſe creance qu'ils eurent de s'enrichir de mes dépoüilles, ne m'euſſent attaqué à coups d'épée lors que chargé de mes habits que l'eau rendoit encore plus peſans, je m'efforçois de gravir avec les ongles ſur les rochers. Ainſi mon corps flote dans la mer, & les vents s'en joüent ſur le rivage. Ayez compaſſion de mon infortune. Ie vous en conjure par la douce lumiere du jour, par l'air que vous reſpirez ſur la terre, par voſtre cher pere Anchiſe, & par les eſperances du jeune Iule. Delivrez-moy, grand Heros, de la miſere où je ſuis, ſoit en me faiſant enterrer comme vous le pouvez ſi vous voulez envoyer chercher mon corps au port de Velie, ſoit par quelque autre moyen que voſtre divine mere [Vénus] vous pourra apprendre. Car je ne croy pas que vous oſiez ſans la permiſſion des Dieux vous preparer à traverſer le Stix: Donnez la main à ce miſerable, & faites-moy paſſer ce fleuve avec vous, afin qu'au moins aprés la mort je jouïſſe de quelque repos. Alors la Preſtreſſe prenant la parole: D'ou vous vient, dit-elle, ô Palinure, vn deſsir ſi déraiſonnable? Quoy! vous voudriez ſans eſtre enterré paſſer les eaux du Stix? Oſeriez -vous bien regarder cet épouvantable fleuve habité par les Furies, & entreprendre contre la volonté des Dieux d'aller de l'autre coſté du rivage? Ceſſez, ceſſez d'eſperer de pouvoir fléchir les Deſtins par vos prieres: Mais écoutez ce qui doit ſervir à vous conſoler dans voſtre infortune. Les peuples de la province où l'on vous a ſi cruellement oſté la vie ſeront affligez dans toutes leurs villes par des chaſtimens celeſtes, & pour appaiſer la colere des Dieux rendront à vôtre corps les honneurs de la ſepulture. Ils vous dreſſeront vn tombeau: y offriront tous les ans des ſacrifices; & ce lieu ſera pour jamais nommé Palinure. Ces paroles adoucirent ſa peine, & ſoulagerent vn peu ſa douleur par la joye d'apprendre qu'il y auroit vn jour vn pays qui porteroit ſon nom, & qui immortaliſeroit ſa memoire.

(Nisard 1868, p. 317-318.)

Voici qu’au milieu de ces ombres le pilote Palinure [timonier du vaisseau d'Énée] se portait au-devant du héros ; Palinure qui, dans le trajet de Carthage en Italie, observant les astres, avait glissé de la poupe de son vaisseau, et était tombé dans l’abîme des eaux. (6, 340) Énée le reconnut à peine, triste comme il était et environné d’une ombre épaisse : le premier il lui parla ainsi : « Quel dieu, Palinure, t’a enlevé à nous et t’a plongé dans la profonde mer ? Parle, je t’en prie ; car Apollon, jusqu’ici trouvé fidèle en tous ses oracles, ne m’a trompé qu’à ton sujet : il m’assurait qu’échappé comme moi aux périls de la mer, tu aborderais aux rivages d’Ausonie : est-ce qu’il tient sa promesse ? » — « Fils d’Anchise, répondit Palinure, l’oracle d’Apollon ne t’a point abusé, et aucun dieu ne m’a précipité dans les flots. (6, 349) Je me tenais attaché à la proue, et je réglais la course du navire, lorsque, imprimant au gouvernail une violente secousse, je tombai, et l’entraînai dans ma chute : j’en atteste les terribles mers, j’ai moins tremblé pour moi dans ce moment fatal que pour votre vaisseau ; je craignais que dépouillé de ses agrès, échappé des mains de son pilote, le navire ne sombrât ; tant les vagues s’élevaient menaçantes. Durant trois nuits orageuses le Notus furieux me ballotta sur la vaste mer ; enfin, le quatrième jour, je découvris de loin l’Italie, porté jusqu’aux nues sur la cime des vagues. Je nageais lentement vers la rive, et j’allais prendre terre, (6, 359) si, tout chargé de mes vêtements humides et saisissant avec mes ongles la pointe aiguë d’un rocher, je n’eusse été soudainement attaqué par des peuples féroces, qui dans leur ignorance crurent se jeter sur une riche dépouille. Maintenant je suis le jouet des flots, et les vents me roulent sur le rivage. Mais vous, par cette douce lumière des cieux, par cet air que vous respirez, par Anchise votre père, par Ascagne qui grandit en espérances, je vous en conjure, arrachez-moi à ces maux cruels : jetez, vous le pouvez, un peu de terre sur mon corps, et redemandez-le au port de Véline : ou plutôt, s’il se peut, si la déesse votre mère [Vénus] veut vous guider, (car, je n’en doute pas, c’est par une insigne faveur des dieux que vous allez traverser de grands fleuves et le marais du Styx) (6, 370) tendez-moi une main secourable, et portez-moi avec vous au delà de ces ondes, afin que mon ombre au moins repose dans les demeures tranquilles de la mort. » — « D’où te vient, ô Palmure, interrompit la Sibylle, un désir si insensé ? Quoi ! tu voudrais, sans être inhumé, franchir les eaux du Styx et le redoutable fleuve des Euménides, et aborder à l’autre rive contre l’ordre des destins ? Jamais, cesse de l’espérer, ta prière ne fera fléchir la volonté des dieux. Mais écoute et retiens mes paroles ; elles te consoleront dans ta misère. Les peuples qui voient ton corps battre leurs rivages, frappés des prodiges célestes qui éclateront au loin dans leurs villes, consacreront tes os, (6, 380) t’élèveront un tombeau et sacrifieront à tes mânes ; et le lieu de ta sépulture gardera éternellement le nom de Palinure. » Ces paroles soulagèrent sa douleur et dissipèrent un peu la tristesse de son cœur ; il se réjouit de penser qu’une terre portera son nom.

(Poucet 1992-.)

Et voici que s'avançait Palinure [timonier du vaisseau d'Énée], le pilote, qui récemment, lors de la traversée libyenne, tandis qu'il observait les étoiles, était tombé de sa poupe, disparu au milieu des flots. À peine eut-il reconnu dans l'ombre épaisse son compagnon affligé, qu'Énée se mit à lui parler ainsi : « Lequel des dieux, Palinure, t'a arraché à nous et t'a précipité au milieu des flots ? Allons, dis-moi. C'est la seule fois en effet, qu'Apollon, qui jamais auparavant ne m'a trompé, ni abusé par sa réponse : il avait prophétisé que par la mer tu parviendrais sain et sauf aux terres d'Ausonie. Est-ce là la fidélité qu'il a promise ? » Palinure rétorque : « L'oracle de Phébus ne t'a pas trompé, seigneur, fils d'Anchise, et aucun dieu ne m'a noyé dans la mer. En effet le gouvernail, dont j'avais la garde et que je tenais pour diriger la course, s'est par hasard retourné avec une force inouïe ; en tombant tête en avant, je l'ai entraîné avec moi. Par les mers cruelles, je le jure : jamais je n'ai craint autant pour moi que pour ton navire qui, dépouillé de ses agrès, sans son pilote tombé à l'eau, risquait de sombrer sous les assauts de vagues si puissantes. Pendant trois nuits orageuses, le violent Notus m'a emporté à travers l'immensité des mers ; c'est le quatrième jour seulement que du sommet d'une vague, j'ai aperçu l'Italie. Je nageais petit à petit vers la terre ; désormais j'étais sauvé, si des gens cruels, armés, s'imaginant sottement tenir une proie, ne m'avaient assailli alourdi que j'étais dans mes habits trempés cherchant à saisir de mes mains en grappin les aspérités de la falaise. Maintenant, je suis le jouet des flots, et les vents me font rouler sur le rivage. Par la douce lumière du ciel et des brises, par ton père, par l'espoir que fait naître le jeune Iule, je t'en supplie, héros invincible, arrache-moi à ces souffrances : soit, car tu le peux, va jeter sur moi un peu de terre et cherche le port de Vélia ; soit, s'il existe un moyen que t'indique la déesse ta mère [Vénus], – car je ne crois pas que tu entreprennes de sillonner sans l'accord des dieux ces grands fleuves et le marais du Styx – , tends la main à un malheureux et emporte-moi avec toi sur les ondes, pour que, au moins dans la mort, je repose en un lieu paisible ». Tel avait été son discours, quand la prêtresse se mit à dire : « D'où te vient, ô Palinure, un si redoutable désir ? Toi, resté sans sépulture, tu veux voir les eaux du Styx et le fleuve sévère des Euménides, tu veux, sans y être autorisé, en approcher la rive ? Renonce à l'espoir de fléchir les décrets divins par des prières, mais écoute et retiens mes paroles, consolation dans ton dur malheur. En effet, des prodiges célestes au long et au large dans les cités pousseront les peuples des alentours à honorer tes ossements, des Euménides, tu veux, sans y être autorisé, en approcher la rive ? Renonce à l'espoir de fléchir les décrets divins par des prières, mais écoute et retiens mes paroles, consolation dans ton dur malheur. En effet, des prodiges célestes au long et au large dans les cités pousseront les peuples des alentours à honorer tes ossements, à dresser un tombeau et à rendre à ce tombeau un culte solennel, et cet endroit portera éternellement le nom de Palinure ». Ces paroles pour un moment dissipent ses soucis et chassent la douleur de son coeur affligé ; le nom de cette terre le réjouit.

Certes, les dieux ont tenu leurs promesses en nommant ce cap tourmenté, illustré ci-dessus, à la mémoire de Palinure afin d'assurer sa renommée éternelle. La courte citation de l'Énéide sur cette Médaille Fouencamps-Bourgeoys évoque ce contexte de tempête maritime où Palinure a tragiquement trouvé la mort sans ensevelissement. Son ombre requiert l'intercession d'Énée, fils du mortel Anchise, auprès de sa mère, la déesse Vénus, afin de lui accorder la faveur de traverser les ondes troublées du Styx pour accéder au royaume des morts. La Médaille Fouencamps-Bourgeoys reprend donc à son compte l'épopée romaine d'avant l'ère chrétienne. Tout comme Énée, Jésus est le fils métissé d'un humain et d'un dieu. Tous deux servent d'intermédiares entre la vie terrestre et le royaume céleste afin d'assurer l'immortalité. « Des manuscrits grecs ont conservé la légende de la Vierge Marie descendant en Enfer pour tâcher d'adoucir le sort des Damnés [Réau 1955-1959, t. 2, vol. II, p. 111]. » Elle est alors accompagnée de saint Michel et intercède auprès de son Fils pour sauver les damnés. Ces métaphores convergentes, incluant le sauvetage maritime, conviennent donc parfaitement aux dévotions à Notre-Dame de Bon-Secours telle que prisées par Marguerite Bourgeoys.

Terminons avec la traduction de 1666, la plus rapprochée de la date de l'inscription sur cette Médaille Fouencamps-Bourgeoys : « Donnez la main à ce miſerable, & faites-moy paſſer ce fleuve avec vous ». Soulignons le rapprochement qui peut être effectué entre le mot misérable et la thématique de l'Enfant Jésus emmailloté porté par la Vierge, tout à fait caractéristique des idéologies et pratiques religieuses de cette époque.

 

Dommages et cadran solaire.
Les photographies de la Médaille Fouencamps-Bourgeoys à l'origine de ce site avaient été prises dans des vitrines d'exposition sécurisées. En 2001, l'analyse s'était donc effectuée uniquement sur la face alors visible de la plaque d'imprimerie. Nous avions alors supposé que cette plaque avait été utilisée dans le cadre de dévotions et que ces dommages lui avaient alors été infligés. Ce n'est qu'en 2018 que la restauration a révélé un cadran solaire à l'endos, auquel s'applique l'inventaire des sévices subis par cette médaille, démontrant qu'il ne s'agit pas d'accidents fortuits, mais plutôt d'une volonté déterminée de la fixer à un support. Étant donnée l'interdiction royale des presses à imprimer en Nouvelle-France, cette plaque de gravure n'était plus utilisable, d'où sa récupération à d'autres fonctions.

Plaque d'imprimerie (photo RD 2001).

Cadran solaire au verso (après restauration en 2018).

Quatre trous de grandes dimensions aux coins, 1-4, puis deux autres de même diamètre au milieu, 5-6 : la plaque a donc d'abord été clouée avec six gros clous de même diamètre. Les torsions et décihirures, P1-P2, indiquent un arrachement entraînant un bris en deux sections, par la suite fixées avec plusieurs plus petits clous, 7 à 9 en haut, 10 à 13 en bas. En 14, la partie arrondie à la base évoque un clou, mais le trou subséquent un morceau perdu. Le 15, allongé, pourrait être une déchirure par un objet acéré. La majeure partie des bris se trouvent au centre de la plaque, là où elle a été scindée en deux. Cette scissure a été provoquée tout le long d'une des lignes du cadran solaire, celle devant porter le chiffre 1. Les deux gros trous 5-6 du centre sont par ailleurs alignés aux points de jonctions de la ligne médiane ; les petits cercles autour pourraient être des marques laissées par des fixations. Les plus petits trous en vert ont alors servi à refixer les deux morceaux séparés.

Cette plaque de gravure, fabriquée à Paris en mai-juin 1672, est enfouie dans les fondations de la chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours en juin 1675. Elle avait donc une grande importance symbolique reliant l'espace-temps aux croyances religieuses, car c'est forcément durant cette courte période de trois ans qu'un lui ajoute un cadran solaire en lien avec Marguerite Bourgeoys et sa chapelle. Sa gravure est très rudimentaire, voire inappropriée pour le chiffre 6 inversé en 9 en haut à gauche.

Collaboration de Jean-François Lozier d'après les calculs de Fred Sawyer
ainsi que les courriels de Mike Moghadam, Bob Kellogg, David Pantalony.

Dans ce genre d'appareil la précision compte pour beaucoup. Or, les angles ne semblent pas consistants. Selon des mesures prises sur cette photographie, on arrive à des latitudes entre 46° et 51°. C'est là un très large éventail puisque Montréal est à 45° 30' nord, Québec à 46° 48' et Paris à 48° 51' !

Carte du monde entre le 45° et le 60° de latitude nord (web).

Cadran solaire avant restauration, XVIIe siècle, ardoise, Pointe-à-Calliere
(Bergeron 2011 ou pdf, p. 41 fig. 3).

Maquette reconstituant le cadran solaire de Pointe-à-Callière
(Bouchard 2017.12 ou pdf).

Des fouilles archéologiques au musée Pointe-à-Callière ont permis de reconstituer un cadran solaire à partir de 19 fragments d'ardoise. Il date du XVIIe siècle et provient soit du fort de Ville-Marie, soit du château de Callière. Une maquette très précise en a été réalisée par un spécialiste des cadrans solaires en collaboration avec un astronome. Elle permet de mieux visualiser son aspect global et son calcul exact des heures solaires dont les caractéristiques étaient adaptées à la ville de Montréal au XVIIe siècle. La superposition de cette maquette sur la plaque de cuivre est éclairante : les chiffres des heures y sont inversés de gauche à droite ; certaines lignes d'heures y correspondent alors que d'autres sont plus ou moins décalées dans un sens ou dans l'autre, ce qui pourrait avoir été amplifié par ses dommages et distortions. Ce cadran artisanal ajouté sur cette plaque de cuivre aurait donc pu avoir été approximativement fonctionnel pour l'appentis en bois où il a pu être fixé avant la construction de la chapelle en pierre de Notre-Dame-de-Bonsecours où il est enfoui dans les fondations avec les plaques commémoratives en plomb.

Le cadran solaire noté en E sur l'habitation de Samuel de Champlain était situé sur le toit (Champlain 1613, p. 187) et pouvait donc avoir été fabriqué en ardoise comme celui de Pointe-à-Callière.

Availles Poitou-Charrentes France, Cadran solaire, 1666-1700, ardoise laiton, 42,3 x 42,6 x 14,6 x 1,4 cm, Montréal Collection Stewart 1984.19 ou pdf.

Comparée à ce spécimen français de la même époque, l'ébauche approximative d'un cadran solaire au dos de cette Médaille Fouiencamps-Bourgeoys paraît très rudimentaire et semble plus amateure que professionnelle, fort éloignée des caractéristiques sophistiquées d'un instrument scientifique.

Mais, qui donc pourrait avoir gravé ce rudimentaire cadran solaire ? Ne serait-ce pas Marguerite Bourgeoys elle même ?

La médaille qu'avait fait graver le baron de Fouencamps en 1672 était en sa possession. Elle l'a d'ailleurs fait déposer, trois ans plus tard, dans les fondations de sa chapelle avec les plaques commémoratives en plomb. Et le tout en hommage à ce bienfaiteur.

En tant que fondatrice d'une communauté vouée à l'éducation, il fallait qu'elle soit instruite. Ses écrits démontrent qu'elle était lettrée. Mais l'enseignement nécessite d'autres connaissances dont les mathématiques et les sciences.

« Les Sœurs doivent prandre peine de se randre savante et abille en toute sortes douvrages [DBC citant Marguerite Bourgeoys]. »

N'aurait-elle pas pu recopier les lignes gravées sur le cadran solaire en ardoise qui se trouvait peut-être alors au fort de Ville-Maire ? Ou posséder les informations requises dans sa bibliothèque ? Ou les obtenir de l'une ou l'autre de ses nombreuses relations montréalaises ?

Dès 1658, elle accueille ses premiers enfants dans une étable donnée par Maisonneuve transformée en école, tout comme elle s'efforce d'instruire les filles du roy destinées au mariage avec les colons (DBC). L'apprentissage basique de l'heure n'est-il pas une nécessaire commodité à cette époque ? Faute de mieux, ce rudimentaire instrument n'aurait-il pas pu servir d'accessoire pédagogique ?

Étant pauvre, elle se devait d'utiliser à meilleur escient tout ce qu'elle avait sous la main, incluant le revers de cette médaille.

 

Collaboration.

Communication par courriel.

 

Plan.

     

• Introduction.
     ◊ Résumé.
     ◊ Avec les plaques de fondation.
     ◊ Une médaille exceptionnelle.
     ◊ Une inscription riche de sens.
     ◊ Dommages et cadran solaire.
     ◊ Collaboration.
     ◊ Plan.
     ◊ Mises à jour.

• Pierre Chevrier baron de Fouencamps.
     ◊ Famille, Fouencamps, fortune et Ville-Marie.
     ◊ Résidant au prieuré de Saulseuse.
     ◊ Montaigu miraculeuse et Médaille Fouencamps-Bourgeoys.
     ◊ Ruptures de mémoire et uchronies.
     ◊ Monogramme au coeur enflammé flanqué de deux C.
     ◊ Écu en quintaine sur une souche.
     ◊ Fin de vie et sépulture.

• Notre-Dame de Montaigu.
     ◊ Dévotion.
     ◊ Diffusion des statuettes.
          ‐ BELGIQUE (Angleterre Pays-Bas Allemagne).
          ‐ FRANCE (Québec).
     ◊ Iconographie : tableau des attributs et composantes des statuettes.
          ‐ Statuette ou figurine.
          ‐ Aménagement : oratoireparticuliernichechâsseostensoir,
                                   monstrancechâsse monstrancesocleaucun.
          ‐ Vierge : médaille, couronne, sceptre, soleil et croissant, noire.
          ‐ Jésus : couronne, bénissant et globe, livre.
          ‐ Bois du chêne de Montaigu : foncé, pâle, contrefaçons, non-authentiques.
          ‐ Polychromie et dorure.
          ‐ Autres matériaux : divers, non, luxueux, métal, métal joyaux, ???.
          ‐ Montréal et les autres statuettes.
     ◊ Vignette d'épilogue.

         

• Marguerite Bourgeoys.
     ◊ De Troyes à Ville-Marie.
     ◊ Dévotions, statuette miraculeuse et médaille.

• Vierge mère à l'enfant Jésus emmailloté.
     ◊ Vierge mère.
     ◊ Enfant Jésus emmailloté.
     ◊ Iconographie européenne.
     ◊ Bérulle.
     ◊ Vincent de Paul.
     ◊ Marguerite du Saint-Sacrement.
     ◊ Simon François.

• Notre-Dame de Bon-Secours.
     ◊ Patronage et pèlerinages.
     ◊ À Champlain, dévotion et sculpture retrouvée.
     ◊ Sculptures de Notre-Dame de Miséricorde et de Bon-Secours.
     ◊ Dragon combattu pour sauver l'indigent.
     ◊ Mers houleuses et patronages marins.

• Le graveur François de Poilly et le frère Luc.
     ◊ Plaque de gravure en cuivre pour impression sur papier.
     ◊ Qui a gravé cette médaille ?
     ◊ Poilly : l'orfèvre Charles et le graveur François.
     ◊ Le frère Luc aurait-il pu collaborer à cette médaille ?

• Annexes.
     ◊ Bibliographie.
     ◊ Lapalice 1930.08.

     

 

Mises à jour.

Malgré Cerbère et Argus, il peut rester quelques scories ! Merci de me les communiquer...

 

Médaille Fouencamps-Bourgeoys.
web Robert DEROME

Introduction

Fouencamps

Montaigu

Bourgeoys

Vierge mère

Bon-Secours

Graveur