TEKAKWITHA.
Nouveaux regards sur ses portraits.
« Elle approche, elle meut quelque chose en avant. »

   

1681-1696 Les portraits perdus de Tekakwitha par Chauchetière.

1681

Claude Chauchetière, portrait de Catherine, 1681, peinture, oeuvre perdue.

1681 vers

Claude Chauchetière, images que plufieurs ont entre les mains dans des feuilles uolantes, vers 1681, plusieurs dessins sur papier, oeuvres perdues.

1685-1686

Claude Chauchetière, on invoque le nom de Catherine et on accommode son tombeau, 1685-1686, titre d'un dessin projeté mais non réalisé, Narration, f26r.

1694

Claude Chauchetière, j'y avais mis son portrait [de Tekakwitha], 1694, dessin sur papier envoyé à son frère, oeuvre perdue en mer.

1696

Anonyme, peut-être d'après Claude Chauchetière, Portraits de Tekakwitha, 1696, plusieurs copies commanditées par Madame de Champigny distribuées au Canada et à la cour de France, oeuvres perdues.

Les nombreux portraits disparus de Tekakwitha par Chauchetière ont fait couler beaucoup d'encre et entraîné de nombreuses attributions ! Force est de constater que cette intense activité picturale se solde par un échec de conservation à long terme : aucune de ces très nombreuses oeuvres n'a été conservée, ni pour ses vertus miraculeusement thérapeutiques, ni pour ses valeurs artistiques !

« Dieu donnant à entendre par là qu'il voulait qu'on peignit des images de Catherine. A quoi on hesitait depuis longtemps et qu'ayant été peintes ensuite ont merveilleusement contribué à la faire connaître puisqu'ayant été mises sur la tête des malades elles ont opéré des guérisons miraculeuses [Gagnon 1975, p. 85-86, se référant à Cholenec 1696, p. 68-70]. »

Mais au XIXe siècle, l'urgent et profond besoin de « voir » la vraie Tekakwitha « sprirituelle », via la propagande diffusant ses vertus aux croyants, l'a emporté sur les deuils devant être accomplis de ses modèles d'origine dont nul ne verra jamais le visage stigmatisé par les cicatrices de la variole, rendu blafard et émacié par les sévices corporels extrêmes et les privations excessives. Tous les portraits de Tekakwitha sont donc des Fictions évolutives orphelines des modèles originaux perdus.

Tous les éléments stylistiques observés sur les dessins de Chauchetière sont incompatibles avec l'huile sur toile conservée à Kahnawake.

Chauchetière n'a pas représenté de ciel avec des nuages.

Dans tous ses dessins, Chauchetière utilise la perspective aérienne, sans point de fuite, sur trois ou quatre plans successifs. Que ce soit dans les sept scènes extérieures ou les trois intérieures.

Contrairement à cette pratique, cette huile sur toile utilise une perspective très lointaine, avec point de fuite vers des montagnes à l'horizon via le fleuve et un long sentier menant vers l'église !

Lorsque la nature est présente chez Chauchetière, elle n'est jamais très éloignée dans l'espace. Elle ne s'ouvre pas vers une perpective lointaine avec un point de fuite, mais est ramenée à l'avant, un peu comme un décor de théâtre.

Cette façon de faire accentue la proximité de la flore et de la faune, la rapprochant des personnages situés à l'avant plan, dans la partie inférieure de la page.

Les éléments de composition de cette huile sur toile, avec sa vue profonde sur le fleuve et les montagnes à l'horizon, sont tout à fait à l'opposée de cette pratique !

Le petit arbre chétif, à gauche de la composition en avant plan de l'huile sur toile, n'a rien à voir avec le robuste dessiné par Chauchetière dans un emplacement similaire de la composition !

Lorsqu'un personnage principal est présenté, Chauchetière ne le place pas en plein centre de la composition, mais décalé à gauche ou à droite. Il occupe toujours le bas de la page, une peu comme dans une frise, ouvrant ainsi la partie supérieure du dessin à la présentation de l'arrière scène : femme travaillant aux champs ; allégories de l'ivrognerie et de l'impudicité ; Mgr de Laval donnant la confirmation ; architecte construisant la première chapelle ; prêtre tenant l'ostensoir ; personnage affolé par la foudre.

Ce n'est, évidemment, pas le cas de cette huile sur toile où la figure de Tekakwitha occupe tout le centre de la composition, de haut en bas !

Chauchetière dessine quatre chapelles. La première est urbaine avec un clocher conséquent. Les trois autres se situent dans la mission, où il s'agit toujours d'une cabane rudimentaire en bois, surmontée d'une croix, d'une cloche, d'une cheminée.

L'église monumentale de l'huile sur toile, avec ses trois rangées d'ouvertures en façade, son oeil de boeuf et son haut clocher, typique du XIXe siècle avec son parement de pierre taillée, n'a rien à voir avec ces chapelles cabanes de bois primitives !

f26r on invoque le nom de Catherine et on accommode son tombeau

Chauchetière avait prévu un dessin, qu'il n'a pas réalisé, dédié à Tekakwitha et son tombeau. On peut toutefois se faire une idée de la façon dont il l'aurait représentée. Tout d'abord par cette femme autochtone travaillant aux champs. Mais également par ces autres personnages figurant à un enterrement. La Tekakwitha de cette huile sur toile n'a rien à voir avec ces figurations ! Elle ne ressemble à aucun des personnages dessinés par Chauchetière !

Afin de mieux percevoir l'ampleur des différences stylistiques entre l'huile sur toile et les dessins de Chauchetière, un montage collage hypothétique permet de présenter, ci-dessus à gauche, deux personnages agenouillés, que l'on pourrait imaginer être Tekakwitha ou une compagne, devant la chapelle sur les terrains adjacents de la mission. Le lieu, planté de la croix et d'un arbre mémorable, provient du f16r On bâtit la première chapelle ; la chapelle terminée vient du f25r La foudre tomba au pied de la chapelle ; et les orantes du f12r On bannit les superstitions des enterremens. Cette composition fictive respecte les caractéristiques stylistiques utilisées par Chauchetière dans ses dessins telles que définies plus haut. (Voir aussi : Les visages gravés de Tekakwitha et ceux de femmes dessinés par Chauchetière.)

Comment, alors, a-t-on pu en arriver à donner ce tableau à Chauchetière et à conserver cette attribution jusqu'à nos jours ? Plusieurs raisons expliquent cet état de fait historique.

• Le manuscrit de la Narration... de Chauchetière a été redécouvert à la fin du XIXe siècle. On en a publié le texte, mais les images ne furent redécouvertes qu'à la fin du XXe siècle.

• D'autres manuscrits de Chauchetière font état de ses réalisations picturales. On lui a donc attribué ce portrait à l'huile de Tekakwitha, et d'autres oeuvres, sans les comparer aux dessins de cette Narration...

• Un rupture des mémoires s'est produite au XIXe siècle concernant l'origine de ce portrait à l'huile sur toile conservée à Kanawaké, ce qui n'est pas étonnant étant données les nombreuses migrations de cette mission. Voir aussi l'attribution à Joseph Légaré.

 

   

TEKAKWITHA.
Nouveaux regards sur ses portraits.
« Elle approche, elle meut quelque chose en avant. »