TEKAKWITHA.
Nouveaux regards sur ses portraits.
« Elle approche, elle meut quelque chose en avant. »

   

1970 Lefebvre, Les maudits sauvages, sexe, drogue, histoires et contestations.

Collaboration étroite, généreuse et amicale de Jean Pierre Lefebvre pour quantité d'éléments enrichissant cette notice.

tékacouita interprétée par Rachel Cailhier, photo de tournage par Attila Dory (collaboration Jean Pierre Lefebvre).

« [...] les historiens doivent être véridiques, ponctuels, jamais passionnés, sans que l'intérêt ni la crainte, la rancune ni l'affection, les fassent écarter du chemin de la vérité, dont la mère est l'histoire, émule du temps, dépôt des actions humaines, témoin du passé, exemple du présent, enseignement de l'avenir [collaboration Jean Pierre Lefebvre, courriel 8 juin 2020, citation tirée de Cervantes, Don Quichotte]. »

« D'entrée de jeu je dois vous dire que mon film ne fait pas un portrait de Tekawitha ; il emprunte simplement le nom à la - sa - légende, comme il emprunte à l'Histoire la représentation - les histoires - du Musée de cire de mon - notre - enfance. Il s'agit donc d'une usurpation fictionnelle qui m'a fait inscrire au générique du début : Un film presqu'historique [collaboration Jean Pierre Lefebvre, courriel 29 mai 2020]. »

Tout comme Cohen, Jean Pierre Lefebvre (né à Montréal en 1941) déconstruit l'histoire et fait jouer à sa « tékacouita » (selon la graphie utilisée au générique), interprétée par Rachel Cailhier, un rôle tout autre que celui de la Tekakwitha diffusée depuis des siècles et des siècles par les jésuites et autres hagiographes. En ce sens, c'est un film rebelle et révolutionnaire, mais dont la poésie cautérise un jugement critique sur l'histoire et la société.

Les maudits sauvages (1970) est en filiation, continuité et contrepoint de ses précédentes réalisations : plusieurs des commentaires les concernant, marqués en gras ci-dessous, peuvent également lui être appliqués.

1964 L'homoman — « Ce premier film de Lefebvre donne des signes indéniables d'un jeune passionné pour le cinéma. En bref, le film se présente comme un court essai arrangé par thèmes, supportant une vision poétique très personnelle, sur les quelques moments vitaux de l'existence d'un personnage froid et impassible, à la manière de Keaton, en quête d'amour et de liberté. [...] Si le film ne comporte pas de scénario narratif avec petite histoire suivie, il suit cependant une structure qui, elle, est tout intérieure, modelée sur quelques sentiments et idées, et construite de la même façon qu'un poème ou une courte pièce de musique (Christian Rasselet, 1965) [web ou pdf]. »

1964-1965 Le Révolutionnaire — « Film satirique et critique sur des jeunes militants intellectuels québécois, qui veulent bien faire la révolution, mais à condition de ne manquer de rien [web ou pdf]. » — « L'agitation indépendantiste des années 60, les premières bombes du FLQ, les premiers morts et la crise d'octobre 70 trouvent un écho souvent prémonitoire dans ce film singulier et parfois déroutant. — Le Révolutionnaire est à tous les niveaux une accumulation de signes qui sont placés les uns à côté des autres sans que la continuité soit donnée comme telle... Lefebvre a dit que son film était un casse-tête ; en effet, comme un casse-tête, Le Révolutionnaire est fait de discontinuités et c'est au spectateur d'en faire une continuité (Pierre Hébert, 1966). — Ce film est un essai cinématographique au sens propre du terme, c'est-à-dire une vérification systématique et sans concession d'aucune sorte d'une idée de création et aussi de production. Dédié "à ceux qui ne veulent pas mourir pour rien", c'est un film sur le statisme, le froid et l'ambiguïté de notre climat physique et psychologique (Dimanche-Matin Montréal, 1965) [web ou pdf]. »
1966-1967 Il ne faut pas mourir pour ça — « Une caméra sensible qui pose un regard sur un homme qui se trouve au tournant de sa vie, marqué par la mort et la désillusion. Sa condition et ses inquiétudes sont liées à la situation complexe de son pays, le Canada, et il aimerait pouvoir en transformer le cours des choses. — Le film de Lefebvre révèle une extraordinaire maîtrise de la matière visuelle et de la substance invisible. Il s'acharne d'ailleurs à dénoncer le secret, à déchiffrer sans autre moyen que l'intelligence même du spectateur (Pierre Perrault, 1967) [web ou pdf]. »
1966-1968 Patricia et Jean-Baptiste — « Un jeune ouvrier québécois sert de guide à une Française fraîchement arrivée à Montréal. Le film permet à Jean Pierre Lefebvre de proposer une série d'observations caustiques sur la vie des Canadiens français. Son approche est originale et son humour, parfois collégien, ne manque ni de charme ni de fraîcheur (dossier de presse) [web ou pdf]. »

1967-1969 Mon amie Pierrette — « Une fin de vacances au chalet familial qui reflète très fidèlement une certaine réalité québécoise. Conflit des générations, matriarcat québécois, trahison des sexes, sont quelques-uns des thèmes qui couvent, à l'état latent, sous la simplicité et l'humour des situations. Oeuvre marquante, ce film prend valeur de rétrospective, en nous montrant les débuts surréalistes d'une grande figure du monde du spectacle au Québec : Raoul Duguay (ONF). — « J'ai tourné Mon amie Pierrette avec l'esprit d'un père de famille qui filmerait les siens au cours d'une fin de semaine de vacances. J'ai voulu donner au film un côté "film 8mm, amateur" et j'ai simplement ajouté le son (dialogues) et créé par le montage l'élément de réflexion du film : le temps (Jean Pierre Lefebvre, ONF, le 10/07/1969) [web ou pdf]. »

1968-1969 Jusqu'au coeur — « Long métrage mettant en scène une allégorie empreinte d'intellectualité, réalisé à une époque particulièrement influencée par le cinéaste Jean-Luc Godard. Un homme, signe de l'individu total, libre et multiple, refuse la guerre sous toutes ses formes. La société s'empare donc de ce déserteur, elle l'emprisonne, l'affaiblit à coup de publicité, va même jusqu'à l'opérer au cerveau pour lui rendre le sens de la guerre. Elle l'entraîne de force dans le luxe de ses apparences, de ses jeux, de ses couleurs. Mais, aussi puissante soit-elle, elle ne peut le priver de son coeur. Film poétique, démystification cruelle de la société, histoire d'amour et de liberté retrouvée, ce long métrage de Jean Pierre Lefebvre illustre le conflit grandissant entre l'individu et la société et revêt une signification nouvelle en regard de la vague actuelle de pacifisme dans le monde (site ONF). — This is a feature film aimed straight at the heart, Jusqu'au coeur, with Québec singer-composer-actor Robert Charlebois. Making free use of cinematic art, it is a parody of the modern world, contrasting materialism and violence with human values and love. The impact of the narrative is highlighted by the interplay of color, black and white, and tinted film sequences (site ONF) [web ou pdf]. »

1969 La chambre blanche — « L'homme et la femme, l'été et l'hiver, le jour et la nuit, le nord et le sud, le noir et le blanc : tels sont les parallèles entre lesquels se joue le destin de l'être humain et tel est le sujet de La Chambre blanche. Ne sachant quelle sera notre mort réelle, nous imaginons plusieurs vies et vivons des morts multiples (Jean Pierre Lefebvre, 1969). » — « Une caméra indiscrète se penche sur la vie d'un couple. Il est question d'amour, de mort, de l'hiver... Un film en noir et blanc, sans intrigue, sensible, intemporel, baignant, grâce à l'emploi du Scope, dans l'atmosphère ouatée des paysages enneigés. — Voyage au sein de la conscience et de toutes les contradictions, apparentes ou non, qui peuvent en naître, le film est un poème simple à l'honneur de l'Homme et de la Femme (Jean Pierre Lefebvre, 1969) [web ou pdf]. »

1969-1970 Q-Bec My Love - Un succès commercial — « Il est tellement plus facile de vivre dans les illusions, celles-là même que colportent les mass-média, les promesses électorales et une certaine religion. Et si Q-bec-my-love ne nous permettait que de prendre conscience de cette banale vérité, je crois que l'entreprise de Jean Pierre Lefebvre n'aura pas été vaine. Et si ce film [...] vous paraît être une farce d'un goût douteux, c'est que tout simplement vous n'avez pas su regarder la neige tomber (Jean-Pierre Tadros, 1970). » — « Version nationaliste : C'est l'histoire d'une femme, Q-bec, dont le patron se nomme Peter Ottawa, l'amant, Sam Washington et le mari, Jean-Baptiste Bilingue. Version internationale : C'est l'histoire d'un pays, le Québec, dont le patron se nomme : le Canada, l'amant : les U.S.A., et la langue : le français, sur un continent où vivent plus de 200 millions d'anglophones. Version érotique : C'est l'histoire d'un film, Struggle for Love, réalisé avec la plus totale liberté, sans concession d'aucune sorte à aucune censure, qui veut rappeler au spectateur que le voyeurisme naît de la façon dont on regarde les choses et les êtres, non pas des choses et des êtres eux-mêmes (Dossier de presse) [web ou pdf]. »

Dès le collège, la tendance rebelle ou révolutionnaire avait déjà pointé dans la personnalité de Lefebvre, tournée vers la poésie, puis rejetant la religion catholique.

« Comme tous les petits garçons bien éduqués de l'époque, je composais des poèmes en vers rythmés ou non pour l'anniversaire de papa ou maman, entre autres, encouragé par mon "directeur spirituel obligatoire", un passionné de lettres et de culture ; mais celui-ci insistait trop à mon goût sur mes fautes de français et de grammaire et j'ai fini par me décourager. Je lui dois cependant, grand merci, de m'avoir introduit à l'ceuvre de Georges Brassens à une époque où quelques gros mots frisant le blasphème suffìsaient à entraîner l'anathème. Vers mes quatorze ans, toutefois, j'ai commencé à écrire mes premiers vrais poèmes, c'est-à-dire qu'ils n'imitaient et ne copiaient pas les modèles qu'on nous enseignait ; j'y criais, j'y hurlais, j'y parlais de tout ce qu'on me forçait de taire. Comme me l'a confié ce même directeur spirituel bien des années plus tard : "Après avoir été un ange [entendre : un bel innocent !] jusqu'à tes treize ans, tu es tout à coup devenu un parfait rebelle." J'en conviens. J'ai même perdu la foi sans sombrer dans le remords, parce que je trouvais les prêtres et la religion catholique parfaitement hypocrites. Mes poèmes de révolte, je devais cependant les brûler presque aussitôt après les avoir écrits, parce que si les bons pères, qui faisaient souvent des descentes dans les dortoirs et fouillaient nos malles, avaient mis la main dessus, j'aurais été expulsé illico du collège. Or, je ne voulais pas faire mourir ma mère, n'est-ce pas [Lefebvre 2017, p. 16-17, 30-31, 85-86] ? »

1964-1965 Le Révolutionnaire [web ou pdf].

Tournage dans les champs pour le passage spatio-temporel de 1670 à 1970, photo par Attila Dory : Richard Joyal, machiniste ; Jean Pierre Lefebvre, réalisateur ; Jean-Claude Labrecque, directeur photo ; Richard Sadler, 2e assistant caméraman ; Yves Delacroix, 1er assistant caméraman ; Francesca Pozzy, scripte (collaboration Jean Pierre Lefebvre).

Affiche, 1970, Journées Cinématographiques de Carthage (web).

Communiqué du FLQ (web ou pdf).

Bourassa dit non au FLQ (web).

Meurtre de Pierre Laporte (web ou pdf).

Les maudits sauvages [Lefebvre 1993, p. 113-116.]

Comment et pourquoi, toutefois, continuer à « faire » dans un Québec qui commence déjà, à la fin des années soixante, à se défaire sans s'être véritablement fait ? Quelle Histoie avions-nous rejetée, enfouie, et par quelle autre voulions-nous la remplacer ?

Après la confusion et la désillusion générales hurlées dans Q-bec my love, je décide, j'ai besoin, d'inventer mon Histoire à moi. De construire mon propre musée de cire, Les maudits sauvages, textuellement qualifié au générique de « film presque historique ». Car à mes yeux un film dit historique ne peut témoigner que du point de vue strictement subjectif selon lequel on pense pouvoir imaginer l'Histoire. Un film est toujours un film, une représentation dans une représentation, n'est-ce pas.

Scénarié à l'hiver et au printemps 1970, Les maudits sauvages a été tourné en décembre de la même année dans les ruines encore fumantes de la Crise d'octobre, crise dont personnellement je vécus le paroxysme en Tunisie.

[La farce suivante fertilisa certes l'humour désespéré du scénario. Je siégeais au jury du Festival de Carthages [sic]. À la veille de rendre notre décision, on nous ordonna de donner le grand prix au film égyptien, l'Égypte n'ayant jamais remporté la palme à ce jeune festival exclusivement consacré au cinéma africain et arabe. Deux cinéastes socialistes réputés, l'un de Pologne, l'autre de la Yougoslavie d'alors, et un critique français acceptèrent d'emblée. L'écrivain nigérien Shoyinka (gagnant du prix Nobel de littérature dans les années quatre-vingt) et moi-même refusâmes. On nous signifia alors qu'en tant qu'invités « politiques » nous devions servir les intérêts du festival. Puis on nous versa notre solde de mercenaires, 200 dinars (400 $), en nous priant de quitter la Tunisie, où nous serions désormais interdits de séjour.

« Journées Cinématographiques de Carthage, Jury 1970 : Ahmed Kamel Morsi, Egypte-Président ; Tahar Chériaa, Tunisie ; Claude Michel Cluny, France ; Ahmed Harzallah, Tunisie ; Jean Pierre Lefebvre, Canada ; Alexandre Petrovic, Yougoslavie ; Wole Soyinka, Nigeria ; Paulin Vieyra, Sénégal ; Andrzej Wajda, Pologne [web ou pdf]. »

« Journées Cinématographiques de Carthage, Palmarès, 3e session, 11-18 octobre 1970 : Tanit d'or, ensemble de l'œuvre de Youssef Chahine (Égypte) dont Le Choix ; Tanit d'argent, Des hommes au soleil de Nabil Maleh, Marouane El Mouadhen et Mohamed Chahine (Syrie) ; Tanit de bronze, Wechma de Hamid Bénani (Maroc), Une si simple histoire d'Abdellatif Ben Ammar (Tunisie), Khlifa le teigneux de Hamouda Ben Halima (Tunisie) [web ou pdf]. »

Le lendemain matin, alors que Marguerite et moi-même flambions dans les souks nos dinars inexportables, un marchand avec qui nous conversions s'exclama : « Toi Canadien très méchant, viens de tuer deux ministres ! »

Quelques heures plus tard, sur l'avion qui nous ramenait à Paris, nous apprîmes par ailleurs à la une de France Soir que Michel Chartrand, le chef du FLQ, avait été arrêté ! Pour mémoire, un seul ministre, Pierre Laporte, avait été tué, et le flamboyant syndicaliste Michel Chartrand n'avait rien à voir avec le FLQ.]

Et Les maudits sauvages furent. Un film grâce auquel j'aurais pu mettre un pied dans l'entrebâillement de la porte du cinéma orthodoxe et conventionnel. Mais, malgré le 35 mm couleur et les gros décors ([à Mascouche] loués pour presque rien avant leur démolition à la série de télévision La feuille d'érable), je commis une fois de plus de nombreux péchés d'innocence. Ne respectai pas les règles des histoires de cow-boys et d'Indiens. Mêlai les genres, la tragédie et la comédie, les époques, le passé et le présent. Tournai le tout en longs et lents plans-séquences. Refusai de donner le rôle principal (tenu par Pierre Dufresne) à un comédien français de grand renom qui, emballé par Il ne faut pas mourir pour ça, offrait ses services gratuitement, mais seul le rôle de l'abbé Frelaté [joué par Luc Granger], pas assez important à ses yeux, justifiait un accent français, et je croyais et crois toujours que qui perd l'accent, la mélodie de sa langue, perd son originalité profonde, son identité réelle. Enfin, une erreur entre toutes, j'adoptai le point de vue d'une minorité vaincue et m'y identifiai.

[Extrait d'un monologue de tékacouita reproduit ci-dessous.]

C'est ainsi qu'à la suite de la gueule de bois sociale et politique du lendemain de la veille aussi bien que de la montante et démobilisante technocratie des Libéraux provinciaux de Robert Bourassa, je prêtai à Tékacouita, le personnage central du film, mes propres craintes vis-à-vis de notre avenir et du mien. Nous étions, me semblait-il, les suivants sur la liste de l'assimilation. D'une douce et consentante assimilation, cette fois, au nom de « l'économisation » de toute chose, qui devait en principe constituer l'équivalent moderne de la revanche des berceaux d'autrefois et mettre une fois pour toutes le Québec sur la carte du Monde. Or j'avais inlassablement répété que le cinéma québécois était et serait à l'image du Québec lui-même !

Au générique, Les maudits sauvages est « dédié à mes frères humains qui après nous vivront ». Jean Pierre Lefebvre explicite davantage, dans son récent livre L'Homoman à la caméra, les concepts humanistes se camouflant derrière le titre frondeur et sarcastique de ce film.

« Nous devons cependant prendre en compte la diversité des milieux ambiants qui dictent la nature de cette cohésion sociale et culturelle et la place qu'y occupe chaque individu : cette diversité explique le choc souvent violent entre des représentants de "civilisations" aussi distinctes que, par exemple, l'européenne et l'amérindienne au XVIe siècle [le XVIIe en ce qui concerne Tekakwitha], les missionnaires attribuant aux habitants du nouveau continent des tares et des défauts qui, pour les autochtones, constituaient souvent les propriétés fondatrices de leurs modes de vie et de survie. Refusant les batailles rangées où les deux camps s'affrontent face à face, ils n'avaient aucun sens de l'honneur ; s'enfuyant devant un ennemi trop nombreux pour éviter l'hécatombe, ils étaient lâches (ainsi que le veut la célèbre tirade du Cid de Corneille : "À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire !") ; arrêtant de travailler à leurs récoltes quand ils avaient assez de provisions pour l'hiver, ils étaient paresseux ; se laissant mourir sur la banquise, comme le faisaient les lnuits quand ils n'avaient plus de dentition pour travailler les peaux et devenaient une lourde charge pour leurs proches, ils étaient de méprisables animistes qui, du reste, adoraient de faux dieux ; n'ayant pas de littérature ni de code de loi écrit, sauf quelques exceptions, ils étaient de purs incultes, des "maudits sauvages" en quelque sorte. Les conquérants "civilisés" ont agi de la même manière en Afrique, en Amérique du Sud, partout dans le monde, et se sont servis de la procuration du roi et de l'Église pour écraser et dominer les nations conquises au point de systématiser l'esclavage, qui deviendra la pierre angulaire de la prospérité matérielle des États-Unis d'Amérique.

Ce petit détour historique n'en est pas tout à fait un. Dans toutes nos actions, nos lois, nos politiques, nos relations avec d'autres milieux ambiants, avec d'autres sociétés et leur culture spécifique, il faut absolument tenir compte de la différence, comme de celle entre les écosystèmes naturels, si nous ne souhaitons pas mettre fìn à la vie sur la Terre [Lefebvre 2017, p. 16-17, 30-31, 85-86]. »

| Monologue — Miroir | Ce pays | Je ne sais | Il y aura toujours | Je me suis résignée | Afin d'entrer dans la légende |

Monologue de tékacouita — Miroir de Tekakwitha

« Dans le cas des Maudits Sauvages, le scénario décrivait dans le détail le déroulement linéaire de l'histoire. Après un premier montage conforme, je trouvais insatisfaisante cette suite de scènes voulues semblables à des tableaux du fameux Musée de cire de Montréal (fermé en 1989), près de l'oratoire Saint-Joseph ; insatisfaisante parce que la linéarité du récit suggérait des liens réalistes entre les scènes et que celles-ci n'avaient pas été conçues dans ce but. Bref, ça ne fonctionnait pas du tout. Il m'a fallu de longues semaines de réflexion pour trouver une solution : briser la linéarité, la continuité spatiotemporelle du récit, en l'entrecoupant avec la même photo, chaque fois plus rapprochée, de la jeune "sauvage" à cheval qui, en voix hors champ, récite un texte sur son pays et son histoire. Aussitôt, le film est passé dans l'intemporel et le symbolisme [Lefebvre 2017, p. 16-17, 30-31, 85-86]. »

Photogelatine Engraving Co. (Ottawa 1920-1946, Toronto 1926-1954), Musée historique canadien inc., Montreal, Canada (1935-1989), Kateri Tekakwitha, La petite sainte Iroquoise, The Little Iroquois Saint, 1935-1954, Carte postale de figures de cire, BANQ 0003877029. Scène XX, Kateri Tekakwita, personnage en cire dans un décor de forêt, toile de fond, 3 x 5,3 m, QMC 89-1398.

tékacouita interprétée par Rachel Cailhier, photo de tournage par Attila Dory (collaboration Jean Pierre Lefebvre).

Cette image fixe de tékacouita est utilisée, tel qu'expliqué ci-dessus, pour soutenir ses réflexions poético-ethno-politico-socio-historiques révélatrices et novatrices par rapport aux idylliques discours traditionnels des hagiographies. Ces textes sont issus des penchants vers la poésie de leur auteur : « scénario, dialogues et réalisation JEAN-PIERRE LEFEBVRE ». Le procédé n'est pas sans rappeler La jetée de Chris Marker, film qui avait été projeté en même temps que Le Révolutionnaire dans la salle Eisenstein du naguère cinéma Élysée (collaboration Jean Pierre Lefebvre, conversation téléphonique 29 mai 2020).

 

Ingmar Bergman,
À travers le miroir, photo.

 

Tekakwitha y est donc vue à travers le miroir de tékacouita, puis ceux de l'histoire et du cinéma, nécessairement déformants.

Ce miroir n'est pas aussi poignant que celui de l'angoisse existentielle sans dieu, avec désordre mental, tel que filmé par Ingmar Bergman.

Ce n'est pas non plus le miroir liquide inventé par Jean Cocteau, pour Orphée, afin qu'il puisse aller et venir des enfers matériels ou poétiques.

C'est celui du temps et de l'interprétation « presqu'historique », passant de 1670 à 1970, avec l'aide de plusieurs autres personnalités historiques, religieuses ou fictives.

 

Jean Cocteau, Orpheus, photo.

 

Monologue de tékacouita — Miroir de Tekakwitha

Dans le film, tékacouita est totalement muette, le plus souvent en état de peur. Un hommage à l'expressionnisme des actrices du cinéma muet, incluant l'expression oculaire. Une belle et juste métaphore historique. Tous les hagiographes ont imposé leurs discours à une Tekakwitha éternellement muette et soumise. Mais la parole de cette nouvelle tékacouita, interprétée par Rachel Cailhier, est libérée dans ses monologues sur une image fixe ! Ces textes poétiques, particulièrement denses, sont à méditer. C'est autant une réflexion sur ce que l'histoire a fait d'elle et de son peuple, qu'une image de notre pays le Québec à l'époque de la réalisation du film. On les retrouve ci-dessous, avec l'analyse du film séquence par séquence, identifiés par des cases de la même couleur que celle-ci et un menu de navigation permettant de les relier entre eux.

| Monologue — Miroir | Ce pays | Je ne sais | Il y aura toujours | Je me suis résignée | Afin d'entrer dans la légende |

Transcriptions adaptées depuis le mpeg4 qui fait 1.54.07 (collaboration Jean Pierre Lefebvre).
Voi aussi : Bérubé 1971, p. 197-198 ; « ainsi parla tekacouita », Cinéma Québec, septembre 1971, p. 21.

Tournage de la scène d'introduction à Mascouche, photo par Attila Dory : Francesca Pozzy (cachée), scripte ; Marguerite Duparc, productrice ; Séraphin Bouchard, électricien ; Jean Pierre Lefebvre, réalisateur ; Richard Joyal, machiniste ; Jean-Claude Labrecque (assis), directeur photo ; Yves Delacroix, 1er assistant caméraman ; Robert Blondin, assistant réalisateur ; Jacques Thisdale (zoro) et Rachel Cailhier (tékacouita) enlacés ; photo Attila Dory (collaboration Jean Pierre Lefebvre).  

00.00.02 Anacrouse* ou prologue — Cette entrée en matière inusitée évoque la Grèce antique avec ses tragédies et sa musique. Tout en réveillant le spectateur en le questionnant, elle permet une sortie du néant ou du chaos au son des tambours, une forme de prélude sur une image fixe de tékacouita, épaules nues, dans un bar face à zoro qui lance un cri (en cri non traduit) de colère, de douleur ou de désespoir, présage du drame final. — « Cette anacrouse ne figurait pas au scénario ; j'en ai eu l'idée au montage. C'est un coup de semonce [collaboration Jean Pierre Lefebvre, courriel 7 juin 2020]. »

*Du grec ancien anakrousis prélude, ana en haut devant, krousis action de jouer un instrument de musique.

00.00.17 Texte liminaire

PERSONNE N'EST RESPONSABLE DEVANT L'HISTOIRE :
NOUS LE SOMMES TOUS

* « While historically Tékacouita was an Iroquois, Lefebvre used Cree for this film both to universalize the situation and to avoid the stereotype of Indian speech that the nasal tones of Iroquois might have conveyed [Harcourt 1981, p. 49]. »

00.01.19 tékacouita et zoro enlacés — Plan sur la rivière, celle de Mascouche, qui représente l'eau de vie, naturelle, celle de l'amour qui coule entre les générations, antérieures et à venirtékacouita arrive, d'abord vue de dos, puis de profil. Son amant zoro la rejoint et lui met un collier autour du cou. L'intervention en cri* de zoro est ensuite récitée.

tékacouita mon amie des rivières du soleil et du vent tékacouita coeur de mon coeur qui bientôt deviendra corps de mon corps je dois te quitter une dernière fois mais quand j'aurai tué le caribou je reviendrai vers toi tu seras ma femme et moi je serai ton mari et nous aurons des enfants qui seront le corps de nos corps le coeur de nos coeurs et les amis des rivières du soleil et du vent

Ils tournent sur eux-mêmes, enlacés de plus en plus intimement. La traversée du miroir se met en place, rendant toujours une image inversée de la réalité. La très belle tékacouita est aux antipodes de la Tekakwitha, agnière (mohawk) marquée par la variole, fuyant les hommes, le mariage et la sexualité, pour les « délices » du masochisme.

00.05.08 Générique de début — Images complètes — 00.05.08 CINAK présente — 00.05.12 en collaboration avec la société de développement de l'industrie cinématographique canadienne — 00.05.15 LES MAUDITS SAUVAGES — 00.05.22 ou l'eau de vie et de mort — 00.05.25 1670-1970 un film presqu'historique de JEAN-PIERRE LEFEBVRE — 00.05.30 dédié à mes frères humains qui après nous vivront — 00.05.35 avec PIERRE DUFRESNE thomas hébert — 00.05.41 RACHEL CAILHIER tékacouita — 00.05.45 NICOLE FILION mme jeanne-mance hébert LUC GRANGER l'abbé pierre frelaté — 00.05.52 JACQUES THISEDALE zoro GAÉTAN LABRÈCHE historion JACQUES DESNOYERS cul de bouteille — 00.06.00 DENISE MORELLE YVON DUFOUR JEAN-PIERRE CARTIER DENIS ANDRÉ — 00.06.07 et la participation amicale de MARCEL SABOURIN l'intendant jean talon — 00.06.12 roger garceau claude belisle jean beaudin jean-rené ouellette isabelle claude lucille robinson andré leduc jacques morin — 00.06.17 catherine, pauline et pierre blackburn diane cailhier jean lévesque anick debellefeuille marc deschamps jean guillemette et djibril djob mambetti — 00.06.22 assistants à la caméra YVES DELACROIX et richard sadler — 00.06.27 électricien SÉRAPHIN BOUCHARD machiniste RICHARD JOYAL — 00.06.32 maquillage SUZANNE RIOUX-GARAND photographe ATTILA DORY — 00.06.37 assistant à la réalisation ROBERT BLONDIN — 00.06.41 laboratoires ASSOCIATED SCREEN INDUSTRIES eastmancolor — 00.06.46 concerto no II en c majeur de WALTER VIVALDI et ANTONIO BOUDREAU [contrepèterie sur Walter Boudreau revisitant Antonio Vivaldi] flutiste pierre daigneault saxophoniste jean grimard enregistrement les studios andré perry — 00.06.54 montage MARGUERITE DUPARC mixage JACK BURMAN — 00.06.59 costumes GILLES GAGNÉ assité de michel têtu accessoires dave gold — 00.07.05 script-assistante FRANCESCA POZZY — 00.07.09 son CLAUDE LEFEBVRE perchiste gilles gingras — 00.07.15 image JEAN-CLAUDE LABRECQUE c.d.k. — 00.07.21 distribution mondiale FAROUN FILMS (Canada) Ltée — 00.07.24 producteur délégué LAURENCE PARÉ — 00.07.28 directeur de production MARGUERITE DUPARC — 00.07.32 production CINAK LTÉE québec 1970-71 — 00.07.36 scénario, dialogues et réalisation JEAN-PIERRE LEFEBVRE

00.07.39 thomas hébert transporte l'eau-de-vie, la délétère, l'eau de la mort, 8 caisses de bois sur 2 chevaux. Il aperçoit les amants enlacés près de l'eau de vie naturelle, celle de la rivière.

| Monologue — Miroir | Ce pays | Je ne sais | Il y aura toujours | Je me suis résignée | Afin d'entrer dans la légende |

00.09.20 Monologue de tékacouita

— Ce pays, autrefois, n'était à personne. Puis il fut nôtre. Il fut la terre de nos tribus et de nos dieux. Et nous tuâmes les animaux et les plantes pour nous nourrir, nous vêtir. Puis vinrent les hommes blancs. Et ils nous tuèrent en aussi grand nombre que les animaux, pour s'enrichir. Puis vinrent d'autres hommes blancs. Et ils tuèrent les premiers pour prouver qu'ils étaient les plus forts. C'est pourquoi, aujourd'hui comme autrefois, ce pays n'est à personne.

00.10.13 Eau-de-vie et cadeaux — thomas hébert remet l'eau de la mort au chef cul de bouteille, déjà ivre, ainsi que des cigarettes et un radio. Niveau de langage élémentaire. — Toé apporter eau-de-vie ? Salutations de thomas hébert sous les auspices d'un spectre très large. — Que tous les dieux du ciel et de la terre et de l'enfer protègent grand chef cul de bouteille. — Radio ? Voix des dieux du ciel et de l'enfer.

« La chanson va comme suit : S'il est un nom dont la mémoire est chère à tous les Canadiens... Elle se trouve dans les cahiers de La bonne chanson de l'abbé Gadbois. Le personnage central d'Il ne faut pas mourir pour ça la chantait déjà [collaboration Jean Pierre Lefebvre, courriel 7 juin 2020]. »

00.15.54 thomas hébert courtise tékacouita qu'il reçoit en cadeau du chef cul de bouteille

La nuit, thomas hébert offre une bague à tékacouita apeurée. — Toi pas avoir peur. Moi ami. Toi belle sauvage. Très belle sauvage. Regarde. Moi donner belle bague à toi. Belle sauvage. Comment tu t'appelles ? tékacouita se sauve, thomas hébert rit et chante.

S'il est un nom dont la mémoire est chère à tous les Canadiens, c'est le doux nom de Madeleine de Verchères, la terreur des indiens ! Il fut porté par une jeune fille au coeur vaillant et fort qui, pour sauver son pays, sa famille, osa braver la mort !

Cette chanson a été composée par le français Albert Larrieu (1872-1925) qui séjourne ici, vers 1916-1917 à 1922-1923, à l'époque où l'on célèbre cette héroïne (monument érigé en 1913, Baillairgé 1913, Doughty 1916, Roy 1922). Lefebvre l'avait également utilisée dans Il ne faut pas mourir pour çà. Tous les portraits de Madeleine de Verchères (1678-1747) sont fictifs, comme ceux de Marquette, Charlevoix, Tekakwitha, Jeanne Mance et plusieurs autres personnages historiques de la Nouvelle-France (Martin 1988).

S'ensuit une scène de beuverie, autour du feu, entre thomas hébert, cul de bouteille et deux de ses acolytes, près d'une caisse de bière Labatt 50. Également anachronique, la radio diffuse une émission à propos de l'éducation, entre l'éducateur et l'éduqué, soit une métaphore des éléments nocifs transmis par les blancs aux autochtones. cul de bouteille offre tékacouita en cadeau à thomas hébert. — Toi aimer bijoux ? Moi donner beaucoup de bijoux. Toi belle sauvage. Très belle sauvage. Il lui caresse les cheveux et les mains.

Sœur Marie Sainte-Hortense (1892-1955), Madeleine de Verchères, signé « M.S.H. Prés. de Marie. », illustrant la chanson homonyme dans Gadbois 1939, p. 49. (Collaboration de Johanne Lacasse pour la lecture de la signature.)

« Les ateliers de La Bonne Chanson sont situés au sous-sol du Séminaire de Saint-Hyacinthe. [...] Bien avant le travail d’édition et d’impression, l’abbé Gadbois manifeste le désir d’illustrer les partitions de La Bonne Chanson. Pour ce faire, il utilise des photographies, des gravures et des dessins. Parmi ses précieux collaborateurs, Sœur Marie Sainte-Hortense apporte son aide dès les débuts de La Bonne Chanson. Née à l’Avenir en 1892, elle fait sa profession religieuse le 15 août 1915 chez les Sœurs de la Présentation de Marie [à Saint-Hyacinthe]. Sa carrière d’éducatrice est consacrée à l’enseignement des arts graphiques. Elle décède en 1955, à l’âge de 62 ans [web ou pdf]. »

00.24.47 Passage à travers le miroir du temps 1670-1970

thomas hébert et tékacouita, avec deux chevaux dans la neige, passent progressivement au XXe siècle à travers les prairies, sous une ligne haute tension, près d'une ferme, d'un boulevard urbain (« quelque part près de la 15 nord [collaboration Jean Pierre Lefebvre, courriel 7 juin 2020] »), à contresens de la flèche de sens unique, sur le panneau de signalisation routière, vers la maison de thomas hébert en ville.

« La maison de thomas hébert : St-Henri, rue Bourget près de Notre-Dame. Un véritable taudis. Il n'y avait de plancher que dans la cuisine et la chambre, le reste étant en terre battue. (Je me souviens bien de l'endroit qui se trouvait tout près de l'ancienne pharmacie de mon père à l'emplacement du restaurant Le Sumac [3618 Rue Notre-Dame Ouest], très bon selon mes enfants qui y sont allés, rue Notre-Dame entre Rose de Lima et Bourget [collaboration Jean Pierre Lefebvre, courriel 7 juin 2020].) »

00.27.20 mme jeanne-mance hébert cuisine au moment du retour de son mari thomas hébert accompagné de tékacouita, toujours silencieuse et apeurée, qu'il présente comme une nouvelle servante et concubine. Il se sert quelques verres de l'eau de la mort. — jeanne-mance a de l'éducation, elle vient d'une vraie famille française, elle aurait pu être à la cour du roi. — Nous verrons bien, belle sauvage si vous saurez satisfaire tous les appétits de monsieur. Elle renverse la nourriture sur la cuisinière. — Je vous souhaite beaucoup de bonheur, de nombreux petits sauvages et le paradis à la fin de vos jours. — C'est cà, belle fille de bourgeois, enfant de curé, retourne à tes bonnes oeuvres et à ton cher abbé frelaté. — Je souhaite ardemment que Dieu vous ait pourvue d'une âme de martyr et d'un sexe de bête.

Gabriel Martin, « Quelques lumières sur le mystérieux portrait de Jeanne Mance et son auteur », Histoire Québec, Volume 24, Numéro 2, 2018, p. 26–29 (Martin 2018p).


| Monologue — Miroir | Ce pays | Je ne sais | Il y aura toujours | Je me suis résignée | Afin d'entrer dans la légende |

00.32.55 Monologue de tékacouita — 

Je ne sais d'où je viens, je ne sais où je vais, mais déjà, je souffre de l'incompréhensible faiblesse des hommes, les hommes qui ont blessé le grand dieu des bisons, torturé son frère le soleil et enfermé dans ma chair le cri du silence. Je fais partie de mon peuple, mais mon peuple ne fait pas partie de moi. Et mon pays est inondé de rivières et de lacs parce que j'ai trop pleuré.


00.33.50 l'abbé pierre frelaté, acteur incarnant l'esthétique de jeu prisée par Robert Bresson, écrit à son bureau devant un feu de foyer. Objets anachroniques : lampe à pétrole, fauteuil, bannière de la cour Hochelaga du Canadien Pacifique.

l'abbé pierre frelaté converse avec sa domestique marie (moins céleste que la Vierge homonyme et qui semblerait bien vouloir partager davantage que l'intimité du même plan) à propos des sauvages et du trafic de l'eau-de-vie, celle de la mort. — Dieu protège toujours ceux qu'il aime. — Vous connaissez mal ce pays, l'enfer n'est pas de feu mais de glace. mme jeanne-mance hébert discute avec l'abbé pierre frelaté à propos de son mari thomas hébert et de sa concubine tékacouita. La scène est traitée en plans séparés champ-contrechamp. — J'étais venu parler à un ami, je me rends compte que vous n'êtes rien d'autre qu'un envoyé de Dieu.

00.41.25 thomas hébert, titubant, sort ivre d'une taverne, soulignant la thématique des méfaits de l'eau de la mort. Il marche devant les vitrines de divers commerces, sur une grande rue commerçante de Montréal, s'annonçant en anglais et en français. Fredonnant la chanson Madeleine de Verchères, il passe devant l'affiche politique « LE PARTI QUÉBÉCOIS OUI ».

00.42.45 Gouvernement multi-temporel de l'intendant jean talon : eau-de-vie, économie, terrorisme, pègre — Une scène de comptoir de restaurant, « tournée dans une binnerie rue Notre-Dame près de De Courcelle, je crois bien [collaboration Jean Pierre Lefebvre, courriel 9 juin 2020] », présente plusieurs niveaux d'interprétations : l'ivresse de thomas hébert par l'eau de la mort ; un couple concentré à s'embrasser sur les sièges ronds tournants, complètement indifférent à ce qui se passe autour ; le serveur anonyme et silencieux, le seul qui écoute attentivement l'entrevue télévisée. Fort contraste entre les niveaux de langage du coureur des bois ivre, parlant fort, déblatérant des banalités, oblitérant ainsi la compréhension des discours, en langage élégant, de l'élite dirigeante. À la télévision, Jean Pierre Lefebvre anime l'émission Le peuple c'est vous où il interviewe l'intendant jean talon (poste qu'il occupe de 1665 à 1668 et de 1670 à 1672), historiquement « en désaccord profond avec le clergé sur la question de la traite des boissons [DBC] ». Mais, pendant que Tekakwitha vit ses plus importantes années à Kateritsitkaiatat, soit en 1677-1680, c'est Jacques Duchesneau de la Doussinière et d'Ambault qui est alors l'intendant en fonction, poste qu'il occupe de 1675 à 1682, temps consacré « en grande partie, à de longues et futiles querelles » avec le gouverneur Frontenac, dont celle « de la traite de l’eau-de-vie fut très sérieuse » (DBC).

« L'entretien avec jean talon est improvisé. C'est après l'enregistrement que Marcel [Sabourin] et moi avons éclaté [de rire] [collaboration Jean Pierre Lefebvre, courriel 9 juin 2020]. »

Attribué à Claude François dit Frère Luc (1614-1685), Portrait de Jean Talon, huile sur toile, 72,7 x 59,3 cm, Québec, Musée des augustines de l'Hôtel-Dieu (Vachon 1982, p. 283). Voir aussi Jean Talon sur Héraldique Québec.

— À quoi, monsieur talon, attribuez-vous ce regain de vie de la Nouvelle-France ?

— Le plus important, c'est que la France, acceptant, dans une certaine mesure, de jouer son rôle depuis son action civilisatrice, son aide accrue, nous permet de mettre en pratique les politiques que nous avons élaborées. Il est essentiel que la vie économique de la Nouvelle-France se base sur autre chose que les moyens de subsistance. Nous devons mettre l'accent sur le commerce extérieur, stimuler les exportations, trouver de nouveaux marchés. Nous devons d'autre part réglementer et coordonner, au plus tôt, les divers secteurs de notre économie.

— Question inaudible à laquelle talon dit qu'il peut difficilement répondre, balbutiant à propos de la mise en application d'un système politique et économique à l'opposé du système actuel qui est, comme on sait, basé sur le régime seigneurial.

— Question sur les négociations avec le terroriste Riel et un sauf-conduit vers les États-Unis !

[Bien sûr, les États-Unis n'existent pas encore du temps de talon. Louis Riel (1844-1885) a vécu deux siècles plus tard. Le sauf-conduit évoque la négociation avec les terroristes lors de la Crise d'octobre 1970.]

— talon évoque des discussions avec les terroristes, à la condition qu'ils acceptent les conditions imposées, un canot est prêt à prendre monsieur Riel. Il est difficile dans ces questions là... La terre appartient à tout le monde, c'est la Terre des Hommes [thème et slogan de l'exposition universelle tenue à Montréal en 1967]. Mon gouvernement veut respecter les terroristes en autant que les terroristes ne soient pas trop méchants, sinon ils vont se faire faire mal.

[Voir le texte de Jean Pierre Lefebvre à propos de l'influence de la Crise d'octobre 1970 sur ce film.]

— Gros plan sur Jean Pierre Lefebvre à la télévision : vous savez dans quel état est la société actuellement, la morale est, n'est-ce-pas, un peu en perte de vitesse. Je crois que c'est votre responsabilité, en quelque sorte, de voir à ce que la moralité publique soit gardée...

— Gros plan sur jean talon à la télévision : il faut faire respecter la loi et l'ordre, c'est une action civique qui est nécessaire, vous comprenez.

— Maintenant, qu'elle est votre conception de la loi, justement. Ces directives pourraient-elles aller à l'encontre des libertés individuelles ? Que par contre vous semblez vouloir soutenir.

— Alors, c'est le problème du canal et de l'eau. L'eau est libre d'aller où elle veut, mais le canal doit la maintenir dans une certaine forme, un certain chemin, sinon il y a des inondations. Le terrorisme est une inondation. Nous avons eu à prendre des mesures drastiques...

— C'est plutôt une pollution, le terrorisme, dans le sens de votre symbole de l'eau et du canal.

— C'est une pollution pire que la pègre. La pègre, tout de même, se tient dans certaines limites normales qu'impose la loi dans une société évoluée et capitaliste, alors que le terrorisme ne joue pas le jeu. Et c'est ce que nous ne pouvons admettre, le terrorisme n'accepte pas les canaux, vous comprenez. La pègre suit le canal, tout de même, c'est de l'eau corrompue...

[« Dans le cadre de l'enquête Vegas, qui visait principalement Vic Cotroni et ses acolytes, notamment Frank Dasti et Nicola Di Iorio, l'écoute électronique révéla que ce n'étaient pas seulement les proches conseillers de Laporte, l'organisateur politique Jean-Jacques Côté et le chef du cabinet Laporte, René Gagnon, qui entretenaient d'étroites relations avec la mafia montréalaise, mais Pierre Laporte lui-même [web ou pdf]. »]

00.48.35 thomas hébert, toujours ivre d'eau de la mort, marche devant des vitrines de magasins en réitérant à voix forte ces litanies... — Maudit beau pays. Vive la liberté. À bas la monarchie. Vive la Nouvelle-France. À bas le clergé. C'est donc beau de vivre dans un pays libre. Icitte c'est librement qu'on s'engage dans l'armée, oui monsieur. Icitte, y'a pas de service militaire. C'est librement qu'on se fait tuer. C'est librement qu'on se fait payer pour tuer du monde. À bas les coupeurs de têtes. Vive l'armée libre. Vive la guerre libre. Vive les femmes. Vive les cuisses des femmes libres. Vive le ventre des femmes libres. Vive la police libre. [Toutes ces acclamations sont des allusions au Vive le Québec libre ! prononcé par Charles de Gaulle, en 1967, depuis le balcon de l'hôtel de ville de Montréal.] Le policier amène thomas hébert vers la voiture. — Venez donc vous reposer en dedans.

« La scène de la marche et l'arrestation de Thomas a été tournée rue Notre-Dame, en face de l'ancienne pharmacie de papa [3618 Rue Notre-Dame Ouest, collaboration Jean Pierre Lefebvre, courriels 7-9 juin 2020 ; ce qui correspond aux numéros civiques 3719 à 3745 visibles dans le film]. »

00.50.03 Arrêté par la police, thomas hébert se retrouve en prison. Un policier le réveille à coups de pied. — Ma grand foi du bon dieu j'suis en prison. J'ai dû troubler encore la sainte paix publique. — Ta gueule, pi d'boute. Le policier le menace de son arme. — J'me soumets toujours à la volonté du plus fort. Le policier le bouscule violemment, un rappel des arrestations arbitraires suite à la loi des mesures de guerre décrétée par Pierre Elliot Trudeau durant la Crise d'octobre 1970.

00.51.43 Interrogatoire de thomas hébert — Travailler pour la police, c'est pas du travail, c'est un passe-temps. Tu m'diras quand même pas que tu gagnes ta vie sul dos des autres. — Ta gueule. Hier soir t'étais pas parlable, un vrai sauvage, t'étais trop saoul. Date de naissance ? — Le 17 août 1630. — Pas d'farces plates. — J'peux quand même pas mentir, pi faire mentir l'histoire pour faire plaisir ! On le matraque à plusieurs reprises avec un annuaire de téléphone sur sa tête. — Ça laisse aucune trace... Un rappel des arrestations arbitraires durant la Crise d'octobre 1970.

Montage de Tekakwitha, statue de cire, Musée historique canadien inc., Montreal, Canada (1935-1989), Burtin 2006, p. 97

| Monologue — Miroir | Ce pays | Je ne sais | Il y aura toujours | Je me suis résignée | Afin d'entrer dans la légende |

00.54.26 Monologue de tékacouita — Il y aura toujours des rats dans la cale de tous les navires. Il y aura toujours des héros dans tous les musées de cire. La mousse qui pousse au nord des arbres, la mousse qui pousse au sud de mon sexe, n'ont engendré que fatalité. L'enfant dans le ventre de ma mère, la terre, l'enfant dans le ventre de mon âme, la chair, n'ont vu le jour que pour être assassinés. Navires qui avez apporté le scorbut et l'humiliation, faites à tout jamais naufrage avec vos parasites les rats. Musées de cire qui gardez jalousement tant de fausses légendes, brûlez du feu de l'enfer et de tous les massacres que vous taisez.


00.55.27 historion tente de violer tékacouita qui le poignarde en se défendant. Ou, la légitime défense de Tekakwitha face à ses historiographes ! Ou, un exorcisme inversé contre les anciens harceleurs des consciences !

1
2
3
4
5
6
7
8

historion pourrait faire penser à histrion, dans cette très intéressante réflexion allégorique sur l'Histoire dans le jeu de miroirs tékacouita / Tekakwitha, les personnages effectuant d'ailleurs une révolution complète dans cette petite pièce, auparavant la cuisine de jeanne-mance, filmée en plan fixe. Un faible murmure de paroles indistinctes, comme la rumeur d'une chaîne historiographique, joue à la radio.

(1) Endormie dans sa chambre, tékacouita se lève pour aller répondre à la porte où l'on frappe de façon insistante.

(2) C'est historion, représentant de l'Encyclopédie Historia, dont il étale les volumes sur la table. — Voyons, madame, est-ce que j'ai l'air d'un criminel ?

(3) — Je veux tout simplement vous montrer ces livres d'histoire. Ça vous intéresse pas, l'histoire ? C'est important, pourtant ! Ils sont pleins de belles images.

(4-7) Apeurée, tékacouita se déplace, puis prend un livre. — Peut-être que vous comprenez pas l'français ? I mean, do you speak the language, english language ? Elle ouvre le livre, qu'elle referme lorsqu'il se rapproche. — J'savais bien que ça vous intéresserait.

(8-9) Lorsqu'historion se rapproche encore plus près, tékacouita lance le livre bruyamment sur la table. — Ben voyons. Sauvage. Voyons donc. Apeurée, tékacouita s'adosse à la porte d'entrée. historion examine le livre. — Non c'est correct, c'est pas abîmé.

(10) — Est-ce qu'on vous a déjà dit que vous êtes très belle ? Ben oui ! C'est sûr qu'on vous l'a déjà dit. En vérité, vous l'êtes. Vraiment. Vous m'plaisez. Ah vraiment. historion enlève son veston, tékacouita est de plus en plus apeurée.

(11) — C'tassez rare, en effet, que les femmes m'intéressent. Mais vous là. C'est différent. Vous avez un petit côté d'authenticité que même nos historiens pourraient pas mettre en doute.

(12) — Êtes-vous mariée vous ? Oui, bien sûr, sans ça vous habiteriez pas ce luxueux appartement. De toute façon, j'aime mieux les femmes mariées. Parce que les vierges ça se manipule assez mal, psychologiquement, physiquement aussi.

(13-15) historion agresse tékacouita, la bouscule, tentant de la violer. — Sauvage, mais consentante, parce qui ne dit mot consent ! tékacouita se débat, se défend, poignarde historion dans le dos, puis s'éloigne le couteau à la main.

(16) thomas hébert arrive, la voyant juste après le fait. — Ça c'est une vraie femme. Puis il s'évanouit suite aux coups sur la tête reçus de la police.

9
10
11
12
13
14
15
16
01.03.34 historion arrive à l'hôpital en civière accompagné de jeanne-mance. Elle change le pansement de sa blessure au dos. l'abbé pierre frelaté les rejoint et prodigue l'extrême-onction au mourant. jeanne-mance recouvre historion d'un drap. Bien qu'ayant admis ne pas connaître la victime, ni les circonstances de sa blessure, elle conlut que la justice divine s'est accomplie. frelaté demande des excuses pour son comportement de la veille, qui sont acceptées. Après avoir accusé frelaté d'ignorance, jeanne-mance fait ses adieux à cet ami, retournant en France dès le lendemain. — Je crois que nous avons eu tort de coloniser ce pays, la tâche est trop lourde, et nos difficultés sont de fausses difficultés. — Mais il faut bien un début à toute chose.

01.12.24 Dans la chambre tékacouita soigne les blessures à la tête de thomas hébert. Sur fond de chants autochtones, avec une image du Sacré-Coeur de Marie, datant du XIXe siècle, accrochée au mur. — Merci belle sauvage, douce sauvage. Non. T'en vas pas. Peut-être qu'on pourrait être heureux tous les deux ? Tu comprends pas ? Toi, moi, heureux ? Dans la cuisine, tékacouita prépare des fèves au lard en conserve. — Et ben toi, on peut dire que t'apprends vite ! Oui, j'sais c'que tu penses, tu dois me prendre pour un maudit sauvage ! Ils se rapprochent.

| Monologue — Miroir | Ce pays | Je ne sais | Il y aura toujours | Je me suis résignée | Afin d'entrer dans la légende |

00.32.55 Monologue de tékacouita

— Je me suis résignée à vivre dans le profond silence de la majorité trahie. Trahie par elle-même. Trahie par de faux dieux. Trahie par l'or. Trahie par l'eau de vie et de mort. Je me suis résignée à être la vierge sainte qu'on a violée au nom du père, du fils et de la civilisation. Je me suis résignée à être l'enfant des hommes. Je ne possède plus que la fierté de mon désespoir. Je ne possède plus que la force d'accepter ma mort.

01.21.23 l'abbé pierre frelaté prépare sa valise avec l'aide de marie.

— Si vous voulez mon avis, monsieur l'abbé, c'est pas sage de partir. Déjà la neige s'est mise à tomber abondamment. Vous seriez tellement mieux ici, près du feu. Et puis, c'est la peine de se donner tant de mal pour évangéliser ces sauvages. Une goutte d'eau-de-vie et ils redeviennent païens. — Ce n'est pas à vous de juger marie. — Pensez qu'ils vous tueront peut-être comme les autres. — S'ils me tuent, je mourrai. Et si je meurs, je serai avec Dieu. — Comment le savez-vous? — Je crois que vous devenez païenne vous aussi marie. — Vous avez encore le temps de prendre le bateau pour la France. Il part dans deux heures. — Non. Ma mission est ici en Nouvelle-France. Il est trop tard pour retourner en arrière. Et il est essentiel que quelqu'un, un jour, se rende au but de ses convictions et de sa foi. Après, seul le jugement de Dieu importe et, parfois, celui de l'histoire. — Vous êtes bien français, monsieur l'abbé. Il l'embrasse.

01.24.09 thomas hébert et tékacouita, se tenant par la main dans un long plan en travelling, font du lèche-vitrine et arrivent au PUB PLAZA TAVERNE (voir 1971.01.02). — Moi pas avoir assez argent acheter belle robe, mais moi avoir idée. Toi attendre moi ici. Pas bouger. Taverne. Femme pas entrer taverne. — Hey ! C'est du beau ça ! Maudite belle sauvage ! Le cabaretier donne une avance de 20 piastres à thomas hébert pour que tékacouita danse le soir même. — Toi avoir bel argent acheter robe, belle fourrure. Toi heureuse ? Moi heureux !
01.29.17 l'asservissement de tékacouita par son souteneur thomas hébert. — Show time ! Envoye, vas-y, ma belle sauvage. Envoye, kâlisse ! tékacouita danse seins nus. — Toi très bien dansé. Moi content. Toi apprendre vite. Moi content de toi. Toi contente ? Toi boire bière, toi beaucoup soif, toi beaucoup dansé. Tous les sauvages aimer eau-de-vie. Tous les blancs aussi. Il la fait boire, puis il boit. — Moi partir. Moi aller vers montagnes. Moi aller voir frères indiens à toi. Aller chercher belles peaux de fourrures. Toi danser, faire beaucoup argent. Toi acheter belles robes, belles fourrures, beaux bijoux. Toi être beaucoup heureuse. Moi beaucoup heureux toi être heureuse. Toi belle. Très belle. tékacouita laisse thomas hébert l'embrasser.

01.35.31 répétition de la scène du débutthomas hébert transporte 8 caisses d'eau-de-vie sur 2 chevaux, l'eau délétère annonciatrice de la mort. Puis, il regarde tékacouita et zoro enlacés près de la rivière, l'eau de vie naturelle de l'amour les unissant.

| Monologue — Miroir | Ce pays | Je ne sais | Il y aura toujours | Je me suis résignée | Afin d'entrer dans la légende |

01.37.11 Monologue de tékacouita

— Afin d'entrer dans la légende, le corbeau noir de mon peuple s'est laissé crever les deux yeux. Depuis hier il erre sans remords, parce qu'on le prend en pitié et qu'on le nourrit mieux. Depuis hier, peu lui importe d'être en cage ou en liberté. Il vit dans la vie éternelle, dans l'éternité, pour l'éternité. Son pays n'a pas de frontières, car ce pays n'existe plus. Et ce pays c'est le mien. Et je suis ce pays.

01.38.14 l'abbé pierre frelaté baptise successivement cinq autochtones morts massacrés, dont le chef cul de bouteille. Il arrive face à thomas hébert qui le tue. — Pardonnez-moi mon père si j'ai péché. Il lui ferme les yeux. — C'était la mort que tu souhaitais, je te l'ai donnée. Toi tu es le martyr, moi le coupable. Il crie, lance son fusil, ouvre une bouteille d'eau-de-vie, l'eau de la mort, qu'il boit goulûment. Criant de nouveau, il se roule par terre au milieu des morts. Voir aussi : 2008.12.22 — « La direction d’acteur vue par J-P Lefebvre MA FAMILLE COMÉDIENS par Jean Pierre Lefebvre ».

01.44.49 au bar, tékacouita danse au son des tambours et des stroboscopes. zoro lance le même cri que celui entendu à l'anacrouse. tékacouita arrête de danser, les tambours se taisent. Dans un silence de mort, zoro lui arrache le collier qu'il lui a donné au début du film et qu'elle porte encore au cou. zoro s'approche lentement de tékacouita pour l'enlacer, puis la poignarde dans le dos. Ils s'affaissent à genoux, comme une figure de pietà, puis il se poignarde. La tragédie à la grecque, annoncée à l'anacrouse, se termine, après la mort des autochtones et de la religion, par celle des amants éternellement enlacés dans la pellicule cinématographique 35 mm, aujourd'hui numériquement restaurée par Éléphant (web ou pdf).

« By the time Hébert reaches the lndian encampment, all the Indians have been killed. Initially it is not clear just who has killed them all. By inference from the following sequence, however, the slaughter must have been inflicted by Zoro when he returned from his cariboo hunt and found his tribe so debased that he felt he must destroy them. (5. Lefebvre himself, however, rejects this "closure." See "A Conversation," p. 127.) Similarly, in the next sequence, he feels he must destroy both Tékacouita and himself [Harcourt 1981, p. 54]. »

« [Harcourt —] And the Indian lad, Zoro, who slaughters his own tribe and then kills both himself and Tékacouita, does he do this basically to restore his own dignity? [Lefebvre —] Well that is open to interpretation. I didn't want to make it clear. It's a basic question that is asked after every screening. Who killed the Indians? It's not clear for people. Did Zoro kill them? We don't know. The only important thing is that he kills Tekacouita, because there's no way that he can regain his dignity without killing her. That's his male pride. I'm not saying that men should be like that. I'm just saying that that's waht's in the film [Harcourt 1981, p. 127]. »

« Jacques Thisdale est bien zoro, et c'est lui qui la tue à la fin (parce qu'elle a trahi sa nation malgré elle, et c'est également lui qui a tué tous les membres de sa tribu, que baptise l'abbé pierre frelaté ; ça, à peu près personne l'a deviné) [collaboration Jean Pierre Lefebvre, courriel 30 mai 2020]. »

« Je trouve un peu étrange ma propre interprétation du geste de Zoro et n'y souscris plus vraiment. Quand une oeuvre est ouverte, elle l'est avant tout pour son auteur, n'est-ce pas... Je dis donc Did Zoro killed them ? We don't know. J'aurais dû dire que ce n'était pas important de le savoir. Ce qui est certain : zoro ne poignarde tékacouita qu'une seule fois ; l'autre coup de poignard est pour lui-même ; on le voit alors s'affaisser sur l'épaule de tékacouita. Ce n'est peut-être pas évident sur un petit écran, mais sur un grand, oui. Je viens de regarder la scène [collaboration Jean Pierre Lefebvre, courriels 24-25 juin 2020]. »

01.49.21 Drogue et sauvages blancs. thomas hébert se réveille de sa cuite. Ayant pris possession du village autochtone décimé, des blancs, habillés en hippies, se passent un joint de l'un à l'autre. Le dernier est thomas hébert. Il rit, lance des cris de sauvages, repris en choeurs par la bande assemblée en rond.

« [Harcourt —] And the ending which has troubled me for so many years, with the hippies smoking the joint and then all hooting away like savages, I guess this underlines the artificiality of the ritual if you dont'y know the history of it. [Lefebvre —] I couldn't say it more clearly myself. That's it. Because, you know, at the time, it was the love-and-peace generation, and many young people were finding a kind of tribal life so extraordinary and they thought they were trying to live the way their ancestors did. It was a kind of dream [Harcourt 1981, p. 127]. »

01.53.39 FRÈRES HUMAINS UNISSEZ-VOUS DANS LA CONSCIENCE DE NE PAS ÊTRE IMMORTELS

01.53.51 à 1.54.07 thomas hébert PIERRE DUFRESNE tékacouita RACHEL CAILHIER mme hébert NICOLE FILION l'abbé frelaté LUC GRANGER zoro JACQUES THISEDALE cul de bouteille JACQUES DESNOYERS talon MARCHEL SABOURIN marie DENISE MORELLE historion GAÉTAN LABRECHE policiers JEAN-PIERRE CARTIER YVON DUFOUR cabarettier DENIS ANDRÉ

Rachel Cailhier (tékacouita), Jean-Pierre Lefebvre et Pierre Dufresne (thomas hébert), photo de tournage par Attila Dory, Cinémathèque québécoise 1995_1826_ph_05.

1970.12.05 — « La chronique de Jean-Pierre Tadros [...] (Signalons que Jean-Pierre Lefebvre vient tout juste de commencer le tournage de son nouveau long métrage, "Les maudits sauvages") [Le Devoir, 5 décembre 1970, p. 16 colonne 8]. »

1971.01.02 — Le samedi 2 janvier 1971, Télé-radiomonde (p. 18) popose une lecture sensationnaliste en mettant l'accent sur des titres populistes accrocheurs : « Quand une indienne devient danseuse à gogo » et « "Le bonheur de fumer de l'herbe et d'oublier l'histoire'' ». L'intitulé sur la photo éveille cependant la suspicion en écorchant le nom du réalisateur en « Jean-Paul Lefebvre » ! Le tournage, « terminé le 19 décembre », s’est bien déroulé à Mascouche, mais pas « au Café Rockliff à Montréal, rue Lajeunesse ».

« Ne connais pas le café en question et n'ai rien tourné dans cette région. Le bar à gogo où danse Katéri était situé rue St-Hubert, où a également été tourné le long plan de la marche devant les magasins de la super consommation [collaboration Jean Pierre Lefebvre, courriel 9 juin 2020]. »

Voici quelques extraits de cet article.

« Jean-Pierre Lefebvre, l’enfant terrible du cinéma québécois, n’a pas sitôt terminé Q-BEC MY LOVE qu’il s’est attaqué à la réalisation d’un nouveau film [...] LES MAUDITS SAUVAGES [...] ridiculise les Blancs qui ont imposé aux autochtones leur façon de vivre.

“Les Blancs, précise Rachel Cailhier, Jean-Pierre leur reproche d’avoir séduit les Indiens par des artifices, des bijoux et des idoles : tous, de l’abbé Frelaté personnifié par Luc Granger à l’intendant Talon incarné par Marcel Sabourin, tous cherchent à corrompre les Rouges en prétendant les sauver, en prétendant leur apporter les lumières de la civilisation. Un exemple au hasard : Thomas Hébert, le triste héros du film, arrache Tékacouita à sa tribu afin de lui montrer la ville, cette ville supposément merveilleuse où elle végète bientôt comme danseuse à gogo dans un club. Comme danseuse à gogo dans un club car l’action se situe à la fois vers 1760 et en 1970, s’empresse d’ajouter la jeune comédienne : les minorités d’aujourd’hui se font exploiter comme se faisaient exploiter les minorités d’hier, conclut-elle d’un trait, et voilà sans doute pourquoi LES MAUDITS SAUVAGES dénonce deux siècles d’histoire.”

Gaétan Labrèque [Labrèche], qui se servait naguère d’un crucifix pour planter des clous dans JUSQU’AU COEUR, se sert ici d’une plume pour déformer les événements auxquels il assiste en tant que représentant de l’encyclopédie “Historia”. Quant à Jacques Thisdale, un pur, il désapprouve la conduite de l’héroïne : jugeant qu’elle se prostitue aux Blancs, il décide de la tuer. Et c’est alors que le film s’achève par l’image saugrenue d’une colonie de hippies fumant de la marijuana : “le bonheur de fumer de l’herbe et d’oublier l’histoire”, lit-on dans le scénario. Le bonheur de fumer de l’herbe et d’oublier l’histoire ! »

1971.01.07 — Le film est également mentionné dans La Presse du 7 janvier 1971 (p. D11), à l'occasion d'une entrevue de Pierre Dufresne.

1971.05 — Au printemps de 1971, le film est sélectionnée par La Quinzaine des Réalisateurs, organisée depuis 1969 par la Société des réalisateurs de films (SRF), une sélection parallèle du festival de Cannes, non compétitive.

« SYNOPSIS — Lefebvre présente Les maudits sauvages comme "un film presqu’historique" (sous-titre). Passant sans transition de 1670 à 1970, promenant ses personnages dans un village indien reconstitué, dans des paysages champêtres ou sur des avenues commerciales du Montréal contemporain, il nous présente quelques types historiques aux noms bien connus, mais aux visages bien moins connus que nous ne le pensons généralement.

Dans Q-Bec My Love, Lefebvre disait qu’il faut brûler les écrans qui cachent la vraie vie (démystifier le cinéma). Avec Les maudits sauvages, il poursuit la même démarche, mais en s’attaquant cette fois-ci à l’histoire. Au milieu de son film, il fait tuer Historion, le vendeur itinérant de l’encyclopédie Historia, nous fournissant ainsi la clé de son film: il faut se dégager de l’histoire officielle apprise dans les manuels. Cela se fait en critiquant de façon radicale toutes les représentations collectives transmises jusqu’à nous. Lefebvre ne prétend pas opérer cette critique en leur juxtatposant une "vraie vérité historique" que, lui, il posséderait, mais tout simplement il brouille certaines cartes pour semer le doute et dévoile ici et là certaines contradictions qu’il nous invite à réexaminer.

À plusieurs reprises dans le film, Thomas Hébert, le personnage principal (principal uniquement parce qu’il fait le lien entre tous les autres), chante ou gueule ce refrain: "Il est un nom dont la mémoire est chère à tous les Canadiens…"

RÉALISATEUR — Jean Pierre Lefèbvre est un réalisateur, scénariste, acteur, monteur, producteur, directeur de la photographie et compositeur québécois [web ou jpg ou pdf]. »

« Ma première présence à Cannes fut en 1974 avec Les dernières fiançailles, parce que je terminais alors une tournée de quatre mois en France et en Suisse avec neuf films. C'est Pierre-Henri Deleau de la Quinzaine qui m'avait tordu le bras pour que j'y sois présent. Avant Les Sauvages, j'avais déjà eu quatre films à Cannes ; mais à cette époque le Canada ne croyait pas utile d'envoyer les réalisateurs au festival [collaboration Jean Pierre Lefebvre, courriel 19 juin 2020]. »

1971.05.20 — Dans sa couverture de la Quinzaine pour Le Monde, Louis Marcorelles présente les trois films québécois sélectionnés en évoquant la Crise d'octobre (Faut aller parmi le monde pour le savoir de Fernand Dansereau) et la situation du français au Nouveau-Brunswick (l'Acadie, l'Acadie de Michel Brault et Pierre Perrault), sous le titre « Le destin des minorités », interprétant le tout sous le signe du...

« [...] désespoir [qui] est au coeur des Maudits Sauvages de Jean Pierre Lefebvre, film de fiction aussi déroutant, aussi "bloqué" dans son affectivité, ses réactions purement émotives que les récents ouvrages de Glauber Rocha mais renouant avec l'inspiration de son premier travail, le Révolutionnaire, daté de 1965, qu'il avait "dédié à ceux qui ne veulent pas mourir pour rien". Il y dénonçait l'absurde d'une révolution sans racines, appelée à mourir aussitôt que née parmi les "arpents de neige" chers à Voltaire. Dans les Maudits Sauvages, Lefebvre mêle inextricablement le passé — la colonisation française vers 1630 — et le présent, ce présent où la nation Indienne, premier pessesseur du pays, n'a plus voix au chapitre, destin promis dans un avenir proche aux descendants des premiers colonisateurs français [Le Monde, 20 mai 1971, p. 22, Cinémathèque québécoise, collaboration Julienne Boudreau]. »

1971.06.06 — Cette couverture médiatique montréalaise du Festival de Cannes est très élogieuse.

« [Spécial CANNES] Accueil délirant des “Maudits sauvages'' — Le dernier film de Jean-Pierre Lefebvre, "les Maudits sauvages", mettant en vedette Pierre Dufresne, a reçu un accueil délirant au petit cinéma Vox de la rue d'Antibes. Quelques personnes ont quitté la salle au bout d'une vingtaine de minutes, mais tous les autres ont applaudi à tout rompre à la fin de la projection. De fait, il s'agit de la meilleure oeuvre de Jean-Pierre Lefebvre jusqu’ici [Photo-journal : tout par l'image, dimanche 6 juin 1971, p. 5]. »

1971.06.09 — La critique de Variety est plus sévère.

« Cannes, May 27. [...] The prolific and highly individual Jean-Pierre Lefebvre is back again; this time with his most finisched film, so far, and his first in color. But once again, this very personal filmmaker has failed to convey on the screen in absorbing terms the intentions that were in his mind, partly because his ideas and concepts are fragile, delicate, almoste spiritual, and his visualization of them is so self-indulgent and static that he drives his audiences out in droves. It is not hard for Lefebvre to make feature- length films. He simply lets most of his scenes run so long that what could be conveyed in 30 takes over 100 minutes. In "Les Maudits Sauvages," he has attempted to "repossess," or make contemporary, certain historical facts and characters and place them in the present to show us that society's attitudes, particularly towards humanity, have not changed. These observations revolve around an Indian maiden and a trapper, with the action, if it can be so described, wandering between 1670 and 1970 settings. The belief that life is "an eternal tragicomedy" is hardly original, and in spite of the fact that Lefebvre has tried to be original in re-stating it, only verry special-[?] audiences will respond. Jean-Claude Labrecque's mostly static camerawork is excellent [Variety, 9 juin 1971, Cinémathèque québécoise, collaboration Julienne Boudreau]. »

1971.06.15-21 — Albert Cervoni, dans France nouvelle, connaît bien les réalités québécoises.

« Mais le film de Jean-Pierre Lefebvre, pour moi un ami personnel, plus récent, "Le maudits sauvages", vue à la quinzaine de la S.R.F. (Société des Réalisateurs de Films) était aussi un film important, même s'il était "en marge" du festival. [...]

"Les maudits sauvages" est un film politique important. Une histoire assez décousue, volontairement décousue pour nous renvoyer à des interrogations à un désarroi. Il y a de grands moments lyriques à rappeler le massacre, la spoliation des Indiens par les Blancs, leur abrutissement systématique par l'alcool, par l'eau "de mort", le viol des Indiennes.

Il y a aussi des moments d'une très forte dérision, et en même temps d'une compréhension chaleureuse, pour essayer de démystifier le mythe indien dans lequel certains jeunes Canadiens essayent de trouver la preuve de leur identité québécoise, non fédérale, non soumise à l'anglophonie bourgeoise dominante.

Lefebvre fait tranquillement passer un "trappeur" en costume remontant à il y un ou deux siècles devant une boutique moderne, devant des tubes de néon. Le "trappeur" s'en va tenant par la main une "sauvage" qu'il va tendrement faire [sic] dans une "boîte" de Montréal.

Mais Lefebvre s'attarde aussi avec une certaine amitié sur des "hippies" parodiant les gestes indiens, voulant s'identifier par leurs rites aux Indiens, les plus opprimés des opprimés, avec une amitié certaine mais avec une non moins certaine ironie critique. La volonté d'identité québécoise, linguistique, culturelle, politique, ne doit pas se transformer en folklore idéaliste [Albert Cervoni, France nouvelle, 15-21 juin 1971, Cinémathèque québécoise, collaboration Julienne Boudreau] ! »

1971.07 — Marcel Martin prend le tout de façon beaucoup plus ludique.

« Dans le savoureux "parler" québécois, ce sont les "sacrés" sauvages, les Indiens qui occupaient le pays à l'arrivée de Européens. On les a enivrés, catéchisés, exploités, massacrés tout en jouant la comédie de l'assimilation : tel est le bilan de trois siècles (1670-1970) de colonisation que dresse Jean-Pierre Lefebvre avec l'humour volontiers grinçant qu'on lui connaît. Téléscopant les âges, il promène trappeurs et Indiens dans le Canada d'aujourd'hui, brocardant au passage la religion, le paternalisme colonialiste et toute la vision sulpicienne et racistes en vigueur, dit-il, dans les livres d'école. Dépouillé à l'extrême (de longues scènes en plan fixe), entrecoupé d'un très beau récitatif mis dans la bouche d'une Indienne dépossédée de son identité, le film se présente comme une fable délibérément didactique et propose en final, mi-ironique, mi-sérieux, le retour à l'état de nature prôné par les hippies [Marcel Martin, « festival », Cinéma, n° 158, juillet 1971, p. 55-56, Cinémathèque québécoise, collaboration Julienne Boudreau]. »

1971.08 — En août 1971, on livre un « court générique et encore plus court synopsis [« Critique - Les Maudits sauvages ou l'eau de vie et de mort (Canada : Québec, 1971) », Nouveau cinéma canadien (Montréal), 14, août 1971, p. 19, Cinémathèque québécoise, collaboration Julienne Boudreau] ».

1971.09 — En septembre, Bernard Cohn rédige un compte-rendu beaucoup plus mitigé de sa perception du film visionné dans le cadre de la Quinzaine des réalisateurs.

« J.-P. Lefebvre devenu maintenant avec Pierre Perrault le cinéaste canadien le plus important, nous offre ici une oeuvre hybrlde, caractéristique de ses qualités et de ses défauts. Il y a toujours eu chez cet auteur un goût pour le canular, mais aussi un don réel pour rendre émouvants des personnages. Les Maudits Sauvages est une entreprise qui veut être à la fois sociologique et comique, tout en se pliant aux règles du cinéma d'aventure. On peut y voir aussi une parodie des films hollywoodiens sur les rapports Blancs-lndiens, comme par exemple Les Deux Cavaliers de Ford auquel plusieurs scènes font penser. Mais l'ensemble, de trop vouloir embrasser, reste confus et lourd. Filmé la plupart du temps en plans interminables. Les Maudits Sauvages raconte l'histoire d'une Indienne qui est amenée par un Blanc à la ville, montre ses rapports avec l'entourage de ce dernier et avec la nouvelle civilisation dans laquelle elle est censée vivre. De nombreux personnages, pour la plupart caricaturaux, passent et repassent dans le film : celui du curé est sans doute le plus savoureux et il garantit ce qu'il y a de meilleur dans la charge. Malheureusement la variété des thèmes, des décors, des protagonistes donne une impression d'inachevé comme si l'auteur, incapable de choisir, avait cru bon de mêler le sérieux et la blague de telle façon qu'on ne sait pas très bien ce qu'il veut dire. La confusion dans le propos ne fait que renvoyer à une confusion intellectuelle qui n'est pas nouvelle chez Lefebvre. Certes, il y a quelques beaux moments dans Les Maudits Sauvages. Le portrait de l'lndienne est assez touchant et les scènes, en extérieur, au bord de l'eau, sont très pures, très belles plastiquement. De même les rapports entre l'homme et la femme, sobrement traités, sont émouvants (voir, dans cet ordre d'idée, Il ne Faut pas Mourir pour ça). C'est lorsqu'il est loin de toutes digressions politiques ou sociologiques que Lefebvre fait preuve de ses plus grandes qualités : dire des choses justes sur des sentiments justes [Bernard Cohn, « Cannes 1971, Les maudits sauvages », Positif, n° 130, septembre 1971, p. 25, Cinémathèque québécoise, collaboration Julienne Boudreau]. »

1971.09 — Une couverture étoffée lui est donnée, à la rentrée automnale, dans le périodique spécialisé Cinéma Québec de septembre 1971. Jean Pierre Lefebvre y occupe une place importante. Tout d'abord, à propos de la programmation des films québécois en salle.

« Il se fait de plus en plus de longs métrages au Québec, et on en voit toujours aussi peu. Cette situation devient pratiquement catastrophique : près de trente films seraient actuellement en préparation, en cours de tournage ou attendraient tout simplement qu'un distributeur compatissant les sorte de l'oubli. Or, voilà que l'on parle de plus en plus de ces "petites salles" qui programmeraient uniquement des films québécois. Début octobre, l'une d'elles inaugurerait cette nouvelle politique, dans le Vieux Montréal, avec Les maudits sauvages de Jean-Pierre Lefebvre [« l'o.n.f. à la dérive », Cinéma Québec, septembre 1971, p. 03-04]. »

On y trouve ensuite « Un témoignage de Jean-Pierre Lefebvre, sur le film de Jacques Leduc, "On est loin du soleil" [Cinéma Québec, septembre 1971, p. 16-19] ». Le réalisateur y signe également un texte sur son film, dont on retrouve le titre brodé sur sa veste, « J.P. "Les maudits sauvages" 1970 [p. 20] », ainsi que la transcription du Monologue — Miroir « ainsi parla tekacouita [p. 21] », en filigrane sur une très belle photographie. Il s'agit, bien sûr, d'un clien d'oeil à Ainsi parla zarathoustra, le poème philosophique de Nietzsche, dont la musique de Richard Strauss est utilisée dans le film de Stanley Kubrick sorti en 1968, 2001 l'Odyssée de l'espace.

« Les maudits sauvages est donc avant toute chose un geste de repossession, non pas au niveau des faits historiques eux-mêmes, mais au niveau de l'esprit dans et avec lequel ils nous ont été transmis. Je suis en effet parti, pour écrire le scénario du film, en concevoir le mouvement et l'esthétique, de nos manuels de classe, leurs gravures sulpiciennes, leurs citations épiques, leurs propos racistes, de même que de tous les phantasmes — et même les fantômes — qui depuis notre enfance n'ont cessé de nous hanter. Mais, en même temps, j'ai cherché à plaquer ces éléments sur notre réalité d'aujourd'hui dans le but de démontrer que le décalage de quelques siècles n'est pas aussi considérable que l'on serait porté à le croire. Les maudits sauvages n'est donc rien d'autre qu'un musée, celui de notre conscience, où la naïveté autant que la beauté de ces vraies images d'épinal n'ont d'alarmant que leur prolongement, passé et présent, tragique. Jean Pierre Lefebvre [Cinéma Québec, septembre 1971, p. 20] »

RD — J'aimerais bien savoir à quoi, au juste, tu te réfères lorsque tu parles de « nos manuels de classe, leurs gravures sulpiciennes », concept figurant dans tes écrits et repris dans de multiples publications. S'agit-il des manuels scolaires de l'école primaire, secondaire, collégiale ? Car ce sont les jésuites qui ont toujours promu la cause de Tekakwitha ! Les manuels scolaires, à cette époque, étaient souvent le fait des Frères des écoles chrétiennes ou des Clercs de Saint-Viateur. Donc, d'où vient cette référence aux sulpiciens ?

JPL — « J'ai souvenir d'images de Katéri dans ma tendre enfance, au primaire et secondaire, manuels scolaires d'histoire ou de morale, images pieuses données à Noël par mon oncle curé, mon cousin aumônier militaire. Si tu regardes un jour Le Voyage de retour (2017), tu verras la spirale catholique dans laquelle on m'enfonçait. Et puis il y avait les visites dans les magasins d'objets de piété avec la famille, les tantes, les oncles, rue Notre-Dame, coin St-Sulpice. L'horreur totale ! Les spaghettis de scapulaires, les saintes vierges phosphorescentes... Je fais sûrement référence à l'art sulpicien en général, dans les églises, les couvents de ma soeur religieuse, à l'Oratoire. Au mauvais goût religieux, aux sacrés-coeurs dégoulinants, aux martyrs livides et cireux. En veux-tu, en v'là [collaboration Jean Pierre Lefebvre, courriel 29 juin2020]. »

Cette définition correspond tout à fait à celle donnée par le CNRTL au mot sulpicien.

« B. − Péj. [P. réf. aux magasins d'art relig. entourant l'église Saint-Sulpice à Paris; qualifie une statue, un tableau, un objet à caractère relig., ou la manière dont ils sont réalisés] Qui est caractérisé par un aspect mièvre, conventionnel et d'un goût souvent douteux [web ou pdf]. »

Le Kateri Center fait encore ses choux gras de la vente de ces produits dérivés de dévotions auxquels se référait également Cohen.

Finalement, André Leroux signe, toujours dans le même numéro de ce périodique, une intéressante analyse du film dont voici quelques extraits.

une expérience de démystification les maudits sauvages

« Avec Les maudits sauvages, Jean-Pierre Lefebvre s'est refusé à reconstruire l'histoire, à la dépouiller de tous ses véritables prolongements. Le sous-titre du film est assez clair pour que nous ne fassions pas erreur; ne s'agit-il pas d'un film presqu'historique. L'histoire est ici perçue et organisée en fonction et à partir d'une tradition: celle de l'Histoire sainte sulpicienne telle que formulée et illustrée par tout un système d'enseignement scolaire rétrograde et puéril. Qui ne se souvient pas de nos anciens manuels d'histoire du Canada bourrés d'illustrations sirupeuses et de commentaires tendancieux? Rappelons-nous ces gravures où l'on voyait le bon et noble missionnaire au coeur enfiévré de foi exaltée, essayant, à tout prix, de sauver l'âme damnée du cruel et méchant iroquois. Ces images nous poursuivent encore, hantent nos musées de cire et témoignent de toute une forme d'éducation dont nous essayons aujourd'hui de nous affranchir complètement. C'est d'ailleurs à un véritable exorcisme et à un dépassement de toutes ces diverses pressions séculaires que se livre Jean Pierre Lefebvre dans Les maudits sauvages. [...]

Au sein d'un apparent récit (la longue déchéance de la jeune indienne Tékacouita) où la fiction s'unit au document [...] Lefebvre actualise le passé comme s'il s'agissait d'un perpétuel présent. Passé et présent se répondent sans cesse mais se reflètent aussi, comme dans un miroir. Ce jeu de miroirs fait éclater tous les pièges qui engendrent la complète dépossession. La jeune Tékacouita, seule véritable victime du film, connaîtra toutes les étapes de la désintégration et subira tous les assauts de la séduction mis en branle pour l'assimiler. Séduction du confort blanc. Séduction culturelle puis sexuelle (séquence de l'historien). Séduction d’une société qui étale l'abondance de tous ses produits aliénants. Ainsi l'asservissement colonisateur se définit dans ce faux récit comme un art de charmer pour anéantir et accroître sa domination. L'Histoire est constamment ouverte et Lefebvre nous montre que Thomas Hébert, le ravisseur [plutôt donataire de la part de cul de bouteille] de l'indienne, est lui aussi perdu, trahi par une situation qu'il ne comprend pas. [...]

Lefebvre refuse de figer l'Histoire. Il veut provoquer le spectateur, l'obliger à se regarder, à s'interroger sur le sens de notre destinée collective, à s'impliquer dans une aventure qui se situe au-delà du cinéma, dans une nécessaire repossession de notre identité individuelle et collective. Il ne faut donc plus se laisser tromper par des illusions rassurantes et tout premièrement par l’illusion de l'image. [...]

Les maudits sauvages c'est donc un acte de libération et de provocation qui ne peut trouver ses véritables prolongements que par un retour sur soi et un abandon de tous les liens inutiles. Un nécessaire abandon des fardeaux superflus. Le film transgresse donc les rites de la répétition historique en opérant un retour à l'essentiel. La grandeur du cinéma de Lefebvre, c'est de déployer sous nos yeux le poids du passé et l'incertitude du présent pour nous apprendre à les dépasser. [...]

Avec On est loin du soleil, de Jacques Leduc, je tiens Les maudits sauvages pour l'un des films les plus importants jamais réalisés au Québec et au Canada [Cinéma Québec, septembre 1971, p. 22-23]. »


1971.10.13 —

Renald Bérubé, Nicole Filion et Jean-Pierre Lefebvre participaient hier au lancement conjoint d'un ouvrage consacré au cinéaste Jean-Pierre Lefebvre et du dernier film de ce prolifique québécois, "Les maudits sauvages". La comédienne Nicole Filion interprète dans ce film le rôle de Jeanne Mance.

Luc Perreault, « Jean-Pierre Lefebvre: un film et un livre », La Presse, 13 octobre 1971, p. D2.

Malgré toutes ses incohérences, ses lacunes et ses imperfections, le cinéma québécois comporte néanmoins deux constantes: Denis Héroux et Jean-Pierre Lefebvre. Alors que le premier nous livrait la semaine dernière son dernier-né, le second a profité du lancement d’un ouvrage collectif sur son oeuvre déjà abondante pour annoncer la sortie prochaine des “Maudits sauvages”, son plus récent long métrage.

Aux journalistes présents à la conférence de presse d’hier, il ne fut permis de voir que le générique des "Maudits sauvages”. Il s’agit, a-t-on appris, d’un film presque historique (1670-1970) de Lefebvre mettant en vedette Pierre Dufresne, Rachel Cailhier, Nicole Filion, Luc Granger et une douzaine d’autres comédiens. Tourné en 35mm et en Eastmancolor, "Les maudits sauvages” a été mis en images par Jean-Claude Labrecque. Le montage est l’oeuvre de Marguerite Duparc, la femme de Lefebvre, qui incidemment sera bientôt maman.

Pour en connaître davantage sur le film, rien de mieux que de laisser parler Lefebvre. Dans un pamphlet publicitaire (d’un luxe inusité), l’intéressé déclare ce qui suit:

“Les maudits sauvages” est avant toute chose un geste de repossession, non pas au niveau des faits historiques eux-mêmes mais au niveau de l'esprit dans et avec lequel ils nous ont été transmis. Je suis en effet parti, pour écrire le scénario du film, en concevoir le mouvement et l’esthétique, de nos maluels de classe, leurs gravures sulpiciennes, leurs citations épiques, leurs propos racistes, de même que de tous les phantasmes et même les fantômes qui depuis notre enfance nont cessé de nous hanter. Mais, en même temps, j’ai cherché à plaquer ces éléments sur notre réalité d’aujourd’hui dans le but de démontrer que le décalage de quelques siècles n’est pas aussi considérable que l’on serait porté à le croire.”

Cette confrontation du passé et du présent explique le “presque historique” du générique. Pour le cinéaste, il n’était pas question de reconstituer l’histoire mais de partir de l’histoire pour éclairer le présent.

“J’ai cherché, précise Lefebvre, à mettre en parallèle deux époques en me servant de deux personnages caractéristiques, l’un qui est le coureur des bois, celui qui se fait toujours f... et qui demeure une image possible du Québec, et d’autre part Tékacouita qui ne dit pas un mot et qui, ce faisant, exprime notre silence à nous.”

— “Les maudits sauvages”, en ce cas, ce n’est pas comme on pourrait le penser un film sur les Indiens d’Amérique.

— Non, surtout pas. Je ne serais pas capable d’aborder les deux questions en même temps. Le titre correspond plutôt à une expression consacrée. On le dit à propos de tout et de rien. C'est une phrase qui fait sûrement référence aux Indiens en partie mais aussi aux Québécois, aux policiers, etc.

Quant à l'ouvrage qui vient de lui être consacré, “Jean-Pierre Lefebvre” (Bérubé 1971), le cinéaste ne cherche pas à en tirer de nouveaux titres de gloire. Il considère cette publication des Presses de l’Université du Québec comme un outil de plus pour mieux analyser la situation de notre cinéma.

Ce qu’il en pense? Il compare ce livre à un manuel d’entretien de l’automobile. “Quand t’achètes un char, comme il dit, faut que tu saches comment t’en servir!”

Mais ce livre, trouve-t-il qu'il lui rend justice?

Je ne l’ai pas lu en entier mais primo, c’est plein de contradictions dans les jugements: tant que ce sera comme ça, je pense que je serai en vie. Deuxièmement, j’y trouve la confirmation d’intuitions que j’avais eues en faisant mes films mais que je n’étais pas encore parvenu à exprimer en mots.

Précisons que cet ouvrage a été réalisé sous la direction de Renald Bérubé et de Yvan Patry et qu’il met à contribution un nombre considérable d’individus, critiques, professeurs ou professionnels du cinéma. Il s’agit de la première monographie aussi complète jamais consacrée à un cinéaste québécois.

Dernière précision: “Les maudits sauvages” devrait être lancé le 28 octobre dans l’un des deux nouveaux petits cinémas du Vieux-Montréal.

1971.10.15 — Haro sur la critique, non signée, qui avoue d'emblée son ignorance du Québec, de son histoire et de ses réalités ! Ce qui entraîne un douteux mélange d'incompréhensions et de jugements lapidaires non fondés. Un tel salmigondis n'a certainement pas aidé la cause de ce périodique, dirigé par le peu connu Philippe Cambuzat, dont c'était le dernier numéro après deux ans de publication (BNF) !

« Il faudrait bien connaître l'histoire et le passé du Québec pour vraiment saisir toutes les subtilités du langage de Jean-Pierre Lefèbvre et savoir à quoi et à qui correspondent les constantes références de son film : Les maudits sauvages.

Un des problèmes majeurs du film semble être l'expression de la non-fierté qui s'exprime au travers d'un trappeur englué dans les lois sociales et qui, finalement, ne trouve d'autre solution pour s'en échapper temporairement que l'alcool ou plus tard la drogue et l'exploitation des Indiens (ou peuples sous-développée !) réduits à un état de misère... quand on ne les assassine pas comme à la fin du film, éliminant ainsi le côté "nature" que l'on s'efforcera ensuite de reconquérir, justifiant donc la présence des hippies. Le "message" en quelque sorte du film tient tout entier dans le dernier carton que Jean-Pierre Lefèbvre nous offre : "Homme de tous les pays, unissez-vous dans la conscience que vous n'êtes pas immortels."

Le film nous transmet également la profonde déchirure d'une Indienne devant le sort qu'il est advenu à son pays et par là même à son peuple. Donnée en présent au trappeur par le chef de sa tribu, ivre "d'eau de feu", elle pénètre dans un monde qui lui est inconnu, dont elle ne comprend rien et auquel elle ne pourra d'adapter. Qui plus est, chaque être qu'elle y verra évoluer sera présenté sous un jour néfaste : ainsi la femme du trappeur qui fait une "scène de ménage" avant de quitter son mari, en claquant la porte, pour aller trouver refuge chez le curé, lequel d'ailleurs ne lui sera d'aucun secours (un pour point our l'Eglise !) ; ainsi le représentant en livres d'histoire qui en arrive peu à peu à vouloir la violer ; ainsi le trappeur même, qui, après lui avoir fait admirer les robes de la ville l'engage à son insu dans un cabaret pour qu'elle s'y prostitue. Elle, d'ailleurs, ne s'en rend pas tellement compte et c'est même une occasion pour retrouver les rythmes et les danses qu'elles avait connus auparavant. Et là, je pense que Jean-Pierre Lefèbvre aurait pu et dû accentuer la séquence où l'Indien tue celle qui lui était promise dans ce cabaret pour avoir rompu le pacte de liberté et d'attachement à tout ce qu'ils représentaient antérieurement, car c'est une des scènes capitales et il est dommage qu'elle ne soit plus belle. Et si, finalement, cette Indienne meurt au milieu de ce nouveau monde, c'est surtout par peur de réagir, par entière soumission et aussi par racisme, car elle est rouge et les Blancs lui ont déjà inculqué en quelques sorte son complexe d'infériorité. L'on pourrait cependant reprocher à l'auteur les dialogues ridicules du prêtre qui, même s'ils visent à démystifier la religion et l'Eglise, ce qui est le cas, apparaissent ici déplacés, hachant le film d'une manière peu convaincante. Enfin, il est à noter des images d'inégale valeur où de très beaux paysages aux couleurs fortes s'opposent à des intérieurs parfois laids [Cinéma 9, Paris, #17, 15 octobre - 15 novembre 1971, Cinémathèque québécoise, collaboration Julienne Boudreau]. »

1971.10.16 — « Enfin ! | à compter du | 29 octobre | Le Vieux Montréal | aura ses cinémas | Films d'ouverture : | Studio A : "Kes" de Tony Garnett | Studio B : "Les Maudits Sauvages" | de Jean-Pierre Lefebvre | Les Cinémas du Vieux Montréal | 136 est St-Paul | (place Jacques-Cartier) [« Publicité », Le Devoir, 16 octobre 1971, p. 14, repris le 23 octobre, p. 14] ».

La première du film fait l'ouverture d'un nouveau lieu de diffusion, les cinémas du Vieux-Montréal, sis au au 136 rue Saint-Paul Est, nouvellement construits sur les ruines de l'ancien immeuble Joseph-Auguste-Laviolette (1893) incendié en 1964.

« Au cours des premières années, plusieurs entreprises du domaine cinématographique − producteurs et distributeurs − y ont leurs bureaux. Les Cinémas du Vieux-Montréal y ouvrent même deux petites salles spécialisées dans le cinéma de création, mais l'aventure ne dure que deux ans (locataire de 1971 à 1973) [web ou pdf]. »

1971.11 —

Même s'il est publié par un ordre religieux, celui des Dominicains, le périodique Maintenant livre un juste compte-rendu du film, tout en lui donnant la primauté sur plusieurs autres par la seule illustration retenue pour l'article.

« Mais il faut surtout retenir de cette rentrée ’71-72’, deux films qui chacun à leur manière marque une date dans le cinéma québécois: ON EST LOIN DU SOLEIL [à propos du Frère André, voir le témoignage de Jean Pierre Lefebvre sur ce film], réalisé par Jacques Leduc et LES MAUDITS SAUVAGES tourné par Jean-Pierre Lefebvre. [...] On pourrait établir certains rapprochements entre le film de Leduc et LES MAUDITS SAUVAGES de Jean-Pierre Lefebvre. Mais la tentative de ce dernier est surtout culturelle et cela dans le sens plein du mot. Lefebvre en se penchant sur les sauvages, les maudits sauvages que sont les Indiens et que nous sommes tous, nous force à démasquer notre histoire telle qu’elle nous a été servie et à synthétiser par un regard libéré, décolonisé, le passé et le présent dans un avenir révélateur. Notre histoire, ici, n’est pas dramatique à la manière des reconstitutions hollywoodiennes mais lue de l’intérieur pour éviter le mensonge, pour la prendre en main, pour qu’elle se prolonge dans et par le spectateur [Richard Gay, « La rentrée '71-'72 », Maintenant, novembre 1971, p. 320-321]. »


1971.11.06 —

Le 6 novembre 1971, Le Devoir publie trois textes (pdf). Une reprise de l'article de Jean Pierre Lefebvre déjà publié dans Cinéma Québec en septembre. Un compte-rendu du livre de Renald Bérubé et Yvan Patry intitulé Jean-Pierre Lefebvre (Bérubé 1971). L'article de Jean-Pierre Tadros, « En feuilletant l'album de famille », tout annonçant plusieurs arguments qui seront repris par Lever, donne un excellent résumé du film et une justification très appropriée de sa structure et de son style très particuliers.

1971.11.07 —

« CRITIQUE-FILM "Les maudits sauvages": l'histoire ancienne servie à la moderne!

Au générique du dernier film de Jean-Pierre Lefebvre, l'inscription dit que "Les maudits sauvages" est un film presque historique. Pas complètement historique parce que c'est un pastiche de l'histoire du Canada tel qu'on nous l'a enseignée et non telle qu'elle a vraiment été. Pas complètement historique parce que si l'action est située trois cents ans auparavant, elle rebondit aussi au temps présent.

On retrouve dans le film de Lefebvre les clichés que l'école nous a enseignés sur l'histoire: l'Indien, le maudit sauvage; l'alcoolisme; le langage infantile des conversations entre Blancs et Indiens, etc... le tout porté au ridicule. Les interactions entre le passé et le présent permettent aux personnages d'agir de sorte à provoquer le rire: les Indiens boivent leur bière en cannette, fument la cigarette (le calumet de paix des Blancs), écoutent la radio, regardent les politiciens à la télévision (Jean Talon à l'époque) et traversent des champs où les arbres se sont métamorphosés en pylônes électriques. Elles servent aussi de prétexte à laisser sous-entendre sérieusement que tout n'a peut-être pas autant changé qu'on le croit depuis trois cents ans dans le pays de la Nouvelle-France.

L'intrigue comme telle n'a pas grande consistance. Elle sert surtout l'humour. [...] Chaque séquence est une idée exploitée. Le film est fait de séquences ajoutées les unes aux autres.

Les comédiens — Une des qualités du film de Lefebvre est l'interprétation. Guy Dufresne, le personnage principal, arrive à être dur comme il le faut, tendre aussi comme on attend qu'il le soit à certains moments. Luc Granger donne à l'abbé Frelatté des gestes, des regards, des attitudes, des tons de voix à la limite du ridicule, comme si se personnifiaient sur écran tous les curés martyres et remplis d'abnégation de la petite histoire. Jeanne-Mance Hébert doit à Nicole Filion tout le caractère de la femme froide et décidée. Rachel Cailhier est la "belle sauvage" silencieuse qui parle avec ses grands yeux. Le films de Lefebvre doit beaucoup au jeu des comédiens. "Les maudits sauvages" ne permettra plus aux spectateurs de dire qu'un des défauts du cinéma québécois est l'interprétation qui au mieux n'a toujours été que moyenne.

La lecture du film — Les films de Jean-Pierre Lefebvre sont généralement de lecture difficile. "Les maudits sauvages" l'est moins. Il traîne en longueurs, par contre, et les images manquent de mobilité. La caméra est trop fixe et reste souvent sur le même plan pendant d'interminables minutes. Une conversation se fait à sens unique dans un film de Lefebvre. Il montre celui qui parle sans permettre au spectateur de voir la réaction de ceux qui écoutent. Mais qu'on soit d'accord ou pas avec la démarche cinématographique de Lefebvre, qu'elle ait ses faiblesses, il n'en reste pas moins que son cinéma est intelligent, qualité qui se fait rare par les temps qui courrent dans les produits québécois [Dimanche matin, 7 novembre 1971, Cinémathèque québécoise, collaboration Julienne Boudreau] ! »

1971.11.14 — À la mi-novembre 1971, on évoque encore la première de ce film tenue dans un tout nouveau cinéma du Vieux-Montréal.

« Le Vieux Montréal s'est enrichi de deux cinémas, situés 136 est, rue Saint Paul. C'est d’ailleurs dans l'une de ces deux salles qu’a eu lieu la première du film de Jean Pierre Lefebvre "les Maudits Sauvages" [Photo-journal : tout par l'image, dimanche 14 novembre 1971, p. 53]. »

1971.12 — Après les Dominicains, un autre ordre religieux publie une analyse du film en décembre 1971. Il s'agit de Relations, un périodique publié « par un groupe de Pères de la Compagnie de Jésus », abordant des grands dossiers de société dans des études étoffées.

Il ne faut pas oublier que les jésuites sont ceux-là même à l'origine et à la défense du projet de canonisation de Tekakwitha depuis alors trois siècles ! Leur opinion fait donc autorité, surtout par la voix de ce prestigieux périodique.

La critique du film, signée Yves Lever un historien du cinéma qui publiera beaucoup, est tout à fait appropriée, abordant franchement et sans détour le contenu contestataire du film (voir la critique jésuitique qu'en fait Henri Béchard). Elle est donc tout à fait en phase avec l'évolution politico-sociale ambiante. En voici quelques extraits...

« Dans Q-Bec My Love, Lefebvre disait qu’il faut brûler les écrans qui cachent la vraie vie (démystifier le cinéma). Avec Les maudits sauvages, il poursuit la même démarche, mais en s’attaquant cette fois-ci à l’histoire. Au milieu de son film, il fait tuer Historion, le vendeur itinérant de l’encyclopédie Historia, nous fournissant ainsi la clé de son film: il faut se dégager de l’histoire officielle apprise dans les manuels. Cela se fait en critiquant de façon radicale toutes les représentations collectives transmises jusqu’à nous. Lefebvre ne prétend pas opérer cette critique en leur juxtaposant une "vraie vérité historique" que, lui, il posséderait, mais tout simplement, il brouille certaines cartes pour semer le doute et dévoile ici et là certaines contradictions qu’il nous invite à réexaminer. [...]

Les sauvages Sauvage [...] signifie avant tout le peuple indien [...] Pour Thomas Hébert, il signifie un être facile à duper, un enfant qui ne raisonne pas, quelqu’un qui ne sait pas vivre, et connote un certain exotisme. Pour Jeanne Mance, il est un non-civilisé, mais un être qui fait pitié. Pour l’abbé Frelaté, il réfère à l’immortalité d’un païen à convertir et à évangéliser. Pour Marie, servante de l’abbé, il évoque simplement un être cruel et sanguinaire qui ne vaut pas la peine qu’on s’en occupe. Avec Historion, le récit exprime une certaine timidité qui fait « avoir peur de rencontrer le monde ». Quant aux Indiens eux mêmes, Lefebvre ne les présente pas sous un visage d’enfants de choeur (il faut lui savoir gré de ne pas être tombé dans le mythe simpliste du "bon sauvage"). Si "la belle sauvage" Tekakouita et son fiancé indien sont poètes et ont le sens de l’honneur, leur chef Cul-debouteille est un ivrogne, un primitif (au sens péjoratif du terme) qui n’hésite pas à donner un membre de sa tribu comme cadeau au blanc.

Mais qui sont les vrais « sauvages » selon toutes ces connotations ? Est-ce que ce sont encore les Indiens ? Oui, en partie. Mais surtout les Blancs (qui ont créé eux-mêmes le terme, d’ailleurs) qui ont apporté "l’eau de vie et de mort" (un sous-titre au film) pour exterminer un peuple, qui se sont ensuite battus et entretués simplement pour "se montrer" qui était le plus fort, qui mettent l’un des leurs en prison parce qu’il parle de liberté, qui acceptent la pègre parce qu’elle joue avec les mêmes règles de jeu que le système, mais qui écartent tous ceux qui parlent d’un autre système, etc. (Précisons que ces exemples sont tous extraits du film.) Finalement, tout le film pose la question: qui ont vraiment été les maudits sauvages dans notre histoire, et qui sont-ils aujourd’hui ?

Tekakouita Rappelons que, dans l’histoire officielle, Kateri Tekakouita est le nom d’une jeune Iroquoise, maltraitée par les siens, qui s’est convertie et sanctifiée en venant vivre chez les Blancs (un procès de canonisation est en cours à Rome, je crois). Dans le film, Lefebvre renverse toute la symbolique. En venant chez les Blancs, Tekakouita deviendra danseuse topless dans une taverne pour remplir les poches de son maître: elle n’est plus sanctifiée (nouvelle qualité d’être), mais violée et, finalement, tuée par le monde blanc. Dans le choix de ce nom, on reconnaît la touche anti-cléricale de Lefebvre, mais il y a beaucoup plus que cela dans cette destinée tragique. Tekakouita est avant tout le symbole de ce que les nations indiennes avaient de valeurs et de richesses culturelles. Dans ses cinq monologues (bien marqués par l’image fixe et sa voix off, ses seules paroles de tout le film, d’ailleurs), elle résume l’histoire de sa race et jette un regard critique sur la "civilisation" d’hier et d’aujourd’hui. Elle est la douceur, la tendresse, l’amour; tout cela qui ne peut se réaliser ni au milieu de la tribu ni dans les rues scintillantes de la grande ville. Par son silence comme par ses paroles, elle pose la question: qu’est-ce qui peut faire vivre les hommes ?

Thomas Hébert Louis Hébert (encore selon l'histoire officielle) fut le premier agriculteur de Québec, donc le symbole de l'implantation définitive de la civilisation blanche au Canada. Thomas Hébert n'est plus agriculteur, mais il se conduit comme un véritable propriétaire du territoire. Coureur des bois et trafiquant, il est dynamique, bon vivant, libre, mais complètement inconscient de ses actions et de ce qui se passe. Vendeur aux Indiens de "l'eau de vie et de mort", il est, devant l'histoire, le salaud numéro un et le grand responsable du génocide indien. Mais il est quand même assez sympathique parfois, car lui aussi est une victime d'un type de civilisation. On le rejette facilement quand on n'en a plus besoin pour les sales combines (scène du matraquage par la police: on est toujours l'indien de quelqu'un...) En somme, il est à la fois l'antithèse et le frère de Tekakouita.

L’abbé Frelaté [...] prend clairement parti contre le trafic de l'alcool et contre les exploiteurs des Indiens. [...] il n'a plus que des moribonds à baptiser et c'est Thomas Hébert, reparti en chasse, qui l'assassine "pour lui rendre service", le faisant passer de missionnaire à saint martyr. [...] ce sont finalement les Blancs qui ont créé les "saints martyrs canadiens".

Jeanne Mance Mariée à Thomas Hébert, elle n'accepte pas son inconscience et ses manières frustes et elle le quitte pour aller s'occuper des malades, ce qu'elle fait avec beaucoup de dévouement. Pourtant, elle démissionne et retourne en France quand elle se rend compte qu'elle ne peut imposer son langage et ses valeurs aux gens d'ici. Figure sympathique, elle aussi se bat avec de mauvaises armes et voit l'échec de son idéal.

Et la vérité historique ? [...] on comprend très vite que le succès de cette oeuvre est indépendant des critères habituels de vérité ou d'objectivité. Par son aspect provocateur, par les questions qu'il pose, le film de Lefebvre s'inscrit dans la même ligne de pensée où il s'agit davantage de stimuler à l'action dans le présent que de s'extasier devant les ruines du passé. Devenir adulte, c'est ne plus accepter de se faire raconter des histoires, si belles soient-elles, mais essayer de retrouver l'histoire derrière toutes les anecdotes. Cest pouvoir embrasser d'un même regard l'hier et l'aujoud'hui et en faire un tremplin pour la libération à venir. Quand elles ne se font pas trop dogmatiques, des oeuvres "presqu'historiques" comme Les Maudits sauvages, favorisent beaucoup cette découverte [Lever, Yves, « Pour reviser quelques notions d'histoire, "Les maudits sauvages", de Jean-Pierre Lefebvre », Relations, décembre 1971, p. 344-345]. »

1971.12 — Robert-Claude Bérubé a publié un livre sur Jean Pierre Lefebvre (Bérubé 1971), tel qu'évoqué dans les articles de La Presse et du Devoir. Il fait paraître une solide critique de ce film dans Séquences (n° 67, décembre 1971, p. 42-43 web ou pdf), périodique spécialisé en cinéma, où il ne ménage ni la chèvre, ni le chou !

« Les personnages sont habillés de costumes traditionnels semblant sortir en droite ligne de chez Ponton; ils évoluent dans des décors simplifiés où ils jouent des saynètes d'allure parabolique au dialogue chargé d'allusions sociologiques; un anachronisme constant et délibéré règle les rapports entre les protagonistes et le contexte. Cet amalgame insolite n'est pas sans rappeler certains films de Godard, notamment La Chinoise et Week-end où semblablement le primarisme tout apparent du style et l'assomption volontaire de moyens réduits contribuaient à la création d'une esthétique particulière à la mesure du sujet traité.

Ici, ce qu'on veut mettre en question, c'est une transmission de mythes à travers un milieu scolaire particulier. C'est donc selon l'imagerie habituelle des vieux manuels qu'on présente le coureur des bois, le "sauvage", le missionnaire, la femme de colon. C'est donc dans le style des "séances" de collège et des "pageants" historiques à la Gustave Lamarche que certaines séquences sont mises en scène, que s'expriment les personnages les plus engoncés dans la tradition, la femme et le curé. Le coureur des bois, lui, représentant de la vitalité de la race, ne s'embarrasse pas de subtilités de langage et use d'un verbe dru et vert, plus populaire que nature. Quant à l'lndienne, son rôle de victime la réduit au silence, quitte à la laisser monologuer en voix off un texte poétique accompagnant périodiquement une image fixe évocatrlce de la vie libre dont on l'a privée.

C'est d'une prise de conscience apparemment que le film veut être à la fois le reflet et le moteur. Prise de conscience (confuse) de sa condition d'exploité (et d'exploiteur) par le héros et symbollquement par le peuple qu'il représente. Prise de conscience de la falsification de l'histoire au point d'en supprimer la représentation traditionnelle mensongère (épisode du commis-voyageur) de telle sorte que la permanence des mythes ne puisse en assurer la survivance (éplsode de l'hôpltal). Les mythes d'ailleurs n'ont plus leur place dans un monde contemporain devenu plus lucide; ils sont inadaptés et maladroits, ils sont voués à l'extinction par l'oubli ou la suppression pure et simple.

C'est donc à un amusant et navrant puzzle idéologique que s'est livré Jean-Pierre Lefebvre dans son dernier film; amusant et navrant parce qu'on y retrouve les qualités et les défauts de l'auteur quand il se laisse aller à son penchant persifleur en même temps qu'il se croit investi d'une grave responsabilité d'animateur social. Le talent intlmiste qu'il a manifesté en particulier dans Il ne faut pas mourir pour ça et La chambre blanche, cette pudeur poétique qui est sa vraie nature prend alors le masque de la désinvolture impudente et confond le canular avec le pamphlet, l'esprit "carabin" avec le trait satirique. Si bien qu'en fin de compte, son oeuvre prend l'allure d'un film pour copains, d'une "conscientisation" pour "conscientisés", où une fausse naïveté donne le change sur une complaisante facilité à tomber dans les contestations à la mode. Si bien qu'en dénonçant de fausses représentations de l'histoire, on ne propose en échange que des notions simplistes et arbitraires qui ne sont pas plus fidèles à la complexité des faits. La démystification qui n'arrive qu'à remplacer d'anciens mvthes par de nouveaux, est-ce vrairment de la lucidité ? »

1972.01 —

« Quand l'écran québécois nous émerveille — Deux films d'ici. Deux films diversement remarquables et qui marquent peut-être le troisième âge du cinéma québécois, lequel a commencé il y a dix ans à peine. [...] Ces deux films s'appelent "Les maudits sauvages" de Jean-Pierre Lefebvre et "Mon oncle Antoine" de Claude Jutra. [...] Celui de Jean-Pierre Lefebvre inscrit, comme un livre d'images, dans de fraîches couleurs bien cadrées, une histoire dérisoire et vraie, aux éléments habilement télescopés. [...] Voilà sans doute, sous ses outrances calculées, le plus intéressant et le plus réussi des films de Jean-Pierre Lefebvre. Tragique et drôle, insolent et profond, l'anachronisme du récit permet de prendre de l'histoire, ou du moins de certaines de ses lignes de force, une vue elliptique, utilement, habilement transposée, constamment savoureuse [Alain Pontaut, « Quand l'écran québécois nous émerveille », Le Maclean, janvier 1972, p. 48, Cinémathèque québécoise, collaboration Julienne Boudreau]. »

1972.01-02 —

En janvier-février 1972, une revue spécialisée en cinéma donne une belle critique et visibilité à son film et à sa compagnie de production.

« Cinak Compagnie Cinématographique Ltée Président: Jean-Pierre Lefebvre. Anciennement: Les Productions Jean-Pierre Lefebvre. Ne produit que des longs métrages: Les Maudits sauvages de Jean-Pierre Lefebvre. Corps et Ame de Michel Audy. La maudite galette de Denis Arcand. Coproduit: Les Smattes de Jean-Claude Labrecque [« physionomie de l’industrie cinématographique québécoise 1971 les maisons de production », Cinéma Québec, 1972, Janvier - Février, p. 33]. »

« LES MAUDITS SAUVAGES (Jean-Pierre Lefebvre) Lefebvre, fidèle à lui-même et à son talent, réussit encore une fois sociologie et poésie dans une oeuvre étonnante. Sa tentative ici est d'ordre nettement culturel et cela dans le sens le plus fort du mot, puisqu’il amène le spectateur québécois à examiner son histoire dans un regard libéré et libérateur [« distribution commerciale en 1971 les réactions de richard gay », Cinéma Québec, 1972, Janvier - Février, p. 38]. »

1972.01.17- 1972.02.26 — Présenté à Trois-Rivières, en janvier et février 1972, le film a droit à une couverture médiatique particulière. On y reproduit les textes du dossier de presse du réalisateur producteur, sa filmographie, mais également une polémique sur la programmation, dans la même salle, d'un film pour adultes avec un film pour tous.

« Nicole Filion, Pierre Dufresne et Rachel Cailhier font partie de la distribution du film de Jean-Pierre Lefebvre actuellement à l'affiche du cinéma Les Rivières. "Les maudits sauvages", un film presqu'historique qui se déroule à la fois en 1670 et en 1970 et qui raconte la vie du coureur des bois, Thomas Hébert. [...] "Les Maudits Sauvages est avant tout un geste de repossession, non pas au niveau des faits historiques eux-mêmes, mais au niveau de l’esprit dans et avec lequel ils nous ont été transmis. Je suis en effet parti, pour écrire le scénario du film. en concevoir le mouvement et l’esthétique, de nos manuels de classe, leurs gravures sulpiciennes, leurs citations épiques, leurs propos racistes, de même que de tous les phantasmes — et même les fantômes — qui depuis notre enfance n’ont cessé de nous hanter. Mais en même temps, j’ai cherché à plaquer ces éléments sur notre réalité d’aujourd’hui dans le but de démontrer que le décalage de quelques siècles n’est pas aussi considérable que l’on serait porté à le croire”. Jean-Pierre LEFEBVRE [Le nouvelliste, 17 janvier 1972, Édition(s) partielle(s), p. 10] »

« JEAN-PIERRE LEFEBVRE attaque vigoureusement l'agence FAMOUS PLAYERS [...] Jean Pierre Lefebvre s'insurge contre le fait que son film “Les maudits sauvages” coté pour tous, soit présenté en programme double avec un autre de ses films “Q-Rec. my love”, qui lui est coté pour adultes. Ce stratagème qui a évidemment une visee commerciale, selon lui, empêche la jeunesse qui est la première impliquée dans l’étude de l’histoire, de voir le film “Les maudits sauvages”, qui est une vision différente de l’histoire du Québec [Le nouvelliste, vendredi 21 janvier 1972, p. 20]. »

« Nous espérons que ceci prouvera notre bonne volonté Les CINEMAS UNIS se rendent aux désirs de JEAN-PIERRE LEFEBVRE. Le film de Jean-Pierre Lefebvre, "Les maudits sauvages” reprend l’affiche du cinema Les Rivieres 2, avec en première partie, "II ne faut pas mourir pour ça”, autre film du cinéaste québécois. L’ensemble de la programmation est cotee pour tous [Le nouvelliste, samedi 26 février 1972, p. 14]. »

« Les FILMS à l'écran [...] LES MAUDITS SAUVAGES (4) Canadien. Film satirique. — Ce film insolite présente une vision caricaturale de la colonisation du Québec en voulant en signaler les aspects injustes selon un point de vue contestataire [Le nouvelliste, samedi 26 février 1972, p. 15]. »

1972.03 —

N. Esther Higgins pinxit, Une honnête interprétation de Kateri : Pas une impudence de graveleux personnage !, photo George H. Davis Studio, Boston (Massachusetts), dans Henri Béchard, « Du bousillage dans Relations, Les maudits sauvages d'Yves Lever », commentaires à propos de l'article de Yves Lever, « Pour reviser quelques notions d'histoire, "Les maudits sauvages", de Jean-Pierre Lefebvre », Relations, décembre 1971 p344-345. — (Kateri 1972.03-F048p15-25 ; 1972.03-E091p17, The Lily of the Mohawks, image sans le texte de Béchard).

Dans son périodique Kateri, Henri Béchard signe un texte très incisif intitulé « DU BOUSILLAGE DANS RELATIONS, Les maudits sauvages d'Yves Lever [Kateri 1972.03-F048, p. 15-25]. » L'image utilisée illustre sa frustration : une publicité du film, alors dans sa quatrième semaine de présentation au cinéma, grossièrement déchirée dans un journal. On pourrait donc, à rebours, lui appliquer cette expression : « il se débat comme un diable dans l'eau bénite ! » Par mesquinerie imitative, Béchard permute les noms du critique et du réalisateur, puis ajoute un mièvre portrait de Tekakwitha qu'il oppose à celui tracé par Lefebvre : « Une honnête interprétation de Kateri : Pas une impudence de graveleux personnage ! » Le long texte de 11 pages de Béchard (Kateri 1972.03-F048p15-25), non traduit dans l'édition anglaise du périodique (Kateri 1972.03-E091p15-19), exprime l'ampleur de la colère ressentie. Cette réaction extrême origine surtout du cautionnement du film par le périodique jésuite le plus huppé, Relations. Une hérésie à ses yeux ! Il reprend donc les citations de Lever qu'il commente tour à tour avec une perfidie toute jésuitique. Contrairement à Lever, dans Relations, et à la majorité des autres critiques, dont celle publiée par l'ordre religieux des Dominicains, le très réactionnaire Béchard n'a pas compris les mutations profondes du monde dans lequel il vivait ! Il n'a pas digéré l'utilisation à rebours, par la contre-culture, de la propagande intensive de l'Église sur Tekakwitha à laquelle il a très prolifiquement contibué avec son périodique Kateri et ses nombreux produits dérivés. Lefebvre a visé dans le mille et atteint sa cible en plein coeur. Son déboulonnage du mythe est donc un franc succès. Cohen a induit une lézarde qui s'immisce dans l'édifice de l'idyllisme du catholicisme à l'époque de la Révolution tranquille. Ces nouveaux idéaux marquent le commencement de la fin de l'omnipotence de l'Église au Québec. Les maudits sauvages est l'une des contributions majeures à cet égard. Et le monologue miroir tekacouita Tekakwitha en est le symbole flagrant. On doit féliciter l'exploit de ce cinéaste Révolutionnaire, et lui savoir gré d'avoir opéré cette lutte subversive qui a changé notre société en afaiblissant, en toute justice et équité, le pouvoir alors omniprésent et souvent abusif de la religion.

1972.03 — En flagrant contraste avec la mesquinerie vitriolique de Béchard, Michel Grisolia propose, durant le même mois de mars 1972, avec justesse et précision, une appréciation dithyrambique de ce film alors présenté au festival de Poitiers.

« Durant sept jours, Poitiers s'est acharné à nous démontrer que le cinéma canadien et québécois en particulier, loin d'être austère, fait preuve d'un dynamisme tout entier tourné vers la quête de l'indépendance formelle et linguistique. [...] Présenté en clôture, les MAUDITS SAUVAGES (1971) nous a confirmé l'immense talent de Jean-Pierre Lefèbvre, sa faculté de se renouveler et son désir de construire un cinéma très personnel décidé à se libérer du récit traditionnel et à regrouper en un même film les composantes habituelles du mélodrame (à la Duplessy) [une allusion au premier ministre Maurice Duplessis], du reportage, de la fiction et de la distanciation. Son film traite dialectiquement du passé-présent. L'action se déroule en 1670, mais dans des décors de 1970 et le héros, qui vit 300 ans, représente l'ennemi de l'indépendance du Québec, tandis que sa jeune esclave indienne a choisi le silence qu'elle garde même lorsqu'on la poignarde. Dénonciation d'un pays trop enclin à l'acceptation, LES MAUDITS SAUVAGES est aussi un film sur la vérité historique luttant contre les historiens des manuels scolaires, sur la vanité de l'Eglise et la condition d'une terre dépendante, métissée, prisonnière d'un ordre ancestral. En plans très longs, en planches pourrait-on dire, Lefèbvre dénonce les mécanismes de l'aliénation d'un peuple et son film regroupe tous les thèmes développés dans les autres films vus auparavant. C'est une charnière entre le film de constat reconstitué et le film "de chambre" dont LA CHAMBRE BLANCHE, du même Lefèbvre (et sur la construction, identique, du retour), est un avatar plastiquement accompli mais nettement bouffon (*Raymond Lefèvre, qui l'a vu jusqu'au bout, tient le film pour un chef-d'oeuvre et se propose d'y revenir.) [Michel Grisolia, « Festival Poitiers 1972 », Cinéma (Paris), 164, mars 1972, p. 30-31, Cinémathèque québécoise, collaboration Julienne Boudreau]. »

Michel Grisolia (1948-2005), né à Nice et mort à Paris, fut successivement parolier, journaliste, critique de cinéma, romancier, scénariste et critique littéraire. Voir aussi la critique de Raymond Lefèvre.

1972.04.19 — Cet article atteste que les films de ce réalisateur ont connu des succès dans les festivals de cinéma. Or, au lieu de l'en glorifier, on en fait une tare ! On peut, sans aucun doute, classer comme difficles les films de Bergman, Bresson, Antonioni et Fellini. Et pourtant, ils étaient distribués au Québec dans des cinémas de répertoire à cette époque où je les ai vus ! Alors, pourquoi dévaloriser ainsi ce film ? Pourquoi ne pas niveler par le haut au lieu de le faire vers le bas ? Ce genre de commentaire pourrait-il découler des vieilles chicanes Québec vs Montréal ?

« Les Maudits Sauvages L'histoire et la prophétie rendues difficiles

On s'accorde à dire que le dernier film de Jean-Pierre Lefebvre "Les Maudits sauvages" est le film le plus explicite qu'il ait fait. Le plus accessible. Le plus discipliné, sans doute.

Il pose toutefois avec la même acuité le problème de l'accès du public à un langage cinématographique exigeant. Ceux qui ont vu "Les Maudits Sauvages" s'accorderont pour qualifier ce film, de "difficile" malgré les éléments significatifs à un premier degré, qu'il contient.

Lefebvre poursuit avec beaucoup d'exigence son exploration du langage cinématographique. Il traduit avec de plus en plus de maîtrise, sa perception originale du milieu. Même si la plupart de ses films ont connu des succès de Festival, il n'existe pas au Québec, de réseau de distribution qui convienne à ce cinéma. Ce qui fait par exemple que dans Québec-la-ville, on a remis quatre ou cinq fois la projection du film de Lefebvre. L'expérience de la projetion en salle à TRois-Rivières avait été, semble-t-il décevante.

Ce qui se produit pour les films de Lefebvre se produit aussi pour d'autres films. A Québec, on n'a pas vu encore l'un des plus beaux films qui aient été réalisés: "On est loin du soleil" de Jacques Leduc.

[...] On aura pu interpréter ce récit comme une dénonciation de l'intervention du blanc français. Jean-Pierre Lefebvre s'en défend. Il préfère parler, à propos de son propos, du tratement des minorités.

Comme toujours, ses sources d'émerveillement et d'inspiration étant multiples, fugaces Jean-Pierre Lefebvre compose plutôt une mosaïque qu'un récit linéaire. Il utilise des tableaux tirés de l'histoire, dans lesquels les personnages "résument" des idéaux, des attitudes. Ils sont brossés à grands traits. Certains frisent la caricature, d'autres, (Labbé Frelaté), par exemple, sont des témoins de l'inquiétude, de l'ambiguité qui a caractérisé les gestes des missionnaires colonialistes. Ils traversent trois siècles, sans égard au temps.

Lefebvre se discipline. Pas tout à fait cependant. Le film se termine sur des images "prophétiques" de la grande réconciliation du calumet. Les pipes contiennent des substances dont la commission Le Dain a recommandé la légalisation. Les hippies entre dans l'histoie avec Jean-Pierre Lefebvre. On se demande encore pourquoi [Le Soleil, 19 avril 1972, p. 75, web ou pdf, collaboration Julienne Boudreau.]. »

1972.04.22 —

Le Soleil, 19 avril 1972, p. 74, web ou pdf.

L'Action Québec, 22 avril 1972, p. 13, web ou pdf.

« Les maudits sauvages... cé qui ? Sûrement pas ceux que l'on désigne maintenant sous le nom d'Indiens ! Et qui pourraient en remontrer à bien des blancs qui, eux, se conduisent comme des sauvages plus souvent qu'à leur tour !

On a dit : "Les Maudits Sauvages de Jean-Pierre Lefebvre, c'est un film politique important... un geste de repossession, non pas au niveau des faits historiques, mais au niveau de l'esprit dans et avec lequel il [sic] nous ont été transmis..."

"C'est un film ou un instrument qui tente de retrouver, par l'intermédiaire d'une tradition culturelle, le sens d'une destinée collective..."

Je voudrais que cela fut vrai ! Mais le film est loin d'avoir atteint un tel objectif. Il me semble. J'ai tenté ce matin de rejoindre, par téléphone, M. Max Gros-Louis, du Village Huron. Il est en voyage et sa femme n'a pas vu le film. Je serais curieuse de connaître l'opinion d'un Indien sur cette préduction [sic] qui ne semble pas tellement rallier de spectateurs au point de vue du réalisateur.

Le film m'a tellement déçu, dans l'ensemble, que j'étais heureuse, à la fin, de constater qu'il relatait un "bad trip" dû aux effets de la drogue sur l'imagination d'un personnage. Ce Thomas Hébert, coureur des bois, fait un rêve où se confondent la réalité historique et ses phantasmes personnels ou ceux des gens qui lui ressemblent et qui vivent en 1970 ! C'est ainsi que l'on voit des Indiens de 1670 fumer des cigarettes, recevoir un radio à transistor, marcher dans une ville où les affiches portent des noms aussi modernes que Pizza... hod dog... chargex... savings... vente de janvier... etc.

Les seuls bons moments du texte [sic] sont le monologue intérieur de Técacouita [sic], muette tout au long du film ! Ce que dit, dans sa langue poétique et imagée, cette jeune indienne de 1670, égarée entre deux images de la réalité d'aujourd'hui, est ce qui me semble de plus valable dans cette production de Jean-Pierre Lefebvre.

Et le rôle muet de Técacouita est le seul qui soit vraiment important ! Ce rôle est interprété par Rachel Cailhier [...] [Georgette Lacroix, L'Action Québec, 22 avril 1972, p. 13, web ou pdf, collaboration Julienne Boudreau] »

Dans le titre de son article, Georgette Lacroix reprend le douteux « Cé qui ? » utilisé dans la publicité du film : sur la même page que son texte, ainsi que dans Le Soleil.

Son opinion est un reflet de l'idéologie de la droite catholique, alors en fort déclin, tel que révélé par l'historique du journal L'Action-Québec dans lequel elle publie.

« Publié à Québec, le journal L'Action-Québec (Québec,[s.n.], 1971-1973) fait suite à L'Action sociale (1907-1915), L'Action catholique (1915-1962) et L'Action (1962-1971). Ces changements de titre reflétaient la volonté de la direction d'adapter le journal à la réalité contemporaine, dans le respect des valeurs traditionnelles. La modernisation de L'Action entreprise en 1971 visait autant la présentation matérielle que le rafraîchissement des idées. L'expérience se révélant un échec, L'Action-Québec fut vendu en 1973 à de nouveaux propriétaires. Son successeur, À propos, ne connaîtra qu'une courte existence (1973-1974) [BANQ]. »

Une mise en contexte des vues étriquées de Georgette Lacroix s'impose, à la lumière des réactions provenant du chef des Hurons de Wendake.

« À l'annonce de la sortie du film à Québec, Max Gros-Louis, du conseil de bande de Wendake, a demandé au distributeur d'organiser une projection privée du film dont le titre semblait faire offense aux autochtones. Il avait aussi prévu une rencontre radiophonique d'une heure, dans je ne sais plus quelle station, afin que le réalisateur s'explique en sa présence. Je me rendis donc à Québec et attendis, des papillons dans l'estomac, à l'extérieur de la salle que la projection se termine. À la sortie du conseil de bande, Max se dirigea vers moi, me tendit la main et me dit : "Si j'ai bien compris ton film, les maudits sauvages c'est les blancs !" Nous avons fraternisé sur le champ et continué de le faire à la radio. (C'est pendant l'émission que j'ai pris quelques photos de Max [texte et photo collaboration Jean Pierre Lefebvre, courriels 29-30 mai et 24 juin 2020].) »

Par ailleurs, dans la population francophone de souche au Québec, qui n'a pas, dans sa famille élargie, un peu de sang autochtone ?

Le même journal, où figure l'article ci-dessus, contient un cahier intitulé « CINÉ QUÉBEC ». Le haut de la première page accorde une belle place à la photographie du personnage principal de ce film, la seule parmi les 7 films qui y sont traités dont plusieurs mieux connus ! Le texte l'accompagnant est cependant du même acabit que celui de Georgette Lacroix.

« "Les maudits sauvages" Un film satirique écrit et réalisé par Jean-Pierre Lefebvre. Son approche des données historiques verse pourtant trop souvent dans une caricature outrancière et facile. Mêlant le présent au passé dans un anachronisme délibéré, ce film se présente comme le procès d'une présentation traditionnaliste de l'histoire du Québec [p. 1a]. »

Cette évaluation lapidaire figure juste en-dessous des définitions des cotes attribuées aux films. Celle de ce film est « (4) bon », soit 57% (calculs sur le tableau à droite). Donc, une forte sous-évaluation en rapport avec la mention de « chef-d'oeuvre » évoquée lors du très laïque Festival de Poitiers ! Aujourd'hui, Internet movie database lui accorde une note de 70% (web ou pdf).

« Les analyses de films apparaissant ci-dessous sont classées suivant leur valeur artistique telle qu'établie par l'Office des communications sociales. Les chiffres doivent s'interpréter comme suit : (1) chef-d'oeuvre ; (2) remarquable ; (3) très bon ; (4) bon ; (5) moyen ; (6) médiocre ; (7) minable. A la fin du texte est indiqué, quand il y a lieu, la convenance pour les jeunes : (e) enfants ; (a) adolescents [p. 1a]. »

Sur cette même page (p. 1a), le Docteur Zhivago y obtient la cote (2) agrémentée de ce jugement moralisateur : « Une liaison adultère, présentée avec indulgence, motive des réserves. » Ce même critère s'applique à l'autre film de David Lean, La fille de Ryan, coté (3). Les deux anglaises et le continent de François Truffaut reçoit la même cote (3) et ce commentaire très moralisateur envers la sexualité : « Ce drame sentimental soigné et traité sur un ton grave laisse pressentir les blessures causées par les jeux de l'amour. Le sujet donne lieu à des scènes d'inconduite qui sont présentées avec un certain tact. »

La fallacieuse appellation « valeur artistique » n'est en fait qu'un nouvel euphémisme, défini par le sulpicien Robert-Claude Bérubé en 1968, émergeant directement des anciennes cotes morales catholiques dont elles ont gardé une grande propension à la censure de tous les éléments sortant des sentiers battus balisés par la foi !

« L'homme aux 25 000 films [...] peu de gens réalisent alors que ces cotes et les textes qui les accompagnent sont l’oeuvre d’un seul homme, qui voit systématiquement tous les longs métrages sortis au Québec [...] Depuis plus de 20 ans [en 1987 ; il devait donc visionner une dizaine d'heures par jour, 5 jours semaine, selon cette table de calcul], Robert-Claude Bérubé rédige seul les fiches d’évaluation du service cinéma de l'OCS [Office des communications sociales], publiées deux fois par mois et disponibles par abonnement sous le titre Films à l'écran. [...] Robert-Claude Bérubé, bien que méconnu du grand public, aura été incontestablement le critique de cinéma québécois le plus lu et le plus influent, tant par la portée de ses textes que par l’implantation d’une grille d’analyse qui est encore appliquée religieusement aujourd’hui [Mediafilm web ou pdf]. »

Et c'est toujours le cas. Mediafilm (web oui pdf) qui les gère, est une division de Communications et société (web oui pdf), où l'on trouve, bien en vue, un lien vers Le jour du Seigneur (web oui pdf) qui diffuse la messe télévisée et possède une liste de « membres diocésains ». La raison sociale Communications et Société a été enregistrée sous la dénomination Organisation communications et société OCS inc., fondé en 1957 comme organisme de l’épiscopat canadien sous le nom de « Centre catholique national du cinéma, la radio et la télévision » ; en 2020, elle est toujours membre de l'organisation internationale catholique pour les communications sociales SIGNIS (web ou pdf).

SIGNIS est une Association catholique mondiale pour la communication. « La mission de SIGNIS est : De s’engager aux côtés des professionnels des médias et soutenir les communicateurs catholiques | Pour contribuer à transformer nos cultures à la lumière de l’Evangile | En promouvant la dignité humaine, la justice et la réconciliation (web ou pdf) ». Les activités de SIGNIS dans le domaine du cinéma se basent sur l’héritage de l’OCIC, Organisation catholique internationale du cinéma. « L'OCIC a été fondée en 1928 en vue de regrouper les efforts des catholiques actifs dans le monde du cinéma. L’organisation développe une tradition de critiques de films qui se perpétue aujourd’hui [web ou pdf]. ».

« [OCIC] Organisation catholique internationale du cinéma et de l'audiovisuel — Organisation fondée à La Haye (Pays-Bas) en 1928 sous le nom d'Office catholique international du cinéma. - Statuts modifiés en 1949, 1960, 1972 et 1980. - A pris le nom d'Organisation catholique internationale du cinéma en 1972, puis l'appellation "Organisation catholique internationale du cinéma et de l'audiovisuel" en 1980. - Suite à la décision du Congrès mondial d'août 1998 à Montréal, Canada, a fusionné avec "Unda", Association catholique internationale pour la radio et la télévision, à compter du Congrès mondial de novembre 2001 à Rome, pour former l'Association catholique mondiale pour la communication (SIGNIS) [BNF web ou pdf]. »

D'autres éléments de ces jugements vus à travers la lorgnette du catholicisme figurent sur une autre page du même journal, avec toutefois une appréciation des qualités de son langage cinématographique novateur. Ces textes, où prédominent la censure et que l'on retrouve encore aujourd'hui dans quantité de médias, découlent de l'omniprésente main mise de l'Église, toujours active, sur leur contenu et leur diffusion...

« Les maudits sauvages Cinéma CANADIEN [fiche technique et horaire] Dans de longs plans-séquences où la pénurie des moyens est transformée en norme d'une esthétique particulière. Lefebvre atteint à un dépouillement de style significatif. [...] Les interprètes se plient avec plus ou moins de succès aux exigences de cette vision subjective. (4) Ce film insolite présente une vision caricaturale de la colonisation du Québec en voulant en signaler les aspects injustes selon un point de vue contestataire [p. 2a]. »


1972.09 — Raymond Lefèvre (professeur de philosophie et de cinéma, critique, essayiste, réalisateur et administrateur de ciné clubs), dans un courte mais puissante et très juste évaluation, a bien compris les enjeux et propos de ce film.

« Une vision du Canada à travers les gravures des manuels d'histoire ou les images des livres bien-pensants. Jean-Pierre Lefebvre retrouve dans ce film original les grandes lignes d'un inconscient culturel canadien. Il parodie avec humour les mélos chers au Québec de Du Plessy [une allusion au premier ministre Maurice Duplessis], ironise sur l'importance qu'avait le prêtre, réexprime les rapports entre Blancs et Indiens, et fustige les tares de notre société moderne. Ce film étrange, déconcertant, s'impose par un très fort pouvoir de fascination, tout en jouant (et c'est le paradoxe) sur une constante déconstruction. R.L. [Image et Son, La Revue du Cinéma, septembre 1972, p. 181, Cinémathèque québécoise, collaboration Julienne Boudreau] »

Voir aussi la critique de Michel Grisolia lors du Festival de Poitiers.

1973.12-1974.01 — Jean-Pierre Tadros livre les résultats d'une longue entrevue, « après 3 ans de presque silence, JEAN-PIERRE LEFEBVRE FAIT POINT », dont voici quelques extraits reliés à ce film.

« Depuis la sortie des Maudits sauvages en 1971, Jean-Pierre Lefebvre avait jalousement gardé le silence. Et puis voilà que brusquement, il laisse sortir trois nouveaux films: Ultimatum, On n’engraisse pas les cochons à l’eau claire, et Les dernières fiançailles. Il s’explique ici sur les raisons de ce presque silence, et sur la trajectoire accomplie en trois ans. [...]

A partir des Maudits sauvages, j’ai commencé à comprendre que je pouvais, si je le voulais, devenir un bon cinéaste. C’est-à dire que j’avais un certain talent, que j’avais une certaine expérience et une bonne discipline de travail. [...]

De toute façon je n’ai jamais eu de relations de caméraman à réalisateur, sauf peut-être dans le cas des Maudits sauvages où je ne connaissais pas vraiment Labrecque, et où il ne me connaissait pas. Jean-Claude était pour moi à ce moment-là plus un caméraman professionnel. [...]

Pour ce qui est de la dédicace des Dernières fiançailles, c’est très simple. Après Les maudits sauvages il y a eu aussi ceci: c’est que Marguerite et moi avons fait un enfant, et ça faisait longtemps qu’on en voulait un. Or, je pense qu’on ne peut se réjouir de façon absolue d’une naissance, et surtout d’une naissance d’un enfant à soi que dans la perspective justement de sa propre mort. C’est très paternaliste et très enfantin ce que je dis là, mais il est sûr que si je ne devais laisser à Biaise que ce film-là en héritage, je pense que je lui aurais laissé déjà un point d’appui. C’est tout [Cinéma Québec, Décembre 1973 - Janvier 1974, p. 18-23, extraits provenant des p. 18, 19, 20, 22-23 ; repris en mai 1974]. »

1974.07.20 — « Regards blancs sur la question amérindienne », par Luc Perreault.

« Vous vous souvenez de ces méchants Iroquois dont on racontait les sanglants exploits à l’école? Tous ces “maudits sauvages” dont on se plaisait à souligner les moeurs atroces et une malpropreté qu'on prétendait congénitale? Aujourd'hui tous ces préjugés dont on est loin d’avoir fait table rase commencent à faire surface et à être identifiés comme tels. On dirait que les anciens colonisateurs que nous sommes sont mûrs pour une bonne thérapie de groupe au cours de laquelle la question indienne pourrait être abordée sereinement. On dirait que l'heure des règlements de comptes vient de sonner.

Les films québécois qui ont abordé cette question dans le passé étaient nécessairement portés par le courant collectif. Dans “En pays neufs”, l'abbé Proulx en 1934 perçoit les Indiens avec les préjugés de son époque: fainéants, malpropres, criards (“un joli mic-mac”). Son commentaire plutôt désobligeant à leur égard est cependant compensé par des images vraies, les rares qui existent d’eux. Vers la même époque, le père Louis-Roger Lafleur o.m.i., décrivait la visite d'un évêque dans une mission indienne, “Mgr Courtois chez les Têtes-de-Boules”. Il soulignait le contraste entre la pompe ecclésiastique et le dénuement des Indiens. Plus près de nous, à l’ONF, entre quelques tentatives isolées, celle notamment de Marcel Carrière (“The Indian Speak” et de Pierre Perrault (“Un pays sans bon sens”), et la mise sur pied de l'“indian crew”, l’équipe de cinéastes amérindiens, on a toujours semblé craindre comme la peste cette question.

Le mouvement s'amorce Mais cette époque est bel et bien révolue en 1974. Pierre Perrault travaille actuellement sur un long métrage sur les Montagnais (en plus de parachever deux autres longs métrages, l'un sur l’Abitibi, l'autre sur la Baie James). Même du côté de la fiction, des précédents existent. Outre "le Festin des morts” de Fernand Dansereau inspiré des “Relations” des Jésuites, Jean-Pierre Lefebvre dans "les Maudits Sauvages” dénonçait nos vieux préjugés sur la question [La presse, 20 juillet 1974, p. D11]. »

1974.09 — Bernard Oheix, « Les dernières fiançailles, Une nouvelle époque pour Jean-Pierre Lefebvre, Entretien avec Jean-Pierre Lefebvre (Nice, mars 74) ».

« Les maudits sauvages manie l'humour avec force, l'image est soignée, se noyant dans les grandioses paysages canadiens : le Grand Nord (ou presque), avec ses forêts immenses, sa neige, s'impose comme le personnage principal. Curés et trappeurs luttent sur les cadavres des Indiens victimes et sur le corps de Tekacouita, la jeune Indienne symbole de cette culture fouaillée par la civilisation blanche. Film d'une ethnie dépossédée de sa culture par la venue d'une civilisatin-bulldozer. Tragique retour des choses, les Indiens survivront par le pillage de leurs rites : le calumet-marijuana que l'on se passe, les habits hippies et les hululements d'enfants. Il n'existe plus d'Indiens, ni de blancs. Il n'existe que cette farce tragique où chacun avait son rôle destructeur à jouer, et où chacun l'a joué avec le sourire. La "complainte" pour piccolo et orchestre de Vivaldi introduit un fil narratif et permet de cheminer sur les pas du cinéaste qui brouille volontairement les cartes du montage et de l'action traditionnelle. [...]

C'est le même problème avec Les maudits sauvages ; je ne dis pas : "Il faut prendre parti devant l'histoire, devant la politique de telle façon", je dis : "l'histoire est un problème, et [voyons] un problème". [...]

Ce qui m'a permis de faire des films, ce qui m'a permis de produire des films, c'est toujours justement parce que j'ai su m'adapter à des conditions de production et à des conditions de création ; quand je parle de "conditions de création", je travaille des mois à l'avance avec l'équipe du film et on sait toujours où l'on s'en va, on sait toujours ce qu'il est possible de faire et impossible de faire. C'est également en réalisant des films en très peu de temps : Les dernières fiançailles, On n'engraisse pas les cochons à l'eau claire ont été faits en 10 jours, Les maudits sauvages ont été faits en 13 jours... [Jeune Cinéma, n° 81, septembre 1974 , p. 19-24, extraits provenant des p. 17, 22 et 24, Cinémathèque québécoise, collaboration Julienne Boudreau.] »

2003.06 — Simon Galiero propose une relecture inspirée de ce film. Cette mise en situation redécouvre, trois décennies plus tard, les qualités indéniables de la réflexion et du style cinématographique de Jean Pierre Lefebvre. En voici quelques extraits percutants.

« En un mot plutôt qu'en mille, il faut dire simplement qu'un visionnement récent des "Maudits sauvages", réalisé par Jean Pierre Lefebvre en 1971, nous laisse admiratif devant une démarche cinématographique aussi singulière. Il s'agit sans nul doute d'un film qui mériterait d'être dépoussiéré, et surtout revisité pour ses indéniables qualités d'écriture et ses audaces formelles. Audaces qui ne sont pas au service d'une post-modernité ou autre vacuité branchée, mais d'une compréhension (et d'une appréhension) du monde des hommes dans toute sa force intuitive et poétique. C'est d'ailleurs à une vision bornée et réductrice de nos cultures et de notre morale, que Jean Pierre Lefebvre oppose un regard complexe et dépouillé de vanité. Partant d'une revisitation contemporaine de l'histoire de la colonisation des Amérindiens par les Français d'Amérique, nous sommes amenés à rencontrer notre époque. [...]

Cette mise en abîme n'est évidemment pas fortuite, et vient canaliser la mécanique complexe du film : comme un double rouage qui créerait un mouvement de va et vient entre ce qu'il y avait d'absurde hier, et sa projection aujourd'hui sous la loupe grossissante de la consommation et des médias. [...]

Et l'histoire, l'Histoire, s'achemine vers son incongruité perpétuelle. Déroulant minutieusement les nombreux fils de nos histoires, toutes les histoires, Lefebvre nous étale non pas la barbarie d'antan, mais celle d'aujourd'hui. Les maudits sauvages ce ne sont pas eux, avant et ailleurs, mais nous, ici et maintenant. Le passé est aujourd'hui, et c'est par la fenêtre du présent d'hier que Lefebvre nous observe. [...] Et ainsi rencontrons-nous notre propre histoire : spectateurs assombris de nos cultures réduites au kitsch et à la pornographie.

Mais s'il est question de notre époque dans "Les Maudits Sauvages", il y est également question de beauté. Car si Jean Pierre Lefebvre débroussaille les aléas de nos comportements sociaux, c'est bien pour nous en proposer une certaine idée. Par-delà notre arrogance sur l'Histoire, peut-être subsistera-t-il quelque chose de beau de ce destin étrange. C'est ce qui fait d'ailleurs du film un objet difficilement explicable, raisonnable. Chaque personnage, chaque événement, viennent s'imbriquer dans une définition tumultueuse des hommes et de la beauté. Tekakouita et son jeune amant, au pied de la rivière, viennent incarner une éternelle étreinte, insoluble et douloureuse. De cette beauté ambiguë et impalpable, naîtra peut-être quelque chose qui s' élèvera au-dessus de notre vulgarité. Et de l'Histoire. [...]

A mille lieues de donner dans la revendication fleur bleue des peuples autochtones, non plus que de limiter les personnages de colonisateurs à des caricatures, c'est plutôt la vision d'une humanité perplexe qui nous est donnée par Jean Pierre Lefebvre. Quand la pureté, la sagesse et la nature ne seront plus que des objets de marketing, peut être verrons-nous alors la loupe, qui jusque là ciblait notre obscénité, se déplacer lentement vers cette beauté si microscopique et pourtant encore existante [Simon Galiero, « Un film de Jean Pierre Lefebvre, Les maudits sauvages, le passé nous regarde », Hors champ, mai 2003, 3 p., Cinémathèque québécoise, collaboration Julienne Boudreau]. »

2006.01.26 — « Cinéma. Rétrospective Jean Pierre Lefebvre : nul n'est prophète en son pays. Du 18 janvier au 15 février, Jean Pierre Lefebvre est à l'honneur à la Cinémathèque québécoise. Rencontre avec le cinéaste. »

« [...] on recommande de s'aventurer vers certains films moins connus mais tout aussi fascinants, particulièrement Les Maudits Sauvages, un récit "presque historique" magnifiquement photographié par Jean-Claude Labrecque [...] "C'est un film-culte pour beaucoup de gens, mais récemment il a été refusé par Télé-Québec, sous prétexte que c'et un film que les Québécois ne pourraient pas comprendre actuellement. Je trouve que c'est le contraire, c'est un film très cher à mon coeur." [Kevin Laforest, Voir, 26 janvier 2006, web ou pdf ou txt.] »

2008.12.22 — « La direction d’acteur vue par J-P Lefebvre MA FAMILLE COMÉDIENS par Jean Pierre Lefebvre ».

« En 1970, lors du tournage des Maudits sauvages, j’avais pris à part Pierre Dufresne en compagnie de mon assistant Robert Blondin pour lui expliquer comment allait se dérouler la scène de la terrible colère que fait son personnage Thomas Hébert à la vue des cadavres jonchant le campement indien. "La caméra est sur rails, tu arrives, aperçoit l’abbé Frelaté qui baptise les morts, tu le descends d‘un coup de carabine… et puis tu éclates dans une terrible colère. À ce moment-là, à toi de jouer. Je te donne une demi heure max pour y penser, nous on est prêts et on t’attend." Aussitôt Pierre parti[t] méditer sa colère, Robert, rationnel, me demande pourquoi je refuse de diriger le moment le plus important du film. Je lui réponds qu’une colère est un acte trop personnel, trop intérieur, trop intime ; si je dis à Pierre quoi faire, il va copier ma colère à moi et ça va sonner faux [Hors champ, 22 décembre 2008, web ou pdf]. »

2013 — Simon Galiero réalise un court-métrage hommage à l'occasion de la remise des Prix du Gouverneur général pour les arts du spectacle.

Jean Pierre Lefebvre et Rachel Cailhier (tékacouita), photo de tournage par Attila Dory (collaboration Jean Pierre Lefebvre).

 

   

TEKAKWITHA.
Nouveaux regards sur ses portraits.
« Elle approche, elle meut quelque chose en avant. »